II
Telle est la fin de nos efforts presque trois fois séculaires entre Oyapock et Maroni I
V Indiens, Nègres, Blancs, a Immigrants », Transportés. — Los documents officiels attribuent h la Guyane 27 000 habitants, dont 2000 Indiens.
Ces 2000 Indiens, plus 300 autres immigrés du Brésil, ne sont que la très moindre part dos aborigènes descendant dos tribus caraïbes ou non caraïbes trouvées ici par les découvreurs. Us représentent la population « autochtone » dos onze communes qui se partagent le territoire organisé, mais à côté d'eux il y a les tribus indiennes disséminées dans l'intérieur, de la limite de ces communes aux Tumuc-llumac, sur près de i i millions d'hectares, la Guyane ayant environ 120 000 kilomètres carrés et la superficie de onze communes réunies étant d'à peu près l 300 000 hectares.
De quelques milliers à cinquante mille, combien sont-ils? On l'ignore, à travers toutes ces forets împénélrées. Y en a-l-il plus ou moins qu'à l'irruption des Blancs? On l'ignore aussi. Dos noms de tribus ont disparu, des peuplades ont fui le littoral, et c'est là tout ce qu'on peut dire, si grande est notre non-connaissance de l'intérieur.
De leurs diverses nations, la plus puissante, celle des Ouyanas, dont la Guyane tient son nom, erre ou campe dans les « hauts » de la colonie, aux Tumuc-Humac et sur les criques supérieures du Maroni et de l'Oyapock. Ouyanas, ainsi s'appellent-ils eux-mêmes, mais nous les connaissons sous le titre de Boucouyennes, autroment dit peints au roucou, de ce qu'ils aiment à se teindre en rouge avec la couleur tirée du fruit de cet arbre. Les Oyampis fréquentent l'Oyapock; il y a aussi les GaHbis, les Émorillons, etc.
Ces Indiens ont la taille moyenne, plutôt mémo petite, les jambes courtes, faibles, un peu tordues, le buste puissant, la tête forte, les cheveux noirs, presque pas de barbe ; et tous les pauvres poils qui leur viennent par hasard, ils les arrachent. Ce sont des enfants de la nature, bons, naïfs, confiants, simples dans leur vie qui coule à la volonté des jours, et très sobres, ceux du moins que le Blanc n'a pas déjà livrés aux fureurs de l'alcool.
Le malheur a voulu que le gouvernement français supprimât au siècle dernier les « réductions » 011 des prêtres élevaient les Indi(?ns à devenir nos alliés, à se hausser lentement au niveau de nos arts, de nos métiers; aussi pas une de leurs peuplades ne professe le christianisme et ne parle le
français. Us n'invoquent point le Verbe incréé; ils croient aux forces de la nature, ils reconnaissent un bon esprit, clément à l'homme et à ses œuvres; surtout ils redoutent le mauvais génie qui guette, qui contrarie, qui tue l'Indien, fait chavirer son canot dans la descente, aux sauts des criques : ce « démon » contraire, les piayes ou sorciers l'apaisent par magie, par exorcisme, incantation.
Cent fois plus heureux que nous, h part ces vaines terreurs, les sauvages de la Guyane chassent, pèchent, cueillent des fruits dans la solitude; ils sont libres, et nous sommes esclaves de nos mœurs, de nos erreurs, de nos lois, de nos modes, bloqués dans notre vie fausse par de hauts murs étouffants que nous ne pouvons ou que nous n'osons franchir.
Brave et bonne race sur laquelle nous aurions dû nous appuyer pour reconnaître le pays, le défricher, le transformer, le peupler par métissage, tout ainsi qu'aux frontières de la Guyane l'empire de Santa-Cruz est réellement né de l'alliance des Portugais avec les Indiens, double élément dont procéda l'audacieux peuple lusitanophone des Mamalucos et dos Paulistas.
Comme a Folle France » ne sut ni ne voulut gagner les autochtones guyanais, elle tomba dans un excès d'impuissance. Incapable de percer la Foret, de sécher le Marais, de garder le troupeau dans la Savane, elle appela le Nègre, suivant l'usage du temps.
Appeler, ce n'est pas assez dire ; elle le contraignit par la traite ; pas on grandes foules, quelques milliers seulement — si réduit était le champ de la culture aux environs de Cayonno et de quelques infimes bourgades do la côte.
Les Noirs unis aux Négresses, et les Négresses aux Blancs, ont donné naissance à l'immense majorité de la population dite coloniale, qui ne comprend que très peu de Blancs en dehors de la troupe, des marins, dos fonctionnaires et des transportés. Presque tous les « citoyens électeurs » sont, ou des Noirs, ou des Mulâtres à divers degrés de mélange, avec singularités d'atavisme et de o choc en retour ». Leur langue est le français créole, tandis que les Nègres « marrons » usent du créole néderlandais, qui est très veiné de mots anglais et aussi, mais beaucoup moins, de mots français.
Les Nègres marrons habitent, sous plusieurs noms, tels que Bonis, Paramacas, Poligoudoux, sur le Maroni moyen, à partir du premier saut en romonlant le fleuve.
CUTANE FRANÇAISE
Leur non-parlicipalioii au Trançais créole vieiil do ce qu'ils onl pour patrie antérieure la Guyaii(> Hollandaise, dont ils s'écliappèrcnl à partir de
l'année 1772. A peine si, tous ensemble, il y en a mille, fort beaux hommes aux Irojs quarts nus, des mieux l;iillés, experts en pêche, en canotage,
Mulllrasc (le Ciyenno, — Destin de Riou, d'après u
en descente de rapides. Ils n'ont rien retenu de ce qu'ils avaient appris chez les planteurs de Surinam', ni la culture, ni les métiers, ni les arts, 1. C'est un nuire nom delà Guyane JIolUndai.se.
ni la religion; dans la vie libre des sylves il savanes ils sont ù peu près revenus à leurs antiques façons, quand ils habiUient l'AlTique, sous dus chefs plus cruels que ne le sont au-
jourd'hui les Grands Mans, leurs conducteurs de tribu.
Depuis rémancipalion, les Nègres « civilisés » se sont retournés vers les petits emplois, les petits métiers, les occupations intermittentes où la joyeuse dépense en plein loisir succède à quelques heures de travail; ils se portent aussi très volontiers sur les mines d'or, dans l'espérance du coup de fortune qui n'arrive pas une fois sur mille : quand il arrive, l'honmie qu'il a favorisé passe au rang des heureux de la Terre, c'est-à-dire qu'il se perd, jusqu'à la mort ou jusqu'à la ruine, dans la bombance, le luxe, l'oisiveté, la vanité, les faux plaisirs. Aux - « placers » accourent aussi des Nègres francophones des Antilles, des Guadeloupiens, des Marliniquois, des Français de France ou de la colonie, des aventuriers cosmopolites. Or, , faute d'une immigration en masse, plus il y a de 'çjfouilleurs dans la crique à pépites, moins il y a de y colons dans les champs, de bergers dans les herbes. Jusqu'à ce jour les mines d'or ont été funestes à l'Entre Oyapock et Maroni ; elles ont fait tomber 1 en jachère « éternelle » la plupart des terres qu'on ,' y avait défrichées.
L'élément blanc n'a guère de consistance. 11 est fait de très rares descendants des trente-deux mille colons iriiporlés par les enrôleurs fous ; puis des soldats, des administrateurs, des fonctionnaires que toute colonie française subit jusqu'à triple encombrement ; enfin des transportés en pénitencier ou hors pénitencier.
En instituant la transportation en Guyane, la France visait trois buts :
D'abord, et surtout, imiter les Anglais, comme toujours, L'Angleterre avait éveillé de la torpeur tout un continent, l'Australie, en y fixant ce qu'elle appelle ses « convicts », c'est-à-dire ses « convaincus » de crime, ses forçats; et l'on sait si elle est riche en piliers de taverne, en filles de joie, en bandits indomptés, en brutes à poings fermés ou le couteau à la main.
Tous ces « hoi's loi », elle les avait débarqués par convois dans un beau « Piémont », d'un climat à peu près pareil en clarté joyeuse, en douceur, agrément et salubrité aux plus heureuses rives de la mer dont les Romains, à son centre, disaient : Mare Nostrum, De ces galériens, bientôt renforcés, puis débordés par l'immigration d'honnêtes gens des Trois Royaumes, était né un peuple fort, à la vaste ambition.
Potirquoi ne pas suivre l'exemple des « Britishers », rois de l'océan?
El Ton choisit pour y verser la fétide écume de nos bagnes une terre des plus uniformément chaudes et débilitantes qu'il y ait sous le ciel, un 0 cimetière des Français », qui de tout temps y sont morts en foule blême, sans jamais s'y renouveler à foison : leurs décès ont de tout temps doublé leurs naissances.
Puis on voulait vider nos trois sentines, Brest, Rochefort, Toulon, triple caserne avec six mille galériens dont certes pas un seul n'ambitionnait d'aller faire peau neuve en Amérique sous la forme de c( soldat laboureur ».
Enfin l'on espérait mettre du travail « blanc » à la disposition des planteui's, en remplacement des Nègres, désormais libres de toute contrainte.
A partir de 1852 nous débondâmes donc nos bagnes, notre lie sur la Guyane. C'était, comme on l'a dit, condamner à la « guillotine sèche » les scélérats qui avaient eu l'heur de soustraire leur nuque à la guillotine saignante.
Guillotine pour guillotine, la Guyane est plus clémente, puisque tous n'y meurent. Cependant, tant de transportés y passèrent de vie à trépas', du fait de Timpaludisme, de l'anémie, de la dysenterie, des fièvres, que dès 1867 on cessa d'y déposer les condamnés de la métropole. On réserva la Guyane pour les mauvais gars des colonies, Arabes et Berbères de l'Algérie, Nègres du Sénégal, Annamites, Noirs des Antilles, etc.; si bien qu'aujourd'hui, sur quelques milliers de « pénitents » (qui ne se repentent guère), la majorité grande est aux musulmans d'Algéiie. Les Français de France se bornent à ceux qui restent de ce qu'on y dépêcha avant 1867; plus, ceux qui, le temps de leur peine expiré, n'ont pu quitter la Guyane parce que tout individu condamné à plus de huit ans de travaux forcés est privé du droit de rentrer en France, comme de celui de s'expatrier où bon lui semble : il lui faut bon gré mai gré finir ses jours dans le pays de sa prison; d'autres, assez nombreux, n'ont pas voulu s'éloigner de Cayenne, bien qu'ils pussent le faire, une fois la pénitence finie, et finie aussi la surveillance en colonie consécutive à la peine.
La colonisation de la terre cayennaîse par les transportés blancs était sans doute (ou peut-être) impossible; mais, à supposer qu'elle eût été facile, tout ce que la France put faire pour n'y point réussir, elle le fit. A peine un pénitencier était-il achevé, Montagne d'Argent sur Approuague, Saint-
1. Un sur deux, en moyctine; plus, un huitième d'évadés ou de perdus.
GUYANE FRANÇAISE
Georges »ur Oynpock, Saitite-Maric, Saint-Augiisliii et Sainl-Pliilippc sur la Conilc-, quand, au prix de vies pur coiilaiiies, on nvatl lei'iniiiù les dûrricliemenls, assaini tant bien que mal la terre niii alentours, installé le train des cultures, on abandonnait celte colonie pour un nouveau morceau de marais uiou, de Toi'ét, qui demandait autant d'existences que le lambeau dont on s'était emparé pour le lâcher ensuite; ou l'on proscrivait une culture pour la remplacer par une autre. « Incoiislance 1 » étiiit la devise.
Toutes les existences perdues i dos travaux meurtriers n'étaient pas des existences impures.
Les pénitenciers ne se décimaient pas, ou. puisque le mol est ici trop Taiblo. ils ne mouraient pas k moitié sans le sacrifice de vies précieuses, gardiens, surveillants, soldats, directeurs, moniteurs, comptables, médecins et pharinacicns de marine; il arrivait souvent que le juste y mourait entre deux larrons.
Ainsi, n'achevant rien, brouillant toul, on stérilisa la transporta lion, au cas où elle aurait pu se montrer féconde.
Depuis qu'elle s'est réduite à des Africains, à des Mongoloïdes, à des Nègres des Antilles, elle ne consomme plus aulaiit de viclimes, absolument et
, radv de Cajeiine. -
il'après une pbolugrapbic de I
relativement; mais elle ne fait rien de grand. Un l'use sur place, dans les divers pénitenciers : aus lies du Siilut, qui sont au nombre de quatre (il>< Royale, Ile du Diable, lie Sainl-Josepli, llotde la Mère), au Kourou en face des iles du Salut, ù Baduel, à Saint-Laurent du Maroni. Les milliers de galériens dont elle dispose n'ont pas tracé de grande roule entre le rivage et l'inlérieur, ils n'ont point bâii des ponts, tracé des villes, effacé des palus, jeté par terre des blocs de forêt là où est le Bois Vierge, encore que le sol dont il s'élance puisse dcTenir un jardin.
On croyait , on espérait plutôt que de nombreux forçats repenlants voueraient leurs énergies à la conquête du sol, qu'ayant changé en fer de char-
rue le couteau, le poignard, la pince monseigiieur> la Joséphine, le levier, ils prtiiidraient lu devise: Aratro! et que, mariés ù leurs égales, des condamnées ou prostituées venues de France, ils laisseraient après eux des familles de colons accliitialés dans les clairières de la brousse. Espoirs trompés: Saint-Laurent du Maroni, bourg de douze à quinze cents habitants, sur la rive droite du Heuve, là où il est estuaire, n'étend que 1res lentement (si même elles ne s'étrécissent) les cultures de ses fui-çats concessionnaires, et ses familles s'augmentent encore moins; elles ont très peu d'enfants; ces enfants sont mal nés, étiolés, chétîfs. Le climat a fait son œuvre en compagnie de l'hérédilc : ces pdies gringalets paient pour les noces <i justes ou injustes u de leurs mères, les nuits de crime de
leui's pères, leurs guets fiévreux, leurs sommeils sur les bancs, sur les quais, sous les ponts, dans les bouges, leurs rôderies dans le bois, leur ivresse de casse-poitrine et de tord-boyaux.
Attacher les meilleurs des galériens au sol et tirer de cet élément morbide quelques familles de colons acclimatés, on a mieux atteint ce double but en Nouvelle-Calédonie, parce que cette île qui reçut de la Guyane l'héritage de la Iransportation française n'a pas le climat déprimant de la contrée où Ton chercha si longtemps Eldorado pour n'y trouver que Caca-Soleil.
Les « bons hommes » quelque peu disposés à prendre le temps comme il vient, ceux qu'on nommerait à Paris Boule de Neige et Blanc d'Espagne, les Noirs, en un mot, s'émancipèrent du sol en 1848, en même tempâ que la France les émancipait de leurs maîtres. Ils ne voulurent plus cultiver.
Il les fallut remplacer, non certes pour étendre les champs, les pâtis, les jardins, mais pour empêcher la forêt de reprendre les petits milliers d'hectares qui lui avaient été arrachés comme à regret tandis que le reste de l'Europe créait vingt nations en Amérique,
La colonie a donc fait venir des coulis de l'Inde, des Africains, des Annamites et très peu de Chinois : au total 5000 travailleurs, presque tous four nis par la presqu'île subhimalayenne. L'expérience a montré que ces péninsulaires coûtent cher, qu'ils sont beaucoup plus frêles que les Nègres, qu'ils ne
' s'acclimatent pas sans grande perte. Des immigrants africains vaudraient mieux, et la Guyane elle-même possède en ses obscures profondeurs, on ne sait toujours où cachés près des criques, le précieux renfort des Caraïbes qu'elle a toujours méprisés ils lui auraient pourtant rendu plus de services que les Noirs pour peupler la France Équinoxiale d'une race ù la fois adaptée par ses pères à l'Europe et par ses mères à l'Amérique de l'Equateur.
20000 habitants de population « fixe », 2750 condamnés en cours de peine. 1485 libérés astreints h la résidence, 5000 immigrants : c'est, en tout, 'J7000 Guyanais, Français, Nègres, Mulâtres, Arabes, Annamites, etc.
Avec 50000 Indiens (s'il y a 50000), cela fait 77000 âmes; avec 25000 (s'il y en a 25000), cela fait 52000 hommes; avec 10000 (s'il y en a 10000), cela fait 37 000 personnes.
Cayenne (8600 habitants), seule cité de notre Guyane, a son site au bord de la mer, au pied du Cépérou, dans une île que des marigots séparent de la côte ferme. Son port accepte les navires de 500 tonnes. Autant que Jéricho c'est la « ville des palmes ».
A la voir si tranquille et charmante, si joyeuse le soir avant de s'endormir à la fraîcheur dos brises, entre ses cocotiers, ses bananiers, ses citronniers, ses arbres élégants, on ne devinerait jamais combien saigna sou histoire.