‹ La France et ses coloniesChapitre 205 sur 283 · Ou Obotigos · texte numérisé non relu

Ou Obotigos

leur conception du visible et de l'invisible, il était un rite appuyé sur un dogme ; le dogme s'effaçanl au contact des autres peuples, par l'influence, bien que lointaine encore, des Blancs, le rite va disparaissant des régions de l'intérieur, et il a totalement disparu des régions voisines de la côte. Dorénavant les Pahouins feront une moindre consommation d'hommes.

Non seulement parce que la viande humaine est de plus en plus bannie de leurs repas solennels, mais encore, et surtout, parce que l'occupation de rOgôoué par les Français, bien qu'entièrement pacifique, a brisé l'impétuosité de leur élan. Pareils à ce que furent les Foulahs sur Niger et Sénégal, ils allaient brisant, submergeant, refoulant les nations moins énergiques, par la vertu de cette énergie même, et non, comme les Foulahs, au nom d'une grande religion, car l'Islam ne les a point acquis : ils étaient païens, ils le sont encore. Déjà maîtres du septentrion de l'Ogôoué, ils commençaient à s'emparer de son midi; vers le sud-ouest ils avaient des avant-postes aux bords du Gabon, même de la mer, et nul doute que du grand fleuve de la Gabonie ils n'auraient tardé à se pousser jusqu'au fleuve très grand, au Congo. Bace très féconde, incessamment recrutée par les retardataires venant du nord-est et du nord, ils rappelaient dans l'Afrique sans mémoire, par des invasions et tueries dont l'histoire ne gardera pas le souvenir, la prodigieuse irruption de Ikirbares qui noya le monde romain sous des vagues dont il semblait ({u'on ne verrait jamais la dernière.

Où est la source de ce peuple qui coule toujours? On ne le sait pas avec certitude, mais on croit que les Pahouins sont des parents des Niams-Niams, puissante nation cannibale vivant à quelque trois cents et quatre cents lieues au nord-est de l'Ogéoué, là où se fait un grand divorce des eaux entre le Nil et l'Ouellé, lequel, appelé plus bas l'Oubangbi, est un tributaire du Congo.

La vaillance que les Fans apportent au combat ne les quitte pas dans les heures paisibles. Comparés aux autres Noirs gabonais, ils. excellent eu tout, comme colons, jardiniers, potiei^s, armuriers;, forgerons, chasseurs.

Même ils chassent trop ingénieusement, et leur destruction d'animaux est démesurée. Voici comment ils s'emparent de l'éléphant : ils transportent des pirogues dans un coin de savane, dans une brousse, en une clairière de forêt, et dans ces pirogues ils versent une eau stupéfiante, puis ils

CONGO

entourent au loin le « lieu des barques » d'un fort treillis en pieux tressés de lianes; le clos fini, menant grand tumulte, ils y poussent l'éléphant (et toute autre béte ignorant le piège), et quand l'eau d'hébétement a fait son office d'étourdir les animaux sans les tuer, ils frappent dans le tas.

C'est donc à Ndjolé que cessent les frénésies du fleuve Ogôoué. De cet endroit jusqu'à la mer, la course est de 355 kilomètres, la pente de 74 mètres. Toute embarcation qui ne réclame pas plus d'un mètre de fond peut, en toute saison de l'année, monter de l'Océan jusque-là. A cette fin des bouillonnements il serait complet s'il ne lui restait à boire son affluent majeur, le Ngounié, venu de très loin dans le sud, par une route où ne manquent pas les cascades : — telles celles de Fougamou et Nagochi, tombant de 106 mètres. — Du bas du dernier saut, dit chute de Sama', jusqu'à rOgôoué, c'est une espèce de Loire de 500 à iOO mètres de largeur, point profonde, incommodée de sable. L'Ogôoué reçoit le Ngounié en amont du poste de Lambaréné. Dans ces parages sa largeur, à lui Ogôoué, varie entre 500 et 3000 mètres d'une eau rougeâtre. 11 ne cesse de monter, puis de descendre, puis de sélever encore, puis de s'abaisser de nouveau, suivant les deux saisons mouillées et les deux saisons anhydres qui, à elles quatre, font le décours de l'annéo..

A ses deux rives il a la sylve équatoriale, très luxuriante ici par la double énergie du soleil et de l'eau; continuellement il la meurtrit à sa lisière, dans la terre meuble qu'il déblaye sur l'une et l'autre de ses rives.

De cette terre et de ces troncs, de ces branches et branchilles il compose des îles, puis les décompose; les unes flottent au courant qui les ronge, les autres, ancrées au fond, croissent ou décroissent, s'unissent ou se séparent; et ce travail est éternel : il change le fleuve tous les jours, le long de son méandre, et ce qui fuit plus loin que les ilôts, les îles, les bancs, les marigots, va grandir le delta, ou s'enfouir dans la coupe profonde.

Ayant cessé d'être pahouin sur une rive et d'être menacé de le devenir sur l'autre, l'Ogôoué prête ici ses eaux aux pirogues du peuple qui parle dikalé, aux Bakalés, qu'on suppose au nombre de 100000. La France, intervenue à point, les a sauvés des Fans, qui commençaient à les traquer, à les re-

1. Ce n'est guère qu'un rapide presque effacé par les grandes eaux.

pousser vers la mer : quelques dizaines d'années encore, et leur nation n'aurait pu rassembler ses tronçons, dispersés de Ndjolé sur Ogôoué aux pointes marines de Setté-Kama.

Cependant le fleuve s'approche des palus deltaïques. Avant de diramer il communique, sur sa rive gauche, avec le Lac des Des, Eliva Zonenghé dans la langue du pays.

Le Lac des lies, épanché sur 500000 hectares, avec 13 mètres d'extrême profondeur, embrasse en effet des îlots en foule, dolit l'un fut et reste encore une île « fétiche » pieusement révérée par les Noirs de la contrée, les Bakalés, les Inengas, les Galoas, ceux-ci réputés en Gabonie pour la beaulé de leurs filles. Réservoir qui contribue à soutenir le bas Ogôoué dans les deux saisons sèches, il reçoit de lui, les eaux fluviales étant hautes, deux marigots profonds, et il lui envoie, les eaux fluviales étant basses, une rivière qui a jusqu'à 25 mètres de creux, le Bando. C'est un Mœris, avec trois marigots au lieu d'un; et ce n'est point la seule réserve : il y a aussi l'Ogouémouen, le Nionjé, l'Aningoué, l'Azingo, ce dernier en communication avec une longue coulée de la rive droite du fleuve.

D'ailleurs tout ce bas de l'Ogôoué, vase singulièrement mouillée encore, appartient à l'eau presque autant qu'à la terre; c'est une nature amphibie qui ne devient que très lentement continentale, dans un golfe anciennement dérobé à la mer : la lutte des deux principes, liquide et solide, l'un et l'autre incandescés par le soleil, donne au pays des lacs, branches, igarapés et bouches de l'Ogôoué une opulence de vie que n'a pas, il s'en faut, la contrée moyenne et supérieure.

C'est ici que les singes gambadent, les petits, ceux qui sont gambadeurs : tels les koulas, qu'on (lit les plus intelligents de toute la singerie. Les grands, plus graves, qui même souvent semblent tristes, sont les chimpanzés cheminant volontiers d'arbre en arbre, et les njinas, nos gorilles, hauts de quatre pieds et demi à cinq pieds deux pouces*.

C'est la taille du petit homme et de l'homme moyen, mais il y a force herculéenne dans leurs doigts velus, leurs longs bras, leurs reins, leure épaules. Les Nègres racontent que ce géant des singes assiège impétueusement les bourgades, et qu'il affronte l'éléphant lui-même.

A vrai dire, le gorille n'affronte personne. Loin de tordre d'un tour de poignet le canon de fusil

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