Rivières
2 Lacs.
3. Bien qu'au bord môme de la Méditerranée, Tripoli de Barbarie est presque assiégée par le Grand Désert-
France, sous l'œil éteint des sphinx, dans toute la gloire du soleil de Libye.
X. La Conquête. — Alger forcée, la casba violée, le trésor vidé, le pacha parti pour l'exil, les janissaires embarqués pour Constantinople et Smyrne, ce fut comme un coup au cœur, et \o Maghreb défaillit.
Aurait-on pu le soumettre brusquement, ce Maghreb, en vingt-sept semaines au lieu de vingtsept années, lorsque, le Turc, étançon robuste, lui manquant soudain, il se sentit tomber et s'abandonna lui-même?
Peut-être. Maïs ce mont compliqué de précipices est un immense traquenard, un dédale infini de « Fourches Caudines » où le Samnite humilie le Romain.
D'ailleurs, pourquoi tout conquérir, puisqu'on ne garderait rien ou peu de chose? Il se passa nombre d'années depuis 1830 avant que la fatigue enrouât les voix françaises qui criaient : « Abandonnez l'Afrique! » Et plusieurs ne se turent que dans la mort, quand déjà la France avait tellement marqué son empreinte en Algérie que l'Arabe pouvaitdirc : « Fiz zman er-Roumi » — au temps des Chrétiens — comme il dit « FVz zman ei^-Roum » — au temps des Romains.
Même encore aujourd'hui, quelques-uns ne se taisent point, alors qu'il y a 500 000 Européens sur le sol « maudit » dont le général Rernard, ministre de la guerre, disait en 1837 : « L'Algérie est un rocher stérile sur lequel il faut tout apporter, même l'air : encore y est-il mauvais ». En vain les hommes de notre race y poussent-ils dru^ singulièrement plus féconds qu'en France, dans des villages où la mort respecte les colons quelquefois jusqu'à quatre-vingt-dix et cent ans, nombreux sont toujours les contempteurs de l'Afrique, semblables au général Duvivier en 1840 : il ne voulait garder, et seulement pour l'honneur, que la ville d'Alger; plus quelques coteaux du Sahel, derrière un fossé continu bordé de parapets, de Birkadem à Coléa par Rouera. Il repoussait même la Métidja : « Nous la laiderons, disait-il, infecte et désolée, aux chacals, aux courses des bandits arabes et en domaine à la mort sans gloire.... H y a là, à Boufarik, une petite population européenne qu'il faut empêcher de s'épandre hors de son retranchement et, par tous les moyens possibles, amener à diminuer, même à se dissoudre. )>
ALGÉRIE
L'Algérie nous dévorait alors, les soldats dans la guerre, les colons dans la paix, et Duvivier semblait avoir raison; mais les blasphémateurs de 1888 sont sans excuse.
La rapidité de réussite en une grande entreprise de guerre veut un chef infatigable, prompt, tombant en coup de foudre. Ce chef è la fois prudent et hardi doit disposer d assez de régiments pour ne rien lâcher de ce qu*il a pris; et surtout, si courte que puisse être la conquête, encore fautil qu on lui en laisse le temps et la liberté, qu aucun ordre ne l'arrête la veille d'une bataille, aucune disgrâce le lendemain d'une victoire.
De longtemps ce chef ne se rencontra pas eu Algérie, la politique de Paris usant en quelques mois les généraux d'Afrique et aussi les divers systèmes qui tantôt visaient Tassaut de toute la Berbérie, tantôt l'abandon, tantôt ni l'un ni l'autre, sous forme d'occupation restreinte. Les Juifs se demandaient si quelque chose de bon pouvait sortir de Nazareth ; les Français voudraient savoir si quelque chose d'intelligent, d'honnête, de fécond, de durable, peut germer dans le jeu des partis et dans tout ce qui s'agite de rapace autour des renversements de ministère.
Le mois où le général de Tk)urmont avait jeté bas rOdjac n'était pas encore écoulé quand une révolution renversa le gouvernement qui l'avait envoyé contre les Barbaresques. Un nouveau généralissime remplaça le vainqueur de Staouéli, puis un autre vint, puis un autre encore : dès qu'un chef de l'armée commençait à se reconnaître aux environs d* Alger, dans le Sahel, la Métidja, le tout prochain Atlas, on confiait la France d'Afrique à n'importe quel général ou maréchal ignorant absolument l'Atlantide et sachant h peine de l'Orient, de l'Islam, dé l'Arabe, ce qu'on en peut apprendre dans les contes des Mille et Une Nuits,
A ce général, à ce maréchal, on donnait juste assez d'hommes pour n'être pas précipité dans la mer. Aussi, l'Atlas gravi, fallait-il le redescendre et s'en aller, même sur la côte, de telle ville militairement occupée, de Blida, de Médéa, de Mascara, d'Oran, de Bône, etc. Or les Musulmans ne comprennent que la force et la durée : pour eux, reculer, c'est fuir; ne point forcer une bicoque^ c'est en avoir peur; ne pas disperser en l'air, de dix coups de canon, la koubba, la zaouîa d'un marabout traître, c'est reconnaître la prodigieuse grandeur, lumière et sainteté de l'ouali dont cette zaouîa. cette koubba blanche a la gloire de posséder les os; partout éclate en protection, en salut, en
victoires, la partialité de Dieu pour les enfants de la Pure Doctrine contre les disciples de Satan le Réprouvé.
Ce n'était pas assez de faii*e et de défaire, d'avancer et de reculer, d'augmenter l'armée, puis de la diminuer, de jouer avec les généraux comme le jongleur avec ses boules, et de donnera l'Europe, à l'Afrique, le spectacle honteux de son incohérence, la France éleva de ses mains son plus mortel ennemi.
XL Abd el-Kader et Bugeaud. — Sidi el- Hadj Abd el-Kader ben Mahi ed-Din n'était rien quand la France le prit au sérieux, puis au tragique. Simple marabout de la tribu des Hachem, dans la plaine d'Eghris, il avait vu le jour en 1807 à la Guetna, près de cette Mascara qui, se disant glierrière, tire son nom d'Oum el-AskarS « la Mère des Soldats ».
Le Sidi par lequel son nom commence indique un chérif, c'est-à-dire un descendant de la famille du Prophète ; mais descend qui veut de Mahomet dans toutes les terres de l'Islam, même le Nègre : ainsi, en France, qui veut la noblesse la prend.
Le Hadj qui suit Sidi montre qu'il avait fait le pèlerinage de La Mecque imposé à tout Cro^^ant qui peut le faire; maison les compte par milliers et dizaines de milliers ceux des Maugrabins qui ont visité la ville sainte entre les saintes. Tout comme le rang de chérif, c'est en Afrique une supériorité banale.
A part cela, beau garçon, fort cavalier, charmant diseur, éloquent, poète, et le plus admiré de la grande tribu des Hachem.
Il se produisit dès 1831 ou 1832, quand ses Hachem l'eurent proclamé Sultan des Arabes; puis il entra dans Mascara, pauvre en argent', richissime en ambition.
Au lieu de le traiter ainsi qu'il pouvait l'être, en jeune présomptueux n'ayant derrière lui qu'une tribu de toutes les autres tribus ennemie — car il n'y a chez les Arabes ni fraternité, ni solidarité, ni patriotisme — la France prit peur et, de lâchetés eu lâchetés, elle en fit le Jugurtha moderne, fourbe et cruel autant que l'antique, et comme lui soupeseur de consciences : s'il n'acheta pas les Parisiens, de même que l'autre parlait d'acheter les Romains,
i. Ou de c maskar », campement à demem'e, casernement 2. Il n'avait qu'mie pièce, nouée dans le coin de son burnous.
c'est parce qu'il n*avait pas de trésor et que les Français n'étaient pas à vendre.
Qu'était-il à son « aurore » ? L'élu de quelques centaines de cavaliers de l'Oranie centrale contre lesquels s'élevaient déjà d'autres et plus nombreux cavaliers de tribus dont les chefs redoutaient sa ruse, son masque religieux, sa soif de pouvoir. Un léger effort de la France eût suffi pour le replonger dans le bourbier de son néant; des chefs plus puissants que lui n'attendaient qu'un signe pour l'écraser : ils avaient hâte de pendre sa tête coupée à l'arçon de leur selle.
Mais on crut à ses hâbleries.
Un premier traité*, des plus honteux pour la France qui en a tant signé d'ignominieux, même après des victoires, donna corps au fantôme. Le petit c guerrillero )> des Hachem, impuissant devant le plus misérable village entouré d'un mur, devint, du matin au soir, le sultan de Mascara et de toute ville entre le Maroc et Alger, sauf Oran, Arzeu, Mostaganem. Si Constantine et Tunis avaient été, par malheur, déjà françaises, peut-être qu'on lui en aurait aussi fait présent.
En 1837 un tiaité non moins abject' lui confirma ce domaine, les trois places du littoral oranais restant chose de France.
Justement quand Tastre d'Abd el-Kader se levait en triomphe à l'occident, l'astre du pacha de Constantine descendait sous l'horizon.
En 1836 un maréchal était monté contre ce pacha pour lui prendre sa ville aérienne, sur le rocher du grand précipice.
Ce maréchal, Clauzel, avait lutté sous Napoléon contre l'Europe coalisée; c'était un vrai capitaine de guerre. Mais on ne lui prêta que quelques mille hommes quand il fallait un corps d'armée. Trop faible, il fut imprudent : dur est l'été d'Afrique, très dur aussi quelquefois l'automne, sur les hauts plateaux. Or il partit du bord de la mer, de Bône, en novembre, mois climatérique en Algérie; c'est alors en certaines années un changement inouï ; quelques heures y suffisent : on haletait sur une terre parcheminée d'où .montait autant de clialeur qu'il en descendait d'un ciel tout de flamme, sans nuage depuis cent à deux cents aurores; pas un souffle dans l'air, pas une source, et rien dans les oueds, pas même au carrefour de
1. Dit traité Desmichels, du nom du général qui le conclut en 1834.
2. Dit traité de la Tafiia, de ce qu'il fut conclu près du rivage de ce fleuve.
deux rivières. Puis tout à coup c'est comme si l'on avait fait mille lieues, vei*s l'un de ces pays où la pluie tombe, infatigablement, d'un ciel affreux, livide et désespéré, ou vers une région polaire, toute blanche de neige et froide à mourir. Dans les vallées basses, où presque jamais il ne neige, c'est la pluie qui s'empare ainsi brusquement de la voûte africaine ; sur le plateau, la montagne, c'est le flocon glacé. Nos soldats eurent Tune et l'autre dans leur douloureux voyage sur les terres qu'on gravit à partir du val de Guelma jusqu'au faite entre la Seybouse et le Roumel ; et de même ils grelottèrent, gelés jusqu'aux os, de ce faite jusqu'à Constantine, ville a supérieure » ayant quelque six cents mètres de moyenne altitude.
Le temps était beau quand la petite armée, moins de 9 000 hommes avec 16 canons, quitta Bône, alors prodigieusement malsaine, car la a cité coquette » a fait comme Boufarik : elle a d'abord peuplé son cimetière.
Mais bientôt le soldat put dire : n Mahomet est de semaine! »
Mots qu'il a criés souvent dans les marches forcées, les épidémies, les fièvres, les désastres ; opposant le prophète des Arabes au dieu des Chrétiens, les Français entendaient par là que le ciel, la terre, les éléments semblaient conspirer le triomphe des (( Ismaélites ».
Jamais ils n'eurent à le crier aussi fort qu'à l'aller, puis au retour de cette abominable expédition.
Mahomet fut de semaine. La neige suivait la pluie, ou la pluie la neige; on couchait dans la boue, on se réveillait raidi, ou l'on ne se réveillait pas.
Cependant l'armée vit Constantine, elle la toucha presque de la main après avoir franchi le Bou- Merzoug démesurément enflé par Forage.
Le maréchal tenta de forcer la place : il ne la força point, et l'inclémence de la saison fit du retour à la côte une petite retraite de Russie.
L'année suivante, une autre armée s'achemina vers Cirta, par un temps meilleur, à l'entrée d'octobre. L'heure venue, la ville fut envahie, clairons sonnants, par la brèche, puis on se tua dans les ruelles, en des combats à la Saragosse, le 13 octobre 1837.
C'était (dit-on) le quatre-vingt-unième siège de Constantine.
Le général qui conclut avec Abd el-Kader la honteuse paix de la Tafna n'en était pas moins un très
grjiid honimo. d'une intelligence, d'une lucidilê, d'un sens extraordinaires.
S'il avait signé, lui Bugeaud, ce traité, c'est qu'il ne coniiaissuil pas encore l'Afrique, qu'il ne l'aimait point, qu'il élait aloi*» partisan de l'abandon, qu'entin il espérait plaire à son gouvernement l'ii concluant la paix à tout prix.
Mnis. s'il Ht Abd el-Kader, il le défit.
Thomas Bugcaud de la Piconnerie, plus lard duc d'isly, maréchal de Franci-, avait passé la cmquanlaine; il grisonnait déjà quand le sort le mit aux prises avec Abd el-Kader, de vingt-trois ans plusjeune. dans toute la force et l'agitltédesa virililé bruiiii.
Né en 178i, il était Limousin-Pèrigourdin pr son père, Irlandais par sa mère. I) vint au jour
à Limoges, mais il passa son enfance, son adolescence e(. plus tard, ce que la guerre et Paris ne lui prirent pas de son !tgs mur et de sa vieillesse, au bord d'une rivière de la terre à porcelaine, la Loue, Dot r.iugeâtre qui descend à l'isle de l'érigueuï
Il vil Austi'HiU et la grande guerre contre le* nations de l'Euitipe; il lutta de vitesse, de coups de ninin, d'embuscades avec les guérilleros pendant la conquête et la perte de l'Espagne, dans la plus qu'âpre Catalogne : il y apprit, à Lérida. û Turtose. â Tarragone. comment un emporle les