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ALGÉRIE
des dizaines là où le Sud et TEst envoyaient des* centaines ou' des milliers; les soldats libérés du service s'adonnèrent de plus en plus h l'Afrique de leur jeunesse plutôt qu'à la France de leur enfance; et les Étrangers méditerranéens continuèrent à s'absorber lentement dans la petite nation française-algérienne, à peine aussi nombreuse qu'eux.
Peu à peu la cloche du village sonna plus de baptêmes, moins de funérailles, et l'Arabe vaincu ne tua pas de colons. La paix qui a tourné en croit le décroit des Indigènes ne favorisa pas moins les familles des pionniers français.
A mesure que le village s'emplissait dévie rieuse, il devenait aussi moins laid, moins sordidement misérable.
On l'avait bâti sur des plans uniformes, tantôt carré, tantôt rectangulaire, tantôt triangulaire, avec une place médiane, triangulaire si le bourg était en triangle, rectangulaire s'il était en parallélogramme, carré si la bourgade avait les quatre côtés égaux. Des murs entouraient la « colonie », bas, point épais, avec tours d'angle manifestement impuissantes; mais, telle quelle, cette enceinte suffisait contre l'Indigène. Les maisons, sur les rues très larges semblables à des boulevards, n'avaient que le rez-de-chaussée ; la largeur de leur avenue les faisait plus humbles encore devant une rangée d'arbres mourants de soif.
Qui voyait ces mornes demeures, et sur la porte les fiévreux, et dans le cabaret les ivrognes, plaignait de grande pitié ces hameaux, ces villages désespérés; et il doutait à la fois de la Vieille- France qui envoyait ici mourir des misérables, et de la Nouvelle-France qui était le lieu de leur mort.
Mais chaque année les arbres plantés sur les rues grandissaient en dôme de verdure, des maisons se haussaient d'un ou deux étages, le mur de fortification croulait et devenait boulevard; puis un canal amena l'eau pure.
11 dura longtemps, l'obscur combat de la mort contre la vie, dans cent villages plus fîialheureux l'un que l'autre, isolés, sans ponts, sans routes, sans eau, sans ombre, parfois sans habitants durant les dix ou vingt premières années, quand la maladie enterrait la moitié des villageois et faisait fuir l'autre moitié.
Enfin, en 1856, qui fut l'an climatérique, les naissances de colons l'emportèrent sur les décès, et l'on sut que la Nouvelle-France, si longtemps condamnée à mort, verrait luire à toujours l'étoile (lu matin.
De 1830 à 1886, la population coloniale a grandi comme suit, armée à part :
1835 signala la présence de 5300 Européens. " En 1835 on n'arrivait pas encore à 15000
1841 dénombra 37000 colons.
1845 en compta 95000.
185! en reconnut 131000.
En 1856 on en recensa 161 000.
En 1861 leur nombre s'éleva à 193000.
1866 en marqua 218 000.
1872 fixa leur force à 280000 âmes.
1876 porta le total à 345000.
1881 en trouva 412000.
1886, enfin, élablit qu'il y avait alors dans l'Algérie, Tunisie à part, 407500 « colons », les Juifs compris, nationalisés en bloc entre le recensement de 1866 et le recensement de 1872.
2« Les Français. — Sur les 467 500 a coloniaux », le dénombrement de 1886 a noté, sans y comprendre l'armée et la population en bloc, 262222 Français, dont 219617 Français de France ou d'Afrique et 42595 Israélites naturalisés.
Quelle est, parmi les 219617 Français de France ou d'Afrique, la part de ceux-ci et de ceux-là? Combien compte-t-on de créoles? Et combien de nationaux?
Le recensement de 1886 ne nous le dit pas, soit qu'il ne l'ait pas recherché, soit que, le sachant, il n'ait eu cure de nous en informer.
Celui de 1881 a été muet comme lui; il faut donc remonter à dix ans en arrière, au cens de* 1876 : il nous apprend que, des 156000 Français d'alors, près de 65000 étaient des fils de l'Algérie elle-même, nés en belle et bonne Afrique, de familles issues de France ou naturalisées.
A supposer que la relation entre les deux élénienls nationaux soit restée la même, c'est-à-dire environ trois cinquièmes pour les « nationaux » et deux cinquièmes pour les «• créoles » — or il est évident qu'à moins d'une avalanche subite d'immigrants, la proportion des créoles augmente incessamment — , il y avait en 1881, sur noire Afrique du Nord, 80 000 créoles contre 115000 nationaux; et en 1886, 90000 Néo-Français d'AJrique contre 130000 Français de France.
Parmi ceux qui viennent de la Vieille-France, la très grande majorité sort de nos départements du Midi; c'est de Vienne ou Valence à Marseille et de Toulouse ou Carcassonne à Menton, et là seulement, que l'Algérie attire les Français : franchir
un lac d'azur cl vivre ensuite sous un soleil congénial, dans le pays de Thuile et du vin, il n*y a rien qui puisse effrayer le Provençal, le Languedocien, le Catalan du Roussillon, nés dans la patrie des plus riches vignobles', dans le canton français du pâle olivier. En dehors des Français de la Méditerranée et du Rhône inférieur, les trois provinces renferment beaucoup de Béarnais, de Gascons, de Dauphinois, de Francs-Comtois, d'Alsaciens, de Lorrains, de Parisiens. Et d'ailleurs tous nos départements contribuent à l'œuvre nationale; ceux qui n'y envoient pas directement des colons y laissent quelques-uns de leurs hommes, soldats, fonctionnaires, touristes, rentiers séduits par Téclalanle Afrique.
En 1855 il n'y avait encore que 5500 Français dans l'Afrique du Nord, et 5500 en 1856.
En 1841 leur nombre était de près de 1 7000;
En 1845, de plus de 46000;
En 1851, de 66000;
En 1856, de 95000;
En 1861, de 112000;
En 1866, de 122000;
En 1872, de 150000;
En 1876, de 156000;
En 1881, de 195000;
En 1886, de 220 000». Pas encore un quart de million; mais ces 220 000 valent infmiment mieux pour l'avenir de notre langue que les millions qui savent le français en Russie, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en Espagne, en Amérique' et dans tout le monde civilisé : multipliés dans leurs descendants, ils deviendront des millions, tandis que les millions d'étrangers^francophones se réduiront à des milliers dès qu'un autre idiome héritera tout à fait du rang de « langue universelle* ».
Presque tous les 5500 Français de 1855 habitaient les villes d'Alger, de Bône, d'Oran. 11 n'y avait encore de ruraux que quelques vaillants hommes, jeunesse aventureuse, même téméraire, dans des fermes, au milieu des -.Arabes frémissants toujours prêts à se glisser le jour, la nuit, dans la brousse et h scier au couteau la nuque du Rounii. Il y avait aussi deux villages infortunés, les deux premiers fondés par la France en Afrique, Déli-lbrahim
1. Avant le phylloxéra : et d'aillours il semble <l«'jà qu'ils auront bientôt recouvré toute leur ancienne gloire.