Sur la côte du sud-est
2 Sur le rivage du sud-est.
De quoi il résulte que les deux mamelles de la Nouvelle-Calédonie semblent devoir être la mine cl le pâturage ; la culture y aura toujours peu d'exubérance.
Pareilles ou point pareilles aux montagnes dont Cook crut retrouver l'image en Nouvelle-Calédonie, les têtes de l'île dépassent quelque peu l'altitude des sommets de la Calédonie d'Europe; elles montent à 1700 mètres, dans le nord-est; au nord et au nord-ouest de Nouméa, qui est la capitale, le mont Ilumboldl atteint 1650 mètres, et la Dent de Saint-Vincent 1547.
La ligne de faîte, fort sinueuse, tombe en général de plus près sur la rive orientale que sur l'occidentale, et c'est pourquoi les plus longues rivières se déroulent sur le versant de l'ouest : telles la Tontouta, la Foa ou rivière d'Ouarail, ia Nisa ou rivière de Bourail ; cependant le fleuve ic plus étendu de la Calédonie, le Diahot, n'appartient pas à ce versant, pas plus d'ailleurs qu'au versant contraire : tandis que tous les torrents néo-calédoniens coulent perpendiculairement à l'axe de l'île, le Diahot s'en va parallèlement audit axe, sur plus de 100 kilomètres*, entre deux chaînes de montagnes, l'une cachant la mer à droite, l'autre cachant la mer à gauche. Les « gaves » calédoniens se ressemblent tous.
Suivant qu'ils se forment tout à fait dans les hauteurs ou bien sur les épauleraents secondaires, ils ruissellent à 1500, 1200, 1000, 500 mètres d'altitude, ici sur la pelouse, là dans la sylve, ailleurs sur la chauve dureté du mont métallique; leurs premiers pas sont des bonds, souvent même de grandes cascades; puis, réunissant tous leurs ravins secondaires, les voici molles et sinuantes rivières dans un beau val, parfois une plaine, mieux vaut dire une planette; enfin c'est l'arrivée à la mer, en dedans du récif de madrépores, vague apaisée de laquelle ils reçoivent les embarcations de peu de poids — car la plupart de ces rivières se haussent au rang de fluviots navigables. — De leur débouché dans le val inférieur jusqu'à l'eau salée s'étend le peu de terre calédonienne véritablement féconde.
En compensation de son infertilité moyenne, la Nouvelle-Calédonie jouit des faveurs d'un des plus admirables climats du monde, ayant trois grands privilèges, chaleur, douceur, salubrité; 56 degrés y sont le maximum, rarement atteint; 12 le minimum, non moins rarement lu sur le thermomètre,
i. Détours compris.
NOUVELLE-CALÉROSIK
dans le bas pays, s'entend. 11 va de soi qu'à 500, 800, 1200, 1500, 1700 métros, le froid des nuits, des malins, mdtne des jours, peut tendre à zéro, sans toutefois y arriver souvent. La parfaite innocence de l'air tient à l'entour immense de l'océan, fontaine des brises fraîches, â ia grande pente du sol et, croit-on, à la présence du niaouli, pclil arbre aromatique auquel on reconnaît les vertus
lëbrifuges du célèbre eucalyptus. Quant aux pluies, elles suffisent, sans excès, avec variations annuelles du simple au double : en 1877 Nouméa n'enregistra que 767 millimètres d'Iuimidilé tandis que 1879 en donna li>97.
Plus de la moitié du sol, 965000 hectares, est déclarée inulilisable autrement qu'en mlnn.': et qu'en vaine pâture; 110000 appartiennent aux
Carie de la HouvoUe-Caliiloiiii
bois el laillis; le reste est surtout pacage, ou bon ou médiocre.
II. Les hommes. — flans l'état pn>senl. la colonie renferme environ 45 000 personnes, dont 21000 Blancs et 24000 Noirs, lile des Pins comprise, mais sans l'archipel de la Loyauté, dont les (rois Iles ont une nature différente de ia néocalédonienne.
Parmi les 21 000 filaiics, un peu plus des deux cinquièmes sn range dans la classe des hommes libres, un peu moins des trois autres cinquièmes dans celle des fon;als ou des libérés ; et ce second
élémenl, qu'on favorise l)eaucoup plus que le premier, est en augmentation rapide.
Les dOOO hommes libres (civils et militaires réunis} se réclament presque tous de la patrie française-, ils sont ou bien colons, ou soldats, ou fonctionnaires, ou surveillants des transportés ; en face d'eux ils n'ont que 429 Anglais, 57 Allemands, 50 Italiens, 47 Bi'lges, 44 Suisses, etc., elc.
La colonisation a commencé dès la prise de possession. Elle eiH pu marcher très vite, courir au lieu d'aller à pas comptés, mais on ne sut ni lui garantir la sécurité, ni lui fournir des terres à souhait, et ce qu'on lui détailla du Icrriloire canaque, ce fut surtout jwir tranches énormes, par
5ttl
si'iindîilouii lalironil» : sur un pou plus tli- 200 concessions, dont 160 à des Français — soit !i5d000 htjctan-s, sur lesquels les Européens n'en cultivent eux-niémes que 2500 — il y en a deux de
plus de 'iOUOO herlares. une de plus de 12000. quatre de plus de 6000. onze de plus de 5000, dix de plus de 2000, vingt de plus de 1000, quarante do plus do 500, qunire-vingl-sept de plus rie
100, trcnle-itrpl de |>lus de 50. C'est un crime do lése-eolonie ; on eût faciloinont fixé sur des lois ïurfisanls cinq à dix mille familles au lioit de quelques centaines.
L'iniquité cousoniniée, elle n'a pu se réparer; elle ne se roiKueia point, sauf A la dislocation do
plusieurs de e.es grands domaines, parce que ces 255000 hoctaros comprennent lo meilleur de l'île el que presque tout ce qui reslait de lion a été mis en réserve pour les libêii'S, comblés do faveurs : on leur destine JIOOOO hectares. Tout ce qui demeure en dehors des 515757 heclai-es assurés aux Canaques, c'est un peu plus de 7000
NOrVKU.E-CALÉDOME
hectares do terres agricoles et 208 500 en pfltiii-ages plus ou moins secs.
Aussi n'arrive-[-il que fort peu de nolons en Nouvelle-Calédonie. Le crotl de l'élément français non contaminé vient surtout des marins, des fonctionnaires, des soldats auxquels plait le pays et qui, leur temps de service fini, restent, ou reviennent plus tard dans l'ilc qu'ils ont quittée, mais dont le souvenir les attire.
Les 12000 forçats sont de trois sortes :
les galériens en cours do peine; les liliérès auxquels la revenue en France esl inlerdite parce que les assises les ont condamnés k huit ans au moins de travaux forcés: les condamnés d moins de huit ans qui, leur temps expiré, doivent résider en Nouvelle-Calédonie pendant un nomliro d'années égal j\ celui de leur cliAtiineiit.
C'est en 186i que
d'un lemps variable, ceux u décemment, les k cor- )u\ incorrigibles, passent
de la prison dure à la demi-lilierté; ils peuvent travailler chez le mineur, le rural, l'urbain qui n'ont pas peur de leur service; puis, et c'est la fin de leur réhabilitai ion, quand ils ont paru donner des preuves d'un amendement complet, ils deviennent concessionnaires de l'Étal, dans des centres agricoles qui coûtent l)eaucoup à la France et ne lui rapportent rien. Ainsi, le criminel tient de la libéralité du gouvernement des terres à volonté quand l'honnéle homme en est si chichement pourvu.
On compte déjà prés d'un millier de ces repentis concessionnaires, il Rourail, à Foiihouari, etc. Quant aux libérés, il y en a lie.nucoup dans les mines, beaucoup aussi à Nouméa et aux environs.
l.e climat de la Calédonie moiilre son immense supérioiilé vitale sur celui de ta Tiuvane par le nombre, surtout la vigueur des enfants issus de race (I galérienne ».
Somme toute , l.n transportation commence à peupler de Français la Calédonie, mais elle la peuple assez mat, et les colons libres s'écartent de celte terre neuve, les uns parce que le sol, trop consacré aux forlaia — cwssiii de i.oiiiiïi, çj,|^ manque pour Ics
hommes sans flétrissure, Ifs autres parce que le contact des scélérats, même en voie de repenlance, leur cause une sainte terreur.
L'impossibilité de loger longtemps encore le peuple toujours grandissant des transportés, des
li]>érés, des concessionnaires, sur une île à demi stérile, égale au plus à trois départements de France, faisait de l'annexion des Nouvelles-Hébrides une nécessité tellement évidente que la France, qui ne voit jamais rien, s'en était aperçue. Dés que la Nouvelle-Calédonie sera pleine d'cissassins et de voleurs— or cela ne tardera guère — on pourra regretter amèrement d'avoir été si nonchalant et si lâche.
Quomodo cecidit poiens? Comment le puissant est-il tombé? Pourquoi n'ya-t-il plus que 24000 Canaques sur le sol calédonien, Néo-Hébridais compris (et 21000 seulement sans ces travailleurs noirs importés d'un autre archipel), quand il appert de tout ce que nous savons et voyons que leur nombre fut bien plus considérable autan?
De dire combien l'ile portait de ces Noirs à l'abonl de Cook en 1774, nulle possibilité. Le navigateur ne fit que passer, ainsi que d'autres après lui, et, entre temps, des marins, des pécheurs ne touchant qu'un, deux, trois points de la côte.
A combien se montaient-ils à l'arrivée des missionnaires catholiques en 1845, puis à la prise de possession en 1853? Là-dessus notre ignorance esl complète.
Mais des ruines de hameaux, des restes de canaux ingénieux pour l'irrigation des champs d'igname et de taro, des vestiges de jardins abandonnés, les dires et les allusions de la légende, les récits de quelques vieux momentanément oubliés par la mort, voilà qui prouve assez combien ce peuple a décru. Et son décroît n'est pas arrêté, bien au contraire.
Diminution dont il ne faut pas accuser seulement l'anthropophagie, l'une de ses moindres causes. Siuis nul doute les Calédoniens étaient cannibales ; on peut croire qu'ils le demeurent encore dans quelques hameaux reculés, inconnus des Blancs et non encore tournés par les missionnaires à la foi catholique. Mais que cette pratique vînt de la faim, de la gourmandise, d'un vœu de vengeance contre l'ennemi, ou du but plus noble de s'approprier les forces et les vertus du mangé, quelques hommes çi\ et là dévorés obscurément dans un taudis, ou solennellement, en grand festin, ne sont pas pour tarir si promptement les sources de toute une race. Les deux maîtresses causes sont la phtisie et l'absence de femmes.
La ])htisie tient surtout à ce que beaucoup d'entre eux vivent dans la montagne, aux altitudes où l'air, étouffant dans le jour, devient frais dès que tombe le soleil : là les vents soufflent souvent, tantôt comme par une bouche de chaleur, tantôt comme
par une bouche de froidure. Mal vêtus, ou pas vêtus, puisque « d'une paire de gants on peut habiller cinq hommes et autant de femmes en Calédonie », ils prennent à cette alternance du froid et du chaud ce que les paysans français appellent un sang glacé : alors les uns meurent 'vite, les autres se font poussifs, languissent et meurent aussi. La France vient d'aggraver le mal, ancien déjà, en rejetant dans les hauts de l'intérieur les tribus qui demeuraient jadis dans les terres basses au pourtour de l'île.
La seconde cause n'est point secondaire : à trois hommes, la Nouvelle-Calédonie n'oppose qu'une femme, ou, comme on dit par ici, une popinée; et cette popinée est assommée de travaux, elle se flétrit et sèche avant l'âge. La polygamie aidant, qui concentre les épouses autour des chefs, des sorciers, des « hercules », des richards, quelquefois des vieillards, il n'y a peut-être pas trois, mais bien quatre hommes du commun pour une seule c brune » : il ne faut pas parler de « blondes » dans ce peuple de Nègres amis du tafia, qui est une troisième cause de mort.
Les Calédoniens, issus de mélanges non exactement débrouillés, pèchent singulièrement par le visage ; les popinées encore plus que leurs maris. Grands et lestes, avec une certaine élégance de corps, ils ont la face du Nègre telle qu'elle se poursuit et comporte, avec les mâchoires en avant, la bouche lippue, les pommettes ressortantes, la chevelure crépue, frisée, laineuse, foisonnante; leur barbe, plus diiie que celle des Noirs ohlinaires, prouve qu'ils comptent les Papous, gens à tous crins, parmi les auteurs de leur race. Autre différence avec les « bois-d'ébène », leur peau tire plutôt sur le jaune terreux que sur le noir luisant des Africains.
Il semble qu'on les a calomniés au moral. On les disait cruels en vertu de leur anthropophagie, alors que ceux qui Jes ont pratiqués nous les donnent comme doux, même dans leurs guerres d'(»ntre tribus, lesquelles ne consomment guère que deux ou trois morts ou blessés. On les disait faux, et il paraît qu'ils observent loyalement les contrais, qu'ils tiennent avec l^eligion leurs promesses.
Ce qui ne se doit nier, c'est leur paresse : ils aiment à vivre sans effort, de noix de coco, de fniits d'arbre à pain ; de poissons s'ils sont riverains de la mer. Ils ne se plaisent plus, ainsi qu'autrefois, à cultiver leurs jardins d'igname et de taro, racines qui étaient, pour ainsi dire, leurs pommes déterre. Quand les colons les engagent sur leurs plantations.
NOUVKLLE-CALÉllOMK
lus tiiiiieui's sur leurs uiiut;s, les industriels ii li!ui-s industries, ils travaillent un, deux, ti-ois jours, d'arrache-pied s'il faut; puis \h jetleiit le uiunclie après la cognée. La constance n'est pas leur fait. Il y en a cependant 2500 aux gages des colons.
Les meilleurs Iriivuilleurs, également de visage noir, ce sont les Néu-Hébridais, au nombre de 2165; ils font preuve d'intelligence, de savoirfaire, d'assiduité â la lâche, de dévouement; ils vont et viennent entre l'ile française et l'arclii-^
le ^ou. — Dcsiin de Sopci
pel qui vient du nous écliappcr. La Culédonie en absorberait volontiers vingt et cinquante fois plus. Les coutumes, les idées et conceptions des Néo- Calcdoniens s'en vont grand train vers le gouffre (l'ou))li,enniâme temps que la nation diminue parle rhum, les maux de poitrine, l'absence de naissances,
la nourriture rare qu! les tient presque en inanition constante. La religion catholique les presse, ù laquelle ses tribus se rendent l'une après l'autre ; la langue française aussi : elle prend très vile la place de leurs trenle-deuï dialecles, rameaux d'unu même langue qui a, dit-on. des relations avec le
NOS COLONIKS
canaque des Polynésiens ainsi qu'avec les idiomes des Papous mélanésiens — l'origine de leur verbe est donc mulliplc, (oui ainsi que l'origine de leur race.
L(î voisinage des colons, l'intervention de la France ont frappé de mort leur organisation sociale, fondée sur la division en tribus que commandent des chefs diligenmient obéis ; leurs légendes s'effacent, leurs sorciers ne trouvent plus créance; peu à peu r (( âme o antique disparait de leurs petits hameaux de cinquante habilants fumant la pipe, hommes et popinées, à l'ombre du cocotier et du mayoré*, au bord des clairs iiiisseaux supérieurs unis plus bas en riviéreltes possédées par les HoHHnes Pâles.
Nouméa, le chef-lieu, s'étend en blocs ivguliers devant un port adnurable protégé par l'île Nou, au bout d'une rade merveilleuse qui est triplement abritée : par cette même île Nou, par le continent et par la presqu'île Ducos, longue, eflilée, tailladée. Un s'y dirait dans un fiord.
Les quatre â cinq mille âmes de Nouméa font environ le dixième des 4-5000 habitants de l'île néo-calédonienne.
111. Dépendances. — Le détroit de la Sarcelle isole de la grande terre, à son sud-est, une île qui monte à 206 mètres par son pic de Nga: V\\o des Pins, la Kounié des Calédoniens.
Kounié,que 50 kilomètres écartent delà Nouvelle- (lalédonie, en continue exactement l'axe incliné du nord-ouest au sud-est ; elle en continue (idèlement aussi la nature, étant roche dure sortie par fusion, avec annexe de madrépores et récifs tout à l'entour.
Elle comprend 15000 hectares; elle a des forêts à sa bordure et quelques sols de bonne culture au centre, sols presque tous enlevés aux indigènes, qui sont bons, soumis, et la plupart en possession de la langue française. Très peu nombreux, ils voient les récidivistes jouir du patrimoine qu'eux, les Canaques, tenaient d'une longue suite d'ancêtres. On les a relégués au nord-ouest et dans les madrépores de l'est, du sud-est.
Quelques minutes de retard en 185»'), et c'esl l'Angleterre, non la France, qui s'annexait Kounié. C'est la revanche des Zaffarines — mais les Zaffarines, frontière du Maroc, valaient mieux pour nous que l'île des Pins en Océanie.