Jardin public d'Alger
S. Les Chrétiens : corruption de Romains.
Ils étaient avec Dieu, mais Dieu ne fut pas avec eux.
Vaincus à Staouéli, l'armée française les suivit par la route qu'avait tracée le capitaine Boutin en 1808, puis elle couronna de ses canons les crêtes du djebel où se suspend Alger.
Désormais TOdjac était mort, le Turc aussi, et les Français entrèrent le 5 juillet 1830 dans l'abrupte cité dont ils allaient faire une capitale d'empire.
Sans toits et sans tuiles, toute en blanches terrasses et de loin très semblable aux carrières de craie, la triangulaire Alger se terminait en haut par une énorme casba; ainsi se termine-t-elle encore, à 118 mètres au-dessus des flots. Mais ce fort, ce château, cet arsenal, ce magasin, ces murs d'où Hussein, bey des beys, pouvait foudroyer la mer, ont perdu leurs beaux marbres, leurs arabesques, leui's arcades et colonnades et le frais jet d'eau des fontaines. Si la casba, éventrée,- profanée, est restée caserne, avec zouaves au lieu de janissaires, elle n'est plus le palais, le divan, la retraite intérieure, le harem, le trésor dans des chambres sombres où s'empilaient les quadruples doublons d'Espagne.
Quand les vainqueurs y entrèrent pour la recevoir des mains du pacha détrôné, ils y virent dans une cour, près d'une porte fermée, un beau Turc aussi calme devant les Celtes latinisés de 1850 que les sénateurs romains sur leurs chaises curules devant les Celtes celtisants de Brennus. C'était le trésorier : il donna la clef du trésor de l'Odjac.
On y trouva 55684527 francs : sept millions de plus que tout ce qu'avaient coûté la flotte, l'armée et la guerre.
Ainsi la prise d'Alger demanda du sang, mais pas d'or, elle qui doubla la France et la tourna vers les conquêtes non stériles.
Que de vaillants hommes du temps passé, s'ils revenaient au monde, regretteraient amèrement d'avoir vécu ou d'être morts pour des œuvres de néant!
L'histoire est pleine d'héroîsmes inutiles, l'histoire de France plus que toute autre : hantés par des fantômes, nous avons remué le ciel et la terre pour une vaine grandeur, et nos victoires mêmes nous ont été funestes.
Il semble que notre nation ne prenne aucun plaisir aux travaux non frivoles; on dirait qu'elle dédaigne toute entreprise de beau, solide et brillant lendemain qui se poursuit loin du boulevard, faux centre du monde, h cinq cents lieues de nos
misères : ce qui veul un long effort, une dépense d'argent, quelques vies d'hommes, lui fait horreur en Afrique, elle qui a jeté sans frémir des millions de jeunes gens et son or par dizaines de milliards dans les batailles européennes.
Mais à la France prolongée par-dessous les ondes, Taventure de 1850 ouvrit des chemins nouveaux il y eut dès lors deux politiques antagonistes . la coloniale et la continentale.
Fallait-il donc toujours nous briser la tête outre- Vosges, outre-Ardennes, outre-Alpes, contre aussi forts ou plus forts que nous, dans la plaine du Rhin, ou la conque du Pô, ou le val du Danube, et sur l'Elbe, l'Oder, la Vistule, le Niémen, le Dniepr, jusque sur des rivières entraînées vers la Volga ? Après avoir tenté follement l'Europe jusqu'au milieu des Slaves, parmi les riékas* et les ozéros* ombragés de bouleaux, pourquoi ne pas tenter aussi la terre énigmatique, à la fois Orient et Midi, chez 'le Numide, puis le Gétule, sur la route des Éthiopiens ?
Ainsi pensèrent les « coloniaux », avec raison supérieure, puisque l'avenir a donné tort aux « continentaux »; victorieux ou vaincus, toute grande guerre européenne nous a rapprochés des gouffres.
Celle de Sébastopol irrita l'ours du Nord, qui est aussi l'ours de l'Est, et dont la force passe toute autre force.
Celle de Magenta leva dans la Méditerranée, au milieu môme de cette mer dont nous méditons de faire un lac français, une Italie qui rêve d'y régner seule, comme héritière de la ville la plus vraiment impériale de l'histoire.
Celle de Sedan nous a sevrés du Rhin et rejetés au couchant des Vosges.
Si les a continentaux » n'avaient pas stupidement poussé trois fois la France contre une Europe hérissée de baïonnettes, nous admirerions encore chez nous le fleuve vert sur ses graviers, autour de ses îles.
Et, par surcroît, nous aurions doublé notre empire d'Afrique.
Avec Alger, Oran, Tlemcen, Bône, Constantine, Tunis, Kairouan, nous habiterions Fez la savante,' Maroc d'où l'Atlas étincelle, Tripoli qui livre ses palmiers aux deux vents contraires'.
Peut-être môme le Nil coulerait-il en Nouvelle-