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MADAGASCAR
monts d* Ankara tra, comportent des étages de végétation : au bord des lagunes de l*est, au pied des dunes du midi, à Testran de l*ouest, sur les baies frangées du nord-ouest, on a le Tropique, presque rÉquateur; surTImérina, TAnkay, les terrasses des Betsiléos, on a TÉgypte ou la Tunisie ; sur les cimes éminentes de ces plateaux on a la France du Sud- Ouest ou du Sud. Madagascar donne des pèches comme la Gascogne, des oranges comme Yalence ef Biida, du coton comme la Louisiane, du café comme le Brésil, du sucre comme Cuba, des cocos comme les lies de la mer du Sud, du riz comme Saigon : du riz surtout, en onze espèces.
Minéralement, Tany-Bé renferme plus de houille (dit-on) que nous n*en avons d*Alais à Béthune; du fer, spécialement dans Tlmérina, jusqu^à mettre en folie laiguille aimantée; de Tor, du plomb, de l'argent, du cuivre.
Si tout cela n*est pas français depuis deux cent cinquante ans, la faute en revient, après nos erreurs, étourderies et poltronneries, aux deux grands personnages Hazo et Tazo.
Quels sont-ils?
Hazo, c'est la Forêt : nulle part nous ne Tavons ouverte d'outre en outre, pour un grand chemin des convois et des colons.
Tazo, c'est la Fièvre : nulle part nous ne l'avons vaincue par des saignées de lagunes; et si par hasard elle était invincible, nous n'avons pas su la fuir en nous élevant, lentement ou d'un saut brusque, sur la paroi des montagnes.
« Roi, prenez garde, disait-on, les Français monteront l\ Tananarive! Alors ce sera fait de vous et de nous ! »
Et le roi des Uovas répondit :
« N'ayez crainte I Mes deux généraux s'appellent Hazo et Tazo ! )>
Ces deux destructeurs d'armée en campagne étaient faibles, et nous les avons crus forts.
YI. Malgaches et Français. — Malgré l'extrême diversité de ses nations accourues de trois horizons sur quatre, puis entrebrassées, fondues, refondues, brassées et séparées encore, le peuple malgache a son unité.
H la doit à sa langue, une et indivisible, sans dialectes très différents l'an de l'autre.
Du cap d'Ambre au cap Sainte-Marie, de la vague irritée à la vague amortie, des lames de Tocéan hidien au miroir du canal de Mozambique, tout le inonde, Antakaras, Antaîmérinas, Betsiléos, Betsi-
misarakas, Bétanimènes, Antaïmoros, Antaïsakas, Anlanosys, Antandroys, Mahafâlys, Sakalaves au très long pays, tous parlent un même idiome ayant ressemblance intime avec le polynésien des antiques migrations comme avec le malais des nouveaux venus, les Hovas.
Langue simple, riche, mêlant admirablement la voyelle à la consonne, abondante en vastes mots composés; mais ces mots n'ont pas la dureté cuirassée des agglutinés mexicains : fluides comme Teau, leur harmonie est délicieuse.
De nombreux termes empruntés aux langues européennes la veinent sans la déparer, accommodés qu'ils sont à l'euphonie malgache ; ils viennent du lusitanien, plus«ncore de Tanglais (grâce aux missionnaires) et surtout du français (par influence des colons de Bourbon, de Maurice). De même, le sang blanc entn^ de plus en plus dans l'être de la nation h mesure qu'augmentent les intermariages entre Européens et Créoles d*une part, femmes indigènes d'autre part.
Grâce aux Anglais, elle a ses journaux et quelques livres du genre pieux : traités religieux, a chants chrétiens » , homélies, traduction de la Bible.
Les missionnaires ont écrit, ils ont imprimé cette langue pour administrer le christianisme aux Malgaches, avant tout aux Hovas; pour être compris de tous, à supposer que des incivilisés comprennent vraiment les dogmes, les religions, les exégèses des civilisants, ils ont parlé au peuple la langue du peuple ; et ils ont atteint leur but d'amener la haute caste des gouvernants à la profession de la foi chrétienne telle que la conçoivent les porteurs et colporteurs de la « Bonne Nouvelle » essaimes par l'Angleterre, l'Ecosse, là Suisse, l'Allemagne, la Scandinavie, l'Amérique anglaise. Puis, les notabilissimes convertis, ce fut le tour des notables, des bourgeois, du plat peuple. Qui aurait voulu demeurer païen ne l'osa. Les gens du menu suivirent leurs « Honneurs ». Ainsi « le Grec tint pour sacrée la fantaisie des rois » ; ainsi encore, quand Constantin tourna, le monde ancien tourna comme lui.
Aucun peuple n*a dépassé les Anglais dans Tart de faire de la religion un instrument de règne ; elle leur sert autant que servirent aux Romains la loi, la procédure, l'usure, les cirques, les bains publics, toutes écoles de latinisation.
Aux hymnes malgaches chantées dans les églises, dans les écoles du dimanche, et dans les écoles de tous les jours inféodées aux missions, se mêlèrent bientôt, suivant la coutume, des hymnes pieuses en
langue anglaise, el Ton sait combien l'idiome ultrasourd est ultrariche en cantiques de foi, d'humilité et d*araour, sur le péché, la rédemption, la crucifixion, la résurrection, la justification, la grAce, le sauveur Jésus, Dieu le père, Satan, prince de la puissance des ténèbres, la joie des élus, les gloires du Millenium, les infinies délices de la Chanaan céleste.
Probablement même que résonnent depuis longtemps déjà dans ces chapelles, dans ces écoles, des odes patriotiques anglaises, des chants à la gracieuse reine, et le Rvle Britanniaj et le God $ave the Queen, Plus d un peuple sauvage les chantait avec innocence, du plein du cœur, joyeux de la belle musique des Blancs d*Eu9ope, en accords de voix éclatants; ils croyaient, et, devenus subitement Anglais, ils ne croient plus que Britannia est une amie, et la reine une déesse, mère et consolatrice des hommes.
Madagascar allait donc s'anglicisant par le temple, par l'école, elle regardait vers la brumeuse Londres comme vers le soleil de lumière, elle se faisait à l'idée que l'Angleterre est tout, la France rien, quand le traité de 1885 nous a mis entre les mains le protectorat, instrument de règne autant et plus que des versets anglais dans des chapelles où l'on écoute à peine un prédicateur qui prêche des choses étranges, dures à la compréhension.
Nous remonterions difficilement le courant qui semblait devoir verser Madagascar dans le monde anglais dès les premières années du vingtième siècle, si le bienheureux hasard ne nous avait fait tirer du sac des destinées deux lots qui se nomment Bourbon ou la Réunion et Maurice ou l'île de France.
Iles françaises et très françaises toutes deux, la première de fait et de nom, la seconde de fait malgré des apparences anglaises. Celle-ci possédée par Albion, celle-là colonie française, toutes deux instituées par nous, sont francophones en tous leurs éléments, Blancs, Noii's, Métis, Hindous ari'ivés de l'Inde pour travailler au lieu et place des Nègres émancipés.
Or Bourbon et Maurice sont battues des mêmes moussons que Madagascar, dans la même mer, orientale à l'île, et rapprochées d'elle : Bourbon à 150 lieues, l'île de France à 200 — simple promenade sur cet immense océan. L'une comme l'autre élèvent des familles blanches très vigoureuses, et maint grand-père entouré d'une tribu de fils et petits-fils y ressemble aux anciens patriarches.
C'est à la supériorité des naissances sur les décès que les Blancs francophones des deux lies' doivent d'être environ 80 000, bien que procédant de quelques centaines de colons seulement.
11 y a là une jeunesse ardente, qui n'a d'autres possibilités devant elle que de s'étioler dans le nonchaloir sur le sol exigu de ses îles, ou de se disperser dans le monde, au hasard des intérêts, des étourderies, des fantaisies, ou de se concentrer à Madagascar. C'est elle plutôt que la jeunesse de France qui transformera promptement Tany-Bé, par elle-même et par les Métis, les Nègres, les Hindous assimilés qui l'aideront dans ses entreprises en France Orientale.
D'autres îles francophones, mais très petites, les Seychelles, devenues ainsi que Maurice un domaine anglais, les Seychelles', h 1000 kilomètres au nordest du cap d'Ambre, ont également des jeunes hommes et des hommes faits prêts pour le service de Madagascar.
La France a donc à 150, 200 et 25!) lieues de la « Malgachie », c'est-à-dire aux distances d*Alger, d'Oran, de Tunis à Marseille, une réserve d'hommes français capables de métamorphoser les Malgaches en leur communiquant à la fois un peu du sang national, toute la langue et, avec la langue, toute l'âme de la patrie.
Elle n'en a tenu compte quand elle a eu le lâche courage de signer le traité qui nous donne la royauté « extérieure » de Madagascar, la conduite de ses affaires étrangères, sans nous assurer aussi le maniement de l'intérieur. Les colons étant pi'êts, il fallait une conquête entière du nord au midi, de l'est à l'ouest, littoral, forêt, savane et plateau.
Tel quel cependant, le protectorat peut suffire, avec un o protecteur » résolu, une colonisation partant de Diégo-Suarez et la menace, toujoui^s suspendue, d*une montée à Tananarive.
On a recommencé ici le néfaste système d'occupation restreinte qui a si lourdement pesé sur l'enfance de l'Algérie.
Mais ce système n'a pas deux issues: il meurt de sa fausseté.
Deux peuples, deux dominations, deux lois, deux idées, deux langues ne peuvent coexister éternellement sur le même lambeau de la terre.
Ou l'occupant restreint se fatigue et s'en va ;
Ou l'on le chasse;
Ou, las de piétiner sur place, harcelé* énervé.