Le Niger. — A tout seigneur, tout honneur
Qu'est le Niger ?
G est un fleuve de 4150 kilomètres, cinq à six fois long comme la Seine, en un bassin de 260 millions d'hectares, sensiblement égal à cinq fois la France.
De cette longueur on répond à peu près, mais non de cette étendue.
On ne sait pas jusqu'où remontent en Sahara, secs dans leur lit, humides sous leur sable et leurs graviers, les oueds de la rive gauche dans le pays deTombouctou.
En suivant leur sillon, de si puissante érosion que Ton comprend qu'en un autre âge des Niagaras y passèrent, arrive-t-on vite au cirque, au bout du monde, à la falaise où jailliraient leurs sources, si ces oueds avaient des fontaines? Ou les deux plus longs d'entre eux viennent-ils bien, l'un de l'outre-désert lui-même, Tautre du Sahara central? L'Oued-<îuir, qui a son principe dans l'Atlas malouîen, va-t-il vraiment à travers dunes, k travers pierres, de palmeraie en palmeraie, jusqu\au Niger de Tombouctou? Et les ravins du Iloggar méridional inclinent-ils leur couliére vers ce même Niger en aval du grand coude par le réseau de l'Oued- Tafessasset?
Peu importe, en somme, à la vigueur du fleuve, puisque son penchant saharien ne lui verse pas d'eau, sinon quelques ruisseaux cryptiques enfouis dans la profondeur. Tout cela c'est, au nord, la partie morte du bassin, par contraste avec la partie vivante, au sud, laquelle se compose de deux contrées contigués de l'ouest à Test, mais non cohérentes au long du Niger — car celui-ci, venant du midi, quitte aux approches de Tombouctou le Soudan pour le Sahara. Ce qu'il cherclie, c'est un passage vers le nord-est, sa direction normale depuis la source, mais il ne le trouve point ; alors, du nord-esl il vire à l'est, puis de l'est au sud, et, fuyant à toujours la terre sans vie, rentre dans la glèbe vivante. Durant tout son cours désertique il ressemble au Nil des Égyptiens et concentre sur ses deux rives toute la fraîcheur d'une ardente Libye.
Il n'est pas tout à fait exact de dire du Niger qu'il passe de Soudanie en Sahara, puis de Sahara en Soudanie.
L'excellence du Soudan vient de la pluie drue qui le fouette cinq à six mois sur douze, et l'inutilité du Sahara de ce qu'il n'a point d'humide saison. Mais les nues « tropicales » ne s'arrêtent pas brusquement sur le chemin du nord le long d'une ligne droite, comme contre une infranchissable barrière. Suivant certaines fantaisies du vent (caprices apparents, puisque tout est réglé), elles flottent au septentrion de la vraie Soudanie, dans un étlier qui, n'étant pas encore tout à fait désertique, veut bien quelquefois les résoudre en ondées. 11 y a donc entre ces deux pays de nature antithétique une zone qui n'est ni l'un ni l'autre, mais qui participe de l'autre et de l'un. C'est la zone des Steppes, qui a ses mois d'opulence ; c*est le domaine du bœuf, du mouton, du chameau, le pays où l'Arabe nomade pèse à l'ouest sur des Bambaras, où le Berbère Aouellimiden pressure à l'est les Sonraîs.
On peut croire que la zone morte du Niger exubéra de vie comme aujourd'hui la vivante. Alors le fleuve recevait du nord autant ou plus d'eau que du sud; il emplissait peut-être une immense Caspienne profonde dont il ne reste plus que la conque sans profondeur du Tzâdé ; peut-être même cette mer montait-elle si haut qu'elle atteignait les passages entre ce qui est maintenant bassin du Tzûdé et bassin du Nil. Si cela fut, le Niger contribua pour plus de moitié au fleuve de l'Egypte avant que l'Egypte existât même sous la forme la plus ancienne que l'histoire nous ait transmise. A cette heure les deux fleuves sont séparés par la conque où serpente la grande rivière Chari : en sa crue d'hivernage celle-ci gonfle chaque année la lagune tzâdienne où son flot s'engloutit, mais point assez pour que, montant jusqu'au col propice, elle trouve son chemin vers la Méditerranée au noixl ou vers le Niger à l'occident ; et le Tzâdé demeure toujours lac fermé, comme devant.
11 y a naturellement plusieurs « Rivières Noires » dans l'amplissime bassin du Niger. Et le fleuve luimême, à son confluent avec le Dénué, tributaire majeur, est beaucoup plus sombre que lui ; il est noir ou plutôt noirâtre; et le Dénué, blanc ou plutôt gris. Mais le nom de Niger ne vient pas de la couleur des eaux ; nous le tenons des anciens, qui appelèrent ainsi, sans le connaître le moins du monde, le « fleuve des Éthiopiens », qu'ils regardaient comme la branche occidentale du Nil.
Chacun des peuples qui boivent son onde lui donne un nom différent. Là où il naît, chez les Handingues, c'est le Djoliba ou Grande Eau, et le
SOIDAN
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Ba-Ba ou TEau-Eau, c'est-à-dire encore la Grande- Eau. Grande en effet, mais on a lieu de croire qu'elle a moins de grandeur que la rivière encore presque totalement inconnue qui lui arrive entre Ségou-Sikoro et Tombouctou, le Bakhoy ou Fleuve Blanc, dit aussi Oulou-Oulou et Mahel-Balével : si ce qu'on en raconte est vrai, le Bakhoy, Niger de droite ou Niger oriental, roulerait plus de flots que le Djoliba, Niger de gauche ou Niger occidental; il serait plus long, son bassin plus large, son lit plus profond.
En attendant qu'on décide quel est le plus puissant des deux frères, le Djoliba garde) la prééminence. Il sort de terre sous le nom de Tembi, par une belle fontaine émettant un clair ruisseau de deux pieds de largeur. De cette source première à l'Océan qu'il n'atteindra que par un voyage de 1000 lieues, il n'y a pas beaucoup plus de 500 kilomètres en ligne droite. Le site est splendide, dans une plaine immense; au bout de cette plaine se dressent les monts Loma (1550 mètres) ; dans cette plaine sont debout trois « témoins » isolés, hauts rochers séparés par usure de la montagne dont ils firent partie; au pied du moindre de ces piliers géants, nommé le Tembikoundou ^ la source, 1' « œil » du Niger, est à. quelque 850 mètres au-dessus des mers.
Le ruisseau qu'enjambe un enfant devient bientôt la riviérette qu'on ne franchit pas d'un saut, puis la rivière dont le caillou lancé d'un bras d'homme n'atteint pas l'autre bord. Nombreux sont les affluents, ceux de gauche arrivant du Fouta- Djallon, rapides, expansifs, sonnants, desquels le prince a nom Tankisso, ou Baflng, en français Fleuve Noir. On estime provisoirement à 529 mètres seulement l'altitude de ce confluent de Grande- Eau et d'Eau-Noire, en amont et tout près de Siguiri, nouveau poste français; et l'on évalue, non moins provisoirement, à 450 kilomètres la distance à ni de rivière entre le Tembikoundou et ladite fourche, des deux « Eaux ». Il y en a 650 environ jusqu'à Bamakou, la première forteresse que nous ayons bâtie dans le Soudan du Niger : là le Djoliba n'est plus qu'à 260 mètres d'altitude, et il lui reste encore 5500 kilomètres de voyage. Sa largeur en ces lieux varie entre 500 et 700 mètres, avec 1, 2, 5 mètres de profondeur — largeur que la saison des pluies porte à 1500, 1800, 2000 mètres sur la campagne inondée ; profondeur qu'elle accroît moyennement de 5 mètres: la crue commence
I C'ost-à-ilire Tête, origine du Tembi.
dans la première quinzaine de juin, elle atteint son maximum dans la seconde quinzaine d'août ou la première moitié de septembre; puis le fleuve décroit lentement et il arrive à son plus bas vers la mi-février. Mai, juin, juillet, août, septembre, octobre et un peu novembre, soit une moitié de Tannée, sont ici les mois de l'hivernage, qui donne, autant qu'un l'a pu constater jusqu'à présent, 1252 millimètres de pluie en 81 jours.
Ce bassin supérieur du Niger, pays de Handingues, est la proie de guerres monstrueuses entre musulmans et païens, tribus et tribus, et surtout aventuriers contre aventuriers. Le moindre prophète, pèlerin de la Mecque, le moindre astucieux, le moindre batailleur qui lève un étendard a bientôt ses gardes du corps, puis sa petite armée faite de jeunes audacieux et de pillards endurcis. Pour peu que de son enceinte fortifiée, de son tata, cinq à six coups demain nocturnes, incendies de village, destruction d'hommes, traînage en esclavage de femmes et d'enfants, lui réussissent, le voilà grand prince, fondateur d'un empire dont chaque année les bornes reculent à mesure qu'il fait devant lui le désert : car il n'épargne rien, ni les biens, ni les vies. C'est ainsi que l'espèce de géant avec lequel nous avons traité du protectorat de la rive droite du Niger, Samory, fils d'un colporteur, a détruit plus de cent soixante États, qu'il a tâché d'amalgamer en un royaume de 56 millions d'hectares dont la durée sera celle d'un songe.
De Bamakou jusqu'à la lagune Débo, la distance est à peu près la même que de la fontaine du Niger à Bamakou. Sur ce nouveau chemin ce n'est plus le peuple mandingue proprement dit que le fleuve visite, c'est le peuple bambara.
Les Bambaras ont pour nom national Bamanaos, ce qui signifie « les gens du Grand Rocher ».
En réalité, Noirs fort noirs, avec touffes laineuses, ils se distinguent peu des Mandingues, dont ils sont probablement les cousins et qui parlent une langue sœur de la leur, comme le démontre la communauté des radicaux. En moyenne ils les dépassent en hauteur de taille, en ampleur d'épaules; ils sont aussi plus expansifs, plus gais, moins calculants : grands enfants qui veulent paraître terribles avec les trois cicatrices, entre elles parallèles, qu'ils se taillent sur la joue, du coin de l'œil au coin de la bouche ; nuûs ils ne sont méchants que dans la bataille ; la guerre fait d'eux des furieux qui s'enivrent de sang; alors femme, homme, enfant, làge, le sexe, rien ne leur chaut, ils tuent par
NOS COLONMES
impulsion folle, sans la faim mauconseillèrn qui est l'excuse du fauve aux ongles rétracliles. Cruels dans la guerre, bons, inoffensifs dans la paix, bruyamment rieurs de toutes leurs dents blanches, ils étaient devenus les victimes des Foulahs entraînés ici, du bas Sénégal, par le pèlerin Omar, le créateur de l'empire du Massina; en même temps que la tyrannie du marabout, ils avaient accepté son Coran dénationalisateur, mais dès qu ils ont senti la main du tyran trembler, ils ont commencé de revenir à leur paganisme.
De Bamakou au lac Débo, le Mayo ou Meïo — c'est ainsi que les Foulahs envahisseurs des Bambaras nomment le Niger — rencontre :
Soluba* et son barrage de rochers avec brèche sur la rive gauche ; en saison sèche tout le Niger, plus prompt que la flèche, s'enfuit par cette défaillance, mais la saison des pluies efface le récif;
Les rapides de Hanambougou, à 70 kilomètres sous Bamakou : les Français y ont un fort, sur la rive gauche ;
Yamina, jadis plus grande, française depuis qu'en 1884 elle a profité du voyage d'une de nos canonnières pour congédier vivement ses garnisaires, Foulahs toucouleurs, et se réclamer de la France protégeante;
Ségou-Sikoro, déchue du rang de capitale d'empire, puisque l'empire musulman du Hassina n'est plus qu'un royaume agonisant ; mais c'est une ville comme nous l'entendons en Europe, avec de vraies maisons assez semblables à celles de l'Atlantide par leurs arcs, leurs arabesques, l'ordonnance de leurs piliers, leur terrasse d'où l'on voit d'autres terrasses. On suppose que 56000 habitants peuplent cette cité très éparpillée, faite de quatre « villettes » réunies par des villages, sur la rive droite du Niger : Vieux-Ségou*, Paillote de Ségou*, Ségou-Neuf * et Ségou-Sikoro, celle-ci siège du sultan pieux, miséricordieux, fidèle;
Sansandig, que les Foulahs viennent de saccager.
Le lac de Sogoli, à fond plat, du genre de ceux qu'on nomme « inondation permanente » : la crue du fleuve l'épanché au loin, la décrue le contracte fort. A partir de là le Niger change de nature; de rivière pleine, compacte, à branche unique, il devient rivière deltaïque, toute en bras, faux bras, coulées, marais, demi-marais, roselières, jonchères, lacis changeant d'eaux et de boues — eaux dont