Plus (le 225 000 avec la population en bloc
5. Excepté, bien entendu, les deux millions de Canadiens français, plus décisifs pour notre avenir que les Algériens et Tunisiens.
i. A supposer que quatre ou cinq langages, anglais, russe, osjKignol, portugais, français, ne se disputent pas indéfiniment la prééminence.
*et Kouba, tous deux dans la banlieue dWIger, sur la côte du Sahel.
Ledit Kouba, ledit Déli-lbrahim, et tels autres villages commencés en vertu d'un arrêté dans la « marche » entre TAlgéric conquise, qui se bornait à trois ou quatre cantons, et l'Algérie à conquérir, qui avait une étendue a impériale », ce fut là le premier effort de la colonisation telle que la comprit TÉtat français. Car Paris voulut suivre l'exemple de Rome.
Ce que la a Ville Éternelle » avait acquis, ce qu'elle n'abandonnait jamais dés que l'aigle qu'elle croyait éternelle y avait jeté l'ombre de ses deux ailes grand ouvertes, devenait romain de fait par la présence de colonies latinophones et par la contagion des mœurs, des plaisirs, des vices de l'absorbante cité.
Or la France ne pouvait encore songer à pénétrer tout d'abord de sa langue, de ses lois, de ses idées, l'élément numide-arabe; mais il ne lui était pas défendu de suivre l'exemple des conquérants partis des Sept Collines, en s'assurant par des colonies françaises le sol peu à peu soumis sur le littoral de l'Atlantide.
Et certes elle eut raison. Ce que nous avons de profondément enraciné en Numidie et Haurétanie, ce qui promet déjà de braver la tempête noire (qu'elle vienne de la Numidie elle-même, ou, par cas possible, d'Europe), la meilleure paysannerie française de l'Atlas vient de cette semence des premiers jours. Dans ces villages dits officiels, si longtemps misérables et desquels plus d'un fut mainte fois renouvelé, naquit, grandit, puis essaima la race acclimatée des paysans francophones. Ce n'est point la ville avec ses marchands, avec ses ouvriers, ses gratte-papiers, ses oisifs, qui nous assure une terre sacrée par tant de funérailles, et la colonisation dite spontanée, que tous célèbrent sur le mode dithyrambique a créé cent fois moins de ruraux que celle qu'on veut flétrir en la taxant d'administrative.
Mais durant une quinzaine d'années on dut conquérir plutôt que coloniser. Rares furent alors les villages implantés, subitement, comme par force, sur des terres abandonnées par des tribus ou vides et sans maîtres. Pendant ces quinze ans de lutte, la colonisation fut donc surtout d'ordre inférieur; elle fut principalement urbaine. Elle fixa dans le pays des lanceurs et brasseurs d'affaires qui trouvèrent ici plus forts qu'eux, les Juifs; elle y amena en foule des fonctionnaires, dont beaucoup fondèrent des familles qui roslèrenl africaines; elle
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y ancra par milliers des hommes de petits métiers ; et, sans fin ni compte, des hôteliers, aubergistes, gargotiers, marchands de vin, débitants de champoreaux*, de café, de mortelle absinthe.
L'absinthe, a-l-on dit, nous a tué plus de monde que les Arabes. Funeste partout, elle l'est plus encore en Afrique, ainsi qu'en tout pays de grande chaleur, où son poison énerve encore plus des énervés déjà.
Elle coulait à grands flots, souvent frelatée, donc plus vénéneuse, de tous les débits des villes, de tous les « bouchons » des routes, de tous les « rendez-vous de chasseurs » embusqués h la croisée des chemins, de toutes les guinguettes des naissants villages, même de ceux qu'avaient commencés des familles de rura ux sobres habitués à la seule eau des fontaines du hameau natal. L'urbain, le soldat, le campagnard buvaient avec l'amère boisson le tremblement, le tic, la manie, la névrose, l'épilepsie, la folie : ils buvaient leur mort, et celle de leur descendance, et celle de l'Afrique française, si plusieui^s des milliers de cette jeune France n'avaient crié à la « Fée Verte » : a Arrière ! je connais ton ignominie ! n
ÏJi passion du plus grand nombre pour l'absinthe, les excitants, les alcools, valut à tous les Algériens Français un renom qui ne fut jamais entièrement mérité et qui a tout à fait cessé de l'être.
Tous ou marchands d'absinthe ou buveurs d'absinthe, criait-on. Même on le crie encore, aujourd'hui que le Français d'Afrique s'intoxique certainement moins que le Français d'Europe — du moins l'homme di* la campagne, qui n'a pas assez de tout son temps pour défricher, semer, moissonner, planter la vigne, défendre sa récolte contre le maraudeur, et parfois sa vie contre l'assassin qui rôde.
La journée du colon de TAtlantide est autrement dure que celle du paysan de France, et par cela même l'Allantidien est plus intrépide que son frère d'outre-vague, et plus intelligent aussi.
Les jours terribles de juin et juillet, la fauche, la fenaison, la moisson, le battage, la chaleur où tout l'air vibre en embrasement et en éblouisseinent, les dix-huit heures de lumière contre les six heures de nuit, tout cela c'est deux mois en France, et c'est six ou huit mois en Afrique, avec cette seule différence que les journées africaines ne sont jamais aussi longues, ni les nuits aussi courtes que les françaises.
i. Oii nomme tiinsi un café versé sur une autre liqueui\ telle que rhum, orgeat, etc.
Ce n'est pas tout encore. Le colon, aux prises avec une nature plus extrême que celle de l'Europe tenipérée, interroge, tout l'an durant, le ciel avec plus d'anxiété que le campagnard des Vosges, ou de la Neustrie, ou de l'Aquitaine, ou môme de la Provence. S'il redoute moins les gelées tardives, il craint autant la grêle, et le nuage livide qui plombe l'horizon le menace deux fois : sa récolte, sa vigne sera hachée si cette nue décoche des grêlons; elle sera dévorée si le nuage est un nuage vivant, frémissant du bruit des ailes et des mandibules, un ouragan de sauterelles quelquefois large de douze Heues, avec cinquante milliards d'insectes, abominable fléau que ne connaît point la France.
Même ces vols de sauterelles et sautereaux, qui laissent après eux la terre nue, ces marches lentes des acridiens et criquets, qui passent en tout dévorant, comme des armées infmies après d'autres armées incommensurables, ces invasions affreuses du volant et du sautillant ne sont pas le plus cuisant souci du campagnard des quatre provinces. Le fléau des criquets ne s'abat fréquemment que sur certaines contrées plus malheureuses en cela que les autres, spécialement sur le demi-Tell demi-Steppe de Constantine, Batna, Sétif, Bordjbou-Arréridj. 11 se passe cinq, dix, quinze années sans que l'armée boulimique des acridiens ronge même les pays qu'elle préfère, et mainte fois il advient que ses escadrons, poussés par le vent du Sud, vont périr au nord dans la mer sans avoir dépouillé tout champ de ses épis, tout jardin de sa parure, tout arbre de sa feuille.
L'ennemi toujours menaçant, c'est la sécheresse, très longue, très dure, point travei*sée d'heures, de journées, voire de semaines humides, ainsi qu'en « douce France ». La récolte n'est assurée que quand le coupeur s'en approche avec h faucille, heureux que les siroccos, la rareté des pluies, l'implacabilité du soleil ne l'aient pas flétrie dès avant la naissance de l'épi; parfois on la livre au troupeau, car on prévoit qu'elle ne se couronnera point de grains; parfois aussi la semence sèche en terre et ne lève pas.
Aussi, de l'instant des semailles à celui de l'épanouissement en fleurs^ de la maturation en grains, le piocheur et laboureur d'Afrique ne cesse de demander à l'aube le secret de la journée, au soleil couchant le secret du lendemain. Que lui apportera la prochaine aurore? Les rayons incendiaires, ou la fine ondée, ou la pluie à grosses gouttes, ou le vent stérile qui ne pousse pas de nuages, ou le vent funeste, le simoun oppresseur chargé de chaleur.
de lourdeur et de flélrissement? Aurai-je les brises du Nord? Et là-bas dans le ciel, ce dais de cuivre noir, que me promet-il, les sautereaux, la grêle, DU i orage que depuis si longtemps j'implore?
Si TAfricain-Français, race scepti(|ue, invoquait Dieu fervemment, comme l'Arabe invoque Allah, ce n'est pas au dispensateur des flammes du jour qu'il ferait monter sa prière, mais à l'assembleur, à l'agitateur des nues, au distributeur de la pluie, au « faiseur de l'ombre des feuilles ».
Quand ces orages, attendus, acclamés, bénis, arrivent souvent, qu'ils viennent à leur heure, qu'ils durent longtemps, en un mot quand la saison pluvieuse n'est pas dévorée, quelquefois presque tout entière, par la saison sèche qui- la précède et la saison sèche qui la suit, alors l'Algérie est dans la joie et sa fécondité tient du prodige. On pourrait dire hyperboliquement, à l'orientale, que dans les années aux éperons verts un grain l'apporte un pain.
Hais, par mausort (car la maie fortune de notre Algérie, c'est d'obéir au Midi plus qu'au Nord, à la flamme plus qu'à la brise, à l'élément saharien plus qu'au maritime), les moissons exubérantes des années bienheureuses sont plus rares que les récoltes à demi manquées. Deux printemps misérables succèdent plus souvent à un printemps opime que deux printemps opimes à un misérable. En général, bonne et mauvaise chance se suivent par périodes : on a les vaches grasses, puis les vaches maigres ; de celles-ci plus que de celles-là.
L'Africain n'avait sur le Métropolitain qu'une supériorité, celle de savoir à l'abri du puceron le vignoble qu'il ne cesse d'augmenter fiévreusement. 11 vient de la perdre; au moment présent, 1889, le phylloxéra règne en six districts : à Tleracen, où on l'a reconnu d'abord à Sidi-bel-Abbès, à Oran, à Mascara, à Philippeville, à la Calle; la province du centre est épargnée jusqu'à ce jour.
Ainsi traité par une nature sans équilibre, sous un soleil sans autre intermittence que celle de la nuit, et, j)ar surcroît, flls de pionniers qui ont deux fois conquis le sol, par i'épée et la charrue, ense et aratrOy suivant la devise de Bugeaud, le colon des Numidies et Maurétanies a tiré de sa lutte contre l'air, la terre et l'homme une énergie qu'on n'a plus en France. 11 vaut mieux que nous, surtout il nous dépasse en virilité vitale; si une moitié de la France augmente encore du fait des naissances, l'autre moitié diminue, par-ci par-là si vite qu'au bout de peu de générations on y aura Vaincu la mort parce qu'une humanité insensée
en aura supprimé la vie; tandis qu'en Atlantide la race des Gaules croît générensement.
Être ou n'être pas, c'est le problème. Elle sait comment le résoudre.
Mais elle ne le résout pas seule.
Y aurait-elle réussi d'elle-même sans le secours des Espagnols, des Italiens, des Maltais?
On peut présumer que oui, par la raison que les Français du Midi, capables de s'acclimater sans trop d'usure en Afrique, ont toujours fourni beaucoup plus d'immigrants à l'Algérie que les Français du Noiti, dont on pouvait presque dire ici, selon la brutale formule : « Leur meilleur jardin d'acclimatation, c'est le cimetière ».
Oui ou non — ce que jamais nous ne saurons, puisque l'épreuve n'est plus à faire — , la foule française, apte au climat par la majorité de ses hommes, inapte par les autres, se rencontra sur ce sol avec des Méridionaux très aptes à l'Afrique, égaux au moins en nombre et probablement supérieurs dans leur ensemble au total de l'immigration métropolitaine.
Méridionaux dont les deux tiers venaient d'ibérie : non pas, à vrai dire, de toute la péninsule, car ni les Portugais, ni les Gallegos, ni les Asturiens, ni les Aragonais, ni les Castillans, ni les Basques n'ont jamais fréquenté que très peu l'Algérie; mais de l'Est et du Sud de l'Espagne, de la Catalogne, des Baléares, du royaume de Valence, du royaume de Murcie et des provinces de l'Andalousie joyeuse.
L'autre tiers des colons était fait d'Italiens, de Maltais et, en sou&-ordre, d'Allemands, de Belges, de Suisses, de Grecs, etc.
Étrangers et Français étaient soumis aux mêmes hasards; ils vivaient de la même vie sous le même astre intempérant; ils avaient mêmes intérêts, même religion, presque même langue (les Maltais à part), car français, catalan, espagnol, italien, c'est tout comme. Et d'ailleurs, de bon gré ou par la force des choses, tous ces hétéroglottes en vinrent à parler le plus élégant idiome. Les belles filles du Midi tentèrent les hommes du Nord, et les homnfies du Nord plurent aux filles du Midi, car, étant les conquérants, ils formaient la caste dominante, plus puissante et riche, plus instruite, plus recherchée dans sa tenue, plus fringante et plus seigneuriale que la plèbe étrangère, pêcheurs ou caboteurs napolitains, épiciers maltais, jardiniei^ sardes ou mahonais, défricheui^s espagnols.
Les deux éléments se mêlèrent : l'élément du Sud ou méditerranéen, les gens de Nice à Port-Vendres compris, reçut l'élément français septentrional et
Anbn cultivant la vigne. — Dessin d« Mari us f'<:'iTCI, d'KprH nature. 0. niitiji». - N™. Ci)io..ts. 11 — 3B
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l'omn^cha de piM'ir, en même temps que, (ransformê lui-même quant à la langue, auxmœui's, aux idées, il devenait algérien-français ou, pour user d'un autre terme, franco-africain.
Le mélange, loin de s'arrêter par la confusion et fusion de la première génération des pionniers, s'est continué et se continue avec plus d'effervescence que jamais. Français de France ou Français premiers-nés d'Afrique (la plupart de ceux-ci déjà métissés), espagnols. Italiens ou Maltais, débarqués do Malte, des Deux-Siciles, des Baléares, d'Espagne, ou (ils premiei's-nés de FAtlantide française, s'entre-croisent à l'infini. Le jour n'est guère loin où pas un Européen sur dix ne pourra dire légilimcnient : « Je suis Andalou ou Murcien ou (laslillan ou Catalan ou Sicilien ou Sarde ou Français, et je ne suis que cela » .
Quant aux alliances entre Européens et Indigènes, il s'en conclut très peu.
L'Algérie reçoit sans doute, année moyenne, plus dÉlrangers que de Français ; mais incessamment l'équilibre se rétablit, avec un léger profit ^)Our la race dominante, par le fait des naturalisations, qui sont de plusieurs sortes.
Il y a la naturalisation par choix, incorporant chaque année des centaines de personnes qui ont demandé leur entrée dans le peuple français*. Très peu le font parce qu'ils aiment la France, qu'ils lui sont reconnaissants de l'hospitalité qu'elle leur donne, du pain qu'elle leur tend, de la fortune qu'ils gagnent; presque tous, guidés par l'intérêt, cherchent leurs facilités, les fonctions auxquelles on n'admet que les seuls nationaux, les entreprises qu'on n'accorde pas volontiers aux forains, les honneurs municipaux, les faveurs politiques, la croix d'honneur, la palme d'officier d'académie ou du Mérite agricole, les places d'employé de chemin de fer, le droit de pêche dans les trois milles* réservés entre le littoral, qui est chose nationale, et la haute mer, qui est à tous les peuples, etc., etc. Les Italiens tiennent (et de beaucoup) le premier rang parmi ces naturalisés; après eux ce sont les Espagnols, puis les Allemands, puis les Maltais; sans compter quelques dizaines d'Indigènes chaque année — pas nif'me annuellement une moyenne de un musulman sur cent mille.
Il y a ensuite, à raison de quelques centaines par an, l'action des mariages mixtes. Si cent, deux cents Françaises perdent leur nationalité en s'unissanl a des Étrangers, trois, quatre, cinq cents Étran-
1. Environ 1500 par 'année dans la période actuelle. ". 5555 inêtrc:j.
gères, surtout des Espagnoles, et principalement dans la province d'Oran, deviennent Françaises par leur alliance avec des Français.
Il y a le contingent annuel des jeunes Espagnols nés en Algérie, lorsqu'ils arrivent à l'année de leur tirage au sort. En vertu d'une? convention, ils servent dans l'armée française s'ils ne préfèrent servir dans l'armée « péninsulaire » ; de même qu'en Espagne, les jeunes Français doivent opter également entre l'une et l'autre nation : l'abstention ne leur est ])as permise. Connue de nature, le très grand nondire, sinon presque tous les Hispano-Algériens entrent dans les bataillons du pays qui les a vus naître; ils connaissent l'Afrique, ils l'aiment, ils vont s'y marier; l'Espagne, ils ne la connaissent pas, ils ne la verront sans doute jamais, elle n'est pour eux qu'un vain fantôme. Il se peut qu'elle tienne encore au cœur de leur père et de leur mère (si leur mère est Espagnole), mais eux, jeunesse d'Oran, des bords du Sig, des plaines de FHabra, du grand plan de Mina et ChélilT, des coteaux d'Aïn-Témouchent, des Steppes de l'alfa, aucune fibre de leur être ne vibre à l'appel de son nom. On n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers; quand on la fuit, elle vous fuit aussi, mais on en conserve l'image vivante ; puis peu à peu cette image décroit, elle devient indistincte, elle s'efface comme dans un rêve; on ne la transmet pas à ses fils; ils savent d'où leur père est venu, de quel pays, de quelle province, peut-être de quel village, et ils parlent (encore pas toujours) la langue de ce village, de cette province, en môme temps que celle de la patrie nouvelle. A])rès quoi, des fils aux petits-fils, tout s'oublie, et l'idiome et l'origine et les parentés de là-bas; il n'est pas jusqu'au nom de famille qui ne s'accommoderait à la langue, à l'orthographe du lieu sans les sévérités de l'état civil. Locus régit acium.
C'est un enfantillage d'imaginer que les colons qui s'engouffrent par centaines de milliei's (et dans vingt ou quarante ans par millions peut-être) dans les immenses expansions de l'Amérique, de l'Australie, de l'Asie Russe, de l'Afrique, garderont dans ces pays leur empreinte nationale au milieu du peuple dominant; que les villages allemands de l'illinois ou du Texas ou du Hio Grande do Sul resteront germanophoiies; et que les bourgades italiennes de la province de Sào Paulo, ou du Gran Chaco ou de la Pampa buénos-ayrienne demeureront italianophones; et que les colonies françaises de l'Uruguay, de l'Argentine, de la Californie, seront fidèles jusqu'aux siècles des siècles au souvenir du pays de la langue de Oui. C'est dans le Canada
seulemoni que les Français se maintiendront comme tels, parce que le Canada oriental, né de la France, était assez vigoureux pour vivre d'une vie française, quand le hasard d'une surprise le jeta dans les bras de l'Angleterre, et parce que de nos jours, à peu près au centre de rAmérique, il y a sur les deux bords de la Rivière Uouge un petit peuple à nous homophone qui a droit à Tusage officiel de sa langue et que des Quebecquois, des Montréalais, des Français, des Belges Wallons, Taccroissent incessamment.
Trois éléments « méditerranéens », Tespagnol, ritalien, le maltais, ce dernier deux fois moins fort que le second, et le premier deux à trois fois plus puissant que les deux autres réunis, s'infusent de la sorte continuellement dans les villages dits français et qui ne le sont i\uk demi, aux deux tiers, aux trois quarts.
Dans les pi'ovinces de Constantine et d'Alger, ces villages sont plus foncièrement français que dans celle d'Oran, où le sang espagnol domine à Oran, à Saint-Denis du Sig, à Sidi -bel -Abbés, dans les mines, les nouveaux défrichements, les chantiers d'alfa. En Numidie, le sang italien et le sang maltais ont prépondérance à Philippeville, à Bônc, surtout à la Galle. En Tunisie il n'y a pas encore de villages francophones : à peine çh et là quehpie haouch ou grande ferme possédée par un Français, cultivée par des Tunisiens, des Marocains, des Siciliens, des émigrés de la Fouille, et dans les cités l'élément d'Italie et l'élément de Malte l'emportent, chacun pour sa part, sur l'élément de France.
Que nombre de nos colonies, lieux devenus parfaitement français, ou tout au moins plus français qu'arabes, aient conservé le nom qui les désigna longtemps dans l'histoii'e, rien de mieux ; ainsi Blida reste justement Blida; et Médéa, Médéa.
Mais pourquoi Sidi-bel-Abbès, qui n'était qu'un palus infect, et Boufarik, autre palus, et Relizane, simple point dans la plaine, etBordj-bou-Arréridj, un mamelon chauve sur un fauve plateau, et Souk- Arhas, marché sans même un caravansérail, sontils devenus des villes françaises sans qu'un nom français témoigne de leur véritable origine?
Que signifient donc ces noms? Auraient- ils quelque chose de sacré, d'antique et solennel? Plongeraient-ils obscurément dans le passé de l'Afrique? Alors ils seraient vénérables, ils mériteraient qu'on les fit éternels : Constantine est un bien beau nom, mais Cirta vaut encore mieux.
Or, justement, presque tous ces noms ne consacrent rien ; tout au plus le souvenir de quel([ue marabout bête, de quelque événement banal profondément oublié, non seulement par Thistoire, mais encore par la légende, qui a pourtant la mémoire si longue. Ou bien c'est l'indication d'un jour de marché : marché du lundi, du jeudi, du dimanche; ou la caractéristique du lieu, parfois exacte, voire poétique, mais, arabe ou berbère, elle est pour le Français lettres closes. Que nous disent un Ouedel-Alleug ou Ruisseau des Ronces (depuis longtemps défrichées); un Chabet-Leham ou Défilé de la Chair* ; un Assi-bou-Nif ou Puits de l'homme au grand nez; un Aïn-sldi-Chérif ou Fontaine de monsieur le Chérif*; un Ilammam-bou-Hadjar ou Thermes des Pierres; un llammam-Meskhoutin ou Bains Enchantés; un Souk-el-Arba ou Marché du mercredi; un Mocta-Douz, un Boukanéfis, un Guelat-bou-Sba, un Enchir-Saïd, un Guettar-el-Aïch, un Ouled- Rahmoun, un Aïn-Temouchent, un Aîn-bou-Dinar, et tant d'autres? Ils sont à notre oreille comnu» l'airain qui résonne et la cymbale qui retentit.
Parmi les noms français, plusieurs n'ont aucune * raison d'être. Ainsi, les noms de saints sur cette terre musulmane par le plus grand nombre de ses habitants et fort peu chrétienne par la moitié de sa minorité, car les métropolitains fixés en Afrique sont gens de peu de foi, à l'inverse des Espagnols, des Italiens et des Maltais, qui croient fermement. A quoi bon un Saint-Denis, un Saint-Cloud, un Saint-Aimé, un Saint-Louis, un Saint-Leu, un Saint-Charles, une Sainte-Barbe? Un Saint- Augustin suffirait, en l'honneur de l'immortel chrétien.
D'autres noms furent des fiattcries au roi-citoyen qui hérita d'Alger comme d'un fâcheux présent et qui, s'il l'eût pu, n'eût certes point conquis l'Algérie dont longtemps il n'eut souci que pour maudire le sang, les crève-cœur, l'argent qu'elle nous coûtait. Philippeville rappelle ce roi lui-même, Louis-Philippe; Orléansville, Nemours, Aumale, Joinville, Montpensier sont consacrés à ses fils, dont deux, le duc d'Orléans et le duc d'Aumale, ont aimé passionnément l'Afrique et s'y sont battus pour la France; Sainte-Amélie est consacré à sa femme.
Quelques-uns ravivent le souvenir de victoires de la République, de Bonaparte et du second Empire :
1. De ce qu'une troupe espagnole y fut massacrée en ir>43 par les « Maures » : treize hommes seulement s'enfuirent sains et saufs.
*2. In chùrif, au pluriel chorfa, désigne un soi-disant descendant de la lille unique du prophète Mahomet : e sur lui soit le salut ! » ajoute sentencieusement rArabc.
Valmy, Jpmmap^s, Flcurus. Arcnli'. Rivoli, Lodi, Millt^simo, Uondovi, Moiilenolle, OasIigUono. Aboukir, Damieltf, Héliopolis, Zurich. l'Aima, liikeriiiaiin, Malakorr, Palcslro, Nagenla. >'uvt est un nom de défaile. Kléber reménioi'e le grand général; Carnot, a l'organisateur de la Vielnire n.
Puis viennent les noms des guerriers qui ont pris part à la conquête, ceu:: aussi de gouverneurs généraux et de ministres de In guerre : Itovigo'; Ualmatie'; Clauzel ; Damrémont, traversé d'un boulet devant Coustantine ; Perrégaux, mort d'une bles-
sure devant celte même Cirta presjiie inexpugnable ; Comlies, auli-e victime do Cirta la dévorante au siège de 1837; Valée; Herbillon; Bugeaud, le victorieux, le conquérant, l'administra leur; Lamoriciére, toujours gaiement intrépide, qui i-eçut le vjlagan d'Abd el-kader; Cavaignac, sloique défenseur de Tlemcen; Négrier, Bedeau, liréa, Mungin, Petit, Barrai. Reybeval, Gustu, Bizot, Cliai-on, Mai-engo', Cassaigne, Morris, YousouT; Péiissier, qui avait pris Lagbouat avant de forcer Sébastopol ; Rivet, Lourmel. Lavarande, qui succombèrent en Crimée a|)rès