Ces deux mots se traduisent d'une langue à l'autre
eau sombre, celle de la Rivière Noire, et une eau d'un vert transparent, celle de la Rivière Claire.
11 est fait de ces trois courants, le Rouge pas beaucoup plus fort que le Noir.
Le Song-Koï part du « Midi Nuageux », du Yun- Nan, province chinoise abreuvant aussi d'une urne pleine, au sein de hautes montagnes très métalliques, le neuve « infini » des Chans, des Lao^ tiens, des Cambodgiens, des Cochinchinois, qui est le Mékong.
En Chine, sous divers noms, il est constamment torrent.
Torrent encagnonné, si l'on peut traiter de cagnons les gorges qui ne sont ni de craie, ni de calcaire, ni régulièrement monumentales entre parois vives, ces gorges eussent-elles une vertigineuse profondeur comme celles du Song-Koï que d'en haut l'on entend bramer, pareil aux cerfs lointains, à 1500, 1800, 2000 mètres en bas, rouge au pied des monts rouges, entre des rivages stériles.
Mang-IIao est sa dernière bourgade chinoise; Lao-Kay son premier bourg tonquinois.
A son entrée chez nous, sa largeur n'atteint guère que lUO mètres; c'est encore un « gave » impétueux qui compense l'étroitesse par la vitesse ou la profondeur.
Subitement doublé devant Ilong-IIoa par la Noire, qu'il reçoit au pied d'une montagne de 1800 mètres, puis agrandi par la Claire, il arrive à Sontav, et là son delta commence.
De 500 mètres de largeur, il passe à 600, h 800, à iOOO; il subit la marée, qui remonte ses bras lorsque, les pluies ayant cessé, le fleuve est bas et que la mer peut l'envahir aisément; mais quand la neige se dissout en eau sur les créneaux du « Midi Nuageux», lors de la grande crue, le Rouge monte de 5, de 6, de 7 mètres : alors, qu'il s'écroule ou non survie Delta par la rupture de ses digues, il repousse la mer.
Ses bras sont innombrables dans la terre sans rocher du Delta, glèbe aisée à fouiller, à fendre, h tourner et retourner.
Et plus ces bras s'approchent du golfe du Ton*quin, plus ils se multiplient, par anastomose des petits aux grands et des grands aux petits.
Mais ils se rapportent tous à trois branches principales.
La branche du nord va mêler des chenaux auK bras du fleuve Taï-Binh.
La branche du sud, le Daî, s'en va vers Ninh-Binh.
La branche du centre, la plus grande, celle à laquelle on continue plus spécialement le nom de
ms COLONIES
Fleuve Rouge, coule devant Hanoï, ville royale veuve de ses rois.
Hanoi lon^e lys bords de son bras de Heuve pendant environ ôOOO mètres ; 75000 à 100000 hommes' animent ses rues, élargies depuis que les Tonquinois ont perdu leur despote national.
La beauté du roi de Hanoï n'avait certes rien de Eurhumain; elle ne le translîgurait point' t'n un
demi-dieu souriant comme le soleil. Bien au con- Iraiiv, il était laid à l'instar de sa race, petit ou très petit, jaune, l'œil bridé, le menton barbu dune laide barbiche, les joues glabres, la face trapézoïdale.
Hais, tel quel, il était criminel de le contempler, même de l'entr'apercevoir par hasard.
Pour ne point Venvisager, Tùt-ce d'un regard involontaire, et plus fugitivement que la pensée.
Citadelle de Hanoi : porte du sud. -
l'-près 1
hotograiihio.
les riverains des grandes rues de llauiiï par oïi venait souventefois le cortège du monarque avaient aveuglé leurs maisons du côté de la chaussée.
Et, non contents de ne rien soupçonner de la pompe royale, quand le Flatté suivi des flatteurs devait passer devant la paroi des fenêtres, ils jilaquaient en avant du mur de la maison, en murailles parasites, des cloisons de bois, de briques, paUle ou pierre, qui cachaient entièrement la demeure.
Ct'Ite enlluiv contrenaturelle rétrécissait d'autant la rue, des deux eûtes; maintenant, les ajv penlis tombent en ruine, ou l'on porte sur eux une main profane.
Hanoï resst-mble à une ville chinoise. De même que les cités du Céleste Empire, elle a son quartier marchand et son quartier militaire. Le quartier marchand grouille de vie; une foule affuii-ée, allant, venant, trotlant, use les dalles de niarbiv noir qui pavent le milieu des grandes mes com-
merciiiles, entre des rangées de basses maisons He pierre el de brique. Telles ne sonl pas d'habitude les villes du l'Annani ; le bois, le bambou, b paille, matériaux péiissables, les composent ; quand elles meurent, il n'en reste point de squelette : touan ou poris dédouanes, huycn ou cbefs-lieux d'arrondissement, pltou ou cliefs-iieux de département, et même aussi les dinh ou cbefs-lieux de province, il suffit d'un assaut, d'un incendie, d'un abandon, pour que toute trace en soit bien vite effacée, et seuls les tanlt ou foileresses survivent longtemps.
Le quartier militaire d'IIanoî consiste en une vaste citadelle, œuvre française datant de l'ère de concorde, d'amitié, d'alliance entlv la France et l'empire d'Annani.
C'est en effet par la très boime entente que commencèrent il y a cent deux ans les rapproclienienls suivis par les démêlés qu'a dénoués la guerre, A seulement soixantedeux mois en avant de sonéchafaud, LouisXVl parapha, le 28 novembre 1787, un traité - d'alliance offensive et défensive avec (iia- y,, Tonniiinois — GraTurt' ci-
Long. aloi-S empereur d'uprès une phologmii
in partibusde l'Annam.
La France lui promettait de l'argent, des soldais, des ofQciers,des navires, elle s'engageait h vaincre sesconcurrentsautrdne, et il donnait en échange la baie de Tourane el les Iles de Poulo-Condore. De fait, aidé de nos oniciers, qui lui bâiirtmt de solides forteresses à la Vauban. il devint le maître de l'Annam: mieux que cela, il ajouta vers 1800 à l'Annam le Tonquin jusqu'alors indépendant. Ces citadelles, il nous a fallu les emporter d'assaut soixante-dix à quali'e-vingts années plus tard, notamment celle dcUanoî, qui est faite de marbre et de briques.
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Hanoï n'est plus jeune. Antérieure à l'avènement au Germain latinisé qui, chrétien, se baigna dans le sang des Allemands païens, puis mit sur sa tète hlancliie la couronne d'empereur d'Occident, les annales chinoises le font remonter à 7G7, soit un an avant l'avènement de Charlemagne. Un Chinois quelconque la commen(;a, Ii-ès pivs du golfe du Tonquin, sinon sur le bord même de la mer.
Or il n'y a pas loin de 100 kilomttres enti-e Hanoi el tes vagues du golfe les plus rapprochées.
Si donc le document des annalistes chinois est exact, ce <|ui l'esté à prouver, le delta du l'Ieuve Itougc se serait avancé de 81) mètres par an, dans un triangle de mer pai^ faileinent pixilégé des vents et des courants, à l'ouest comme au noi'd, par de hautes montagnes.
Aujourd'hui qu'il a dépassé l'abri de ces monts, que même, en sa partie méridionale, il fait saillie sur la courbe normale de la ce te, on peut croire que sa croissance diminuera; plus ses alluvions s'étendent, plus ,„■«. .1- E,.i«nt 11 (^rue a de place pour
le ilipàl des troubles.
Encore qu'abondant, U' Siing-Koi iiV^t pas un Mékong, un Mississippi; il ne peut donc à la fois colmater de très vastes campagnes et conquérir à l'inrmi sur la mer. — Celle-ci, d'ailleui-s, est mer ouverte, comparativement à ce qu'était, au bout du golfe, le triangle terminal désormais comblé, et l'on doit supposer que les alluvions rabott-es par le Heuve, ses afiluenis et sous-afllneiils, dans des montagnes j-ouges, des montagnes sombres, des montagnes noires, des montagnes blanches, du gneiss ou du granit au calcaire ou ii la craie, seront plus brassées, plus
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éloignées i>l dispersées i[ue jusqu'à ce juur, en une eiiu plus ouviTle, en avant des cun, c'est-àdire des portes, qui sont les bouches du fleuve.
(Quoique ayant perdu sa royauté, sa cour, lieaucou|) de son prestige de capitule, llanui demeure le Paris du Tonqnin. C'est l'arbitre de la mode, le réguliileur du goût, le dispensateur de la renummée; il décide souverainement du bon ton et de bi bonne intonation : du Iran ton quant aux puérilités sociales, de ta bonne intonation quant h la langùe, qui comporle une espèce de chant ; enfin c'est toujours la que deux, trois mille étudiants vienncnl chaque année au commencement de l'hiver,
k' pinceau à la main, demander aux examens du mandarinat l'entrée de toutes les fonctions publiques.
Les navires y montent, mais quand ils ne pèsent pas lourd : en saison sêclie lorsfju'iis ne jaugent que l^.SO a 2 mètres, et, en saison de crue, lorsqu'ils ne dépassent pas 2"'. 40, — Im crue commence vers la fin d'avril et finit en septembre.
Kiicore ne viennent-ils pas mouiller devant la capiL-ile après être entrés dans le Song-Koi par l'une quelconque de ses bouches. Celles-ci sont Irop encombrées de boues alluviales, de sables, et la meilleure de toutes, le Cua-I^c-Daî, qui
est la plus méridionale, n'offre à marée basse que 60 centimètres de fond, 3 métrés l\ mari'e hante. Faute de pouvoir pratiquer les u cua » du Song- Koï, il faut pénétrer par un des a cua » du Taî- Binh, le Cua-Cam ou Bras de llaiphong, qui, lui aussi, a bien des défauts; cl d'alwrd le défaut commun h toutes les embouchures de rivières, à loules les anses, à tous les ports du Tonquin : la marée n'y émeut pas la mer deux fois par jour comme de Dunkerque à t'ontarabie par le Kinisiére orageux: elle n'y soulève le Ilot, et consé(iueniment n'améliore les passes, qu'une fois par vingtqualre heures ; puis, il n'y a que ."'",50 ù basse mer sur l'entrée du Oua-Cain, .^'".lO à marée haute, profondeur insuffisante aux grands navires: enfin, la rivière esl inconstante, par le luit de l'inconsis-
lance des teries (jti'ellc Iraveise, et tantôt la profondeur est ici, tantôt b'i.
Aussi la ville de llaiphong, en ce ninnienl premier port du Tonquin, sur son bras de Taî-Itinh large de 250 à 300 mètres, a-l-elle lieu de redouter le prochain avenir. C'est une création de la France en 187o. et 10000 |H>i-sonnes au moins l'habitent dont des Français en grand nombre. Mais comment espérer qu'elle maintiendra sa primauté, la harre du fieuve étant mauvaise, la pi-ofondeur du Cam Imp pelile, et l'assise de la ville trop basse, Irop molle et vacillante, sur des terres noyées? Mieux vaudra ii'courir ii Quang-Yen, dont ta barre porte C mèties et demi d'eau dans les marées tiès fortes ; ou plutôt, puisque les vaisseaux réclament aujourd'hui des fonds de 7 mètiCs, de 8 mètres, de 8 mètres et
demi, le site h éliro est Port -Courbet, sur la splcndide baie d'Allong ou Hnlong : les moindres profondeurs y sont de 8 ii 10 inèlres; l'abri est silr avec haut mont au nord, hautes iles au sud ; elle (iéfie les envahissc-menls, une grande flotte peut y jeterl'ancre, chaque navire loin des autres navires; on y trouve l'espace, la sûreté, des aiguades au
bas des coteaux que surveille la montagne, et tout près la houille en abondance.
Ix-s valeurs, les chalands, les jonques entrés dans le bras de llaiphong remontent jusqu'à Hanoï au moyen du canal de Bac-Ninh ou canal des Rapides, l'une des deux branches dépêchées par le Song-Koi au Taî-Binh ' — canal des Rapides ou du
-- Dessin de D. Lancclot, d'après une pliaU^raphip.
Rapide, suivant la hauteur des eaux dans ce chenal de 100 nièti-es de largeur qui n'est qu'Ji moitié nalurel; lors de la crue, il n'a qu'un courant violent, lors de la sécheresse il en a plusieurs.
Hanoï ne domine son Heuve qu'au temps de la sérénité. Pendant les inondations, quand le Song- Koi monte de 6, 7, 8 métrés, la ville est dominée par lui : alors, sans la maîtresse digue elle serait noyée dans l'eau rouge et déracinée peut-i'lre,
Cesile « inférieur i> contribue à l'insalubrité de Hanoï, qui offre, au clioii, la dysenterie, les diar-