Y inclus les îles littorales
Vieux Monde, est, comparativement à l'âge de Thumanité, une histoire moderne, et l'on youi dire récente. Plus récente encore, et Van peut presque dire contemporaine, est celle des nations du Nouveau Monde.
On sait qu'une ract^uelconque, parfaitement inconnue, habitait les Antilles quand y arrivèrent de l'Amérique du Sud les Indiens dits (Caraïbes; puis que ces Caraïbes, la « civilisante » Europe, égalelement représentée par ses « Latins » et ses (( Saxons », les extermina vivement dès qu'elle eut mis le pied sur ces plages fécondes.
Les historiens, conteurs et chrotiiqueui^s du seizième et du dix-septième siècle, nous représentent les Caraïbes, hommes rouges, comme de fort braves gens, de mœurs douces, fticiles et très pacifiques en dehors de certaines guerres et razzias contre leui*s voisins, pour manger de temps en temps un peu de chair; car ils étaient cannibales : en cela semblables à d'autres nations du demi* continent du Midi qui n'avaient pas su domestiquer les bêtes comestibles de léUr coin du monde.
L'Europe, Espagne tout d'abord, puis France, Angleterre, Hollande, les trouva maîtres, et seuls maitres, dans les Antilles, découvertes l'une après l'autre à partir du voyage de Christophe Colomb, et très vite parce qu'elles s'avoisinent de très près.
Il ne fallut pas longtemps aux bruns, aux châtains, aux blonds armés de la pique et du mousquet, pour dompter les rouges qui, bandant l'arc, décochaient la flèche empoisonnée. C'était le combat merveilleusement lâche du fort contre le faible, du surprenant contre le surpris.
Vaincus, on les fit esclaves ; leurs femmes ne furent plus pour eux, ni leurs filles pour la jeunesse des Caraïbes, et la race finit par s'éteindre (en apparence seulement, comme bien l'on peut croire) : il n'en resta que quelques dizaines de familles, dans deux îles qui sont parnii les Petites Antilles, dans la Dominique et dans Saint-VincenL
Dans la Dominique on compte vingt de ces familles, fort peu mêlées, si même elles le sont, et parlant le français créole qui est demeuré jusqu'à ce jour le langage courant de celte île d'aboixl colonisée par la France, puis conquise et gardée par l'Angleterre.
Dans Saint-Vincent, autre île britannique, il y en a cinq ou six familles, plus un certain nombre de métis : tout cela se servant d'un anglais peu «yntactique et grammatical.
On dit que des hommes de cette race vivent aussi, à peu prJs purs de mélanges, dans les cantons
ANTILLES FRANÇAISES
septentrionaux d'une Grande Anfille, dans Saint-Domingue, où il y en eut des centaines de milliers» si nous en croyons les « cronistas » * es))agnoIs du seizième siècle, hommes qui voyaient des centaines où il n*y avait même pas des dizaines.
Espagnols des Ëspagnes diverses, Normands, Bretons, Gascons, Anglais, Écossais, Irlandais, les bourreaux des Caraïbes pensaient les remplacer aisément dans les vallées dont ils avaient extirpé ce peuple d'insulaires.
Ils ne le purent, le climat ne le souffrit pas, qui défend aux Blancs de travailler les champs tropicaux en pleine ardeur de soleil. Les hautes altitudes des îles montagneuses (or elles le sont presque toutes) le leur auraient permis et il y avait place pour des a Petits Blancs » dans les Antilles comme à Bourbon. Mais la sirène du Tropique les retint tous au bord de la mer transparente, sous les arbres gracieux, parmi les palmes, dans ce qui dut leur paraître un éden, et qui est en effet un paradis charmant.
Les Européens s'épuisèrent vite au jardin des délices.
Les cadets de famille, les marins, les pirates, les déserteurs, les soldats, les aventuriers de toute extraction, les « trente-six mois » engagés pour trois ans de travail, même les Espagnols des plus chaudes provinces de Tlbérie, les Européens eurent vite fait d'abandonner la culture de la terre.
Morts les Caraïbes, on importa des Africains, devenus, avec le temps, la moelle et les os de la nation des Antilles. Ils sont plus nombreux que le second élément de ces îles, leurs métis appelés ' Mulâtres; et, à leur tour, les Mulâtres dépassent infiniment les Blancs, réduits à presque rien dans les colonies anglaises et françaises.
Dans les colonies castillanophones, à Cuba, h Porto-Rico, la sangre azul * a mieux résisté. Elle équilibre à peu près l'élément noir, si l'on veut bien lui ajouter d'innombrables métis ayant beaucoup reçu du Nègre, mais qui se prétendent Blancs et s'inscrivent comme tels sur les listes — car ils tiennent passionnément à cet « honneur », qu'ils ne méritent qu'à demi ou au quart, souvent au huitième, et moins encore.
Quant aux Caraïbes, depuis longtemps noyés dans la race blanche, la race nègre et les métissages sans nombre entre 1* « Europe » etl' « Afrique »,
i Chroniqueurs.
2. Tenue espagnol : la race de sang bleu, les Blancs ; sans doute de ce que les veines transparaissent en bleu sur la peau des Blancs, non sur la peau des Noirs.
ils n'ont rien laissé de bien visible, ni sur la face du maître, qui était l'homme de a sangre azul », ni sur celle du valet, qui était le « bois d'ébène » ; et de leur langue à peine reste-t-il quelques mots, noms de lieux ou noms de plantes.
III. Hommes rouges et Faces noires. — A se vider de Caraïbes, h se bourrer de Nègres, il est presque sûr que les Antilles ont beaucoup perdu.
L'expérience de tantôt quatre cents ans nous montre ce que valent la plupart des nations indiennes, et quels peuples durables sortent de leur alliance avec les Européens.
Il y a de grandes forces dans leur homme intime, le sérieux (souvent la tristesse), le profond souvenir, la résignation, le courage de soulever longtemps, toujours le même fardeau, l'insouci de la mort, la passion contenue. — Tout le contraire du Noir, qui n'est que gaietés, expansions, étourderie, imprévoyance, enfantillage.
Ainsi faits, les Rouges ne s'éparpillent pas autant que les Nègres.
Ils s'accommodent mieux à un dogme, à une foi, à une loi; ils reconnaissent et respectent la nécessité. Ce qui se crée chez eux vit durant de nombreuses générations; quand l'orage souffle, il peut tout courber, mais il ne disperse rien.
En s'unissant à ces nations viriles malgré leurs naïvetés et singulièrement fermes sous leur faiblesse apparente, les Péninsulaires, ici les Castillans, là les Lusitaniens, ont mis au monde dans l'Anahuac, dans les Andes, dans la Pampa, sur les plateaux du Brésil méridional, des races qui parlent de plus en plus l'espagnol ou le portugais, mais où le sang indien domine et dominera des siècles ou des demi-siècles encore, quoique l'immigration des Blancs d'Europe arrive à très grands flots. Dans ces races mêlées, Mexicains de l'Anahuac, Colombiens et Péruviens des pâramos* des Andes, Chiliens des « Vallès », Gauchos de l'Argentine, Paulistas du Brésil, l'origine indienne est visible à maintes précieuses qualités de ténacité, de calme, de sérieux, de force ramassée.
Tandis que dans les pays où le sang des Africains a dominance, les Mulâtres, les Nègres s'usent jusqu'à ce jour en turbulence, en cris, en bruits, en passion déchaînée et en indolence; tout ce qu'il V a d'excellent chez eux, la surabondance, l'en-
i. Hautes plaines.
thousîasme, la bonté, le dévouement, la force du corps, une paresse infinie le stérilise.
Le Noir fainéante avec délices. Il prend le jour, la nuit, comme ils tombent du ciel, pour en jouir, non pour les consumer en travail des bras ou en contention de l'esprit. Ce qu'il adore, c'est l'orgie, le démènement des bonds furieux, les tournements et les danses au rythme de plus en plus précipité du tambour.
Paresseux, il aime à cueillir le fruit, mais il a horreur de planter l'arbre. Laliourer, bêcher, piocher, semer, extirper, abattre, cela ne lui va guère. Vivre tout juste, sur un arpent, des dons du généreux Tropique, c'est en quoi il est passé maître.
Son « éternelle » enfance ne cessera que sous le fouet delà nécessité, quand, les vallées chaudes où il pullule étant surpeuplées, il faudra ou travailler ou mourir.
Pour l'instant, il lui suffit ici de l'arbre à pain, importé par bonheur dans les lies, du bananier, d'autres arbres aux fruits sucrés, quelques-uns admirablement délicats; et il cultive, le moins possible, dans un coin de son jardin, quelques plantes en dépassement de ses besoins stricts, pour se faire un peu de monnaie dont il achètera du rhum, du tafia, de l'eau de feu : c'est bien de lui qu'on peut chanter : c 11 aime à rire, il aime à boire ».
Bâti de la sorte, il est resté, non pas tout à fait ce qu'il était en Afrique avant la pratique du négrier, mais un nègre encore très différent de nous par l'esprit et l'âme. Devenu catholique (ou piotestant, dans la plupart des Antilles anglaises), il demeure à peu près païen et fidèle à son anti(|ue ferveur de croyance à la magie, aux sortilèges, à l'incantation, aux formules sibvllines. En vain se promène-t-il, la canne à la main, le cigare aux lèvres, digne du boulevard par ses gants, sa chaussure, sa cravate, son linge, il n'a pas secoué tout l'homme d'autrefois, et plus d'un ne sait comment chasser les idées, les sentiments, les superstitions, les passions qu'il tient de la longue suitt» des ancêtres d'Afrique, hôtes du bois et de la savane. Et d'ailleurs, nous tous honunes, nous luttons contre notre ascendance, et nos descendants lutteront contre nous.
Au fond, très bonnes gens dont l'heureust^ puérilité se reflète gentiment, sur les îles demeurées •francophones, dans le français qu'ils parlent et qui est à peu près le même que le créole de la Guvane et celui de la Louisiane.
Le français nègre de nos Antilles est moins une langue qu'un patois plein de douceur, de langueur, très ennemi des r, comme le furent les Incroyables au temps du Directoire; et surtout il tient en un très grand mépris la savante architecture du discours, qui est une des meilleures gloires de l'homme. Dans la bouche des enfants, des jeunes femmes, il plaît infiniment,, comme un gracieux babillage.
Quand des Noirs injustement esclaves on fit justement une race libre, les affranchis n'eurent aucun souci des maîtres qu'ils laissaient dans l'embarras sur leui*s vastes domaines.
Quelques-uns par vengeance, les autres par extrême amour de ne rien faire, ils refusèrent d'aider les Blancs sur les champs de canne à sucre, dans la maison, h l'usine. Chacun se mit à vivoter de" son mieux, celui-ci à la ville, dans les bourgs, d'une petite industrie facile, d'un semblant de métier ou de quelques corvées dures mais bien payées et tôt faites, celui-là de son petit jardin dans le vallon, près d'une eau pure, au pied d'un morne de la montagne.
Après avoir étourdiment tenté de les remplacer par des colons blancs, il a fallu recourir aux coulis de l'Inde, aux Chinois, à d'autres Nègres d'Afrique à des travailleurs engagés par des contrats divers (»t qu'on rapatrie lorsque, au terme de leur traité, ils demandent à revenir au pays dont ils sont parlis pour un petit gain. Mais un grand nombre d'entre eux, « retenus par les oignons d'Egypte », restent à demeure dans les lies.
Voilà comment s'ajoute à l'élément blanc, h l'élément noir, à l'élément mulâtre, un nouvel élément exotique non encore assimilé, sinon quant à la langue, et seulement à demi.
Ainsi l'Europe, l'Asie, l'Afrique, peuplent maintenant des terres où il n'y avait que des Américains en 1492.
IV. Les Antilles françaises : la belle Saint- Domingue. — Maintenant qu'elle peut méditer les enseignements de l'histoire des trois derniei'S siècles, la France gémit d'avoir tant peiné pour les Antilles et si peu travaillé pour le Canada.
La France d'avant 1 789 était une mère féconde : elle aurait pu, certes, déborder à la fois sur le Saint-Laurent, le Mississippi, les Iles. Qu'importe à l'Angleterre d'adresser mille émigrants par jour aux terres d'o.utre-mer qui, du côté d'Auster comme
ANTILIES FRANÇAISES
du càté (le Borèt*, prêlendcnt souinclire If monde h In GrandL'-BiGtagnf, conforménu'nt à lu devise : Il HuIo, Bi'ilnnniii' »'!
A rAllemagne, de ciiloiiiscr pour les Anglais, à raison de tOOOOO h 150000 hommes p.ir <in, les immensilês du Kar Wesl?
A l'ilalie, de peupler rAmcriijue pour les Espa-
gnols, les Portugais, les Anglais, d'envoyer 60000 Il 80 000 llidimis i;haque aniu'p ù rÂrgentine, 100000 au Itrésil, 50000 aux États-Unis, et, par surplus, d'inonder la France, l'Allemagne, presque lôule l'Europe do terrassiers, de mineurs, d'ouvriers; enfin, comme preuve d'une rare aptitude aux climats, de Iravaillcr en même temps à In
Tipea ci^Jci, ~ llcssin ile Vusl,
ligne du Pacifique et au chemin de Ter sénëgalien do Dakar fi .Saint-Louis?
Dans ces pays exubérants la vie surmonte la niorl : « cinq de partis, dix d'arrivés! »
Il est aussi facile à ces trois <i ofllcines d'iiommes I d'essaimer par centaines de mille qu'ù nous par dizaines de nulle.