On l'appelle aussi Chott-Saïda
être un an, se consument en sérénité stérile. Mais si l'on peut espérer de le sauver de la ruine» il est grand temps de travailler à son salut.
Au nord du Chéchar et des Monts des Némencha les oueds ne s'arrêtent pas en lagunes ainsi qu'au septentrion de l'Âurés; ils atteignent l'Oued-Mellègue, branche de la Medjerda qui les mène à la mer orientale, entre Bizerte et Tunis.
Ces oueds aisément tarissants frôlent quelques monts isolés, hautes tables dont la cime marque l'ancien niveau du plateau d'entre Souk-Ahras et Tébessa, quand le temps, maître des mondes, ne l'avait pas éviscéré. Il y a là de superbes escarpements, roches généreusement dorées par l'astre des Numides sur le vaste territoire de deux grandes tribus : les Ouled-Sidi-Yahia-ben-Thaleb, qui jouissent de cent trois sources, et les Hanencha, qui réunissent au moins trois origines, étant de sang berbère, de sang juif, de sang arabe.
Le Dir* (1600 mètres [?]), supérieur de sept à huit cents mètres à son piédestal, monte au nord de Tébessa ; il se creuse en cirques, en bouts^dumonde ayant chacun sa source vomie par une caverne, et souvent, à côté de la source, des pierres romaines encore assemblées en restes de monuments ou jonchant désordonnément le sol près du canal tiré jadis de la fontaine.
Kalaat-es-Snam couronne une roche grandiose, au nord-est et en vue du Dir. C'est vraiment un bloc titanique, ce o Fort des Statues, des Idoles 9, sinon ce a Fort des Dents' », vaste roche à pic de 50 à 60 mètres de haut, pesamment, puissamment assise sur une colline isolée de toute autre. Avant 1881 elle semblait défler, de sa Tunisie, l'Algérie voisine, à laquelle cependant elle appartenait en réalité sous les pachas turcs, car c'était une possession des Hanencha algériens, mieux que cela : leur aire, leur repaire, leur arsenal, leur casba armée en guerre, leur menace durant la paix, leur reAige après la défaite. Ils n'y craignaient que la famine. Quand le bey de Tunis envoyait des collecteurs, cavaliers de son maghzen, pour recevoir l'impôt des tianencha de Kalaat-es-Snam, ceux-ci, laissant les ambassadeurs du sultan se morfondre au bas de la roche, leur jetaient sur la tête une charogne de chien en criant : « Portez au bey : c'est notre tribut ». On monte malaisément à la cime, par un
1. C'est, avec kalaa, hamada, l'un des noms génériques des montagnes à table de ce pays.
2. Si Teiidroit se nomme Kalaat-cs-Snan, et non Kalaates-Snam.
ALGÉRIE
seiil escalier-sentjer, en corniche sur le flanc du précipice; au sommet Ton respire à 1452 mètres au-dessus des mers (?). Nul autre bourg de Tunisie n*est à pareille altitude.
En face de Kalaat-es-Snam, le Bou-Djaber, mont pyramidal, s^élance peut-être des champs de Zama, maudits par Carthage. Mais la plaine où Tinvincible fut vaincu, le lieu de la fuite du plus grand devant le moindre, d'Annibal devant Scipion, flotte au hasard sur le Plateau, suivant les intuitions des antiquaires épiloguant à Tinfini sur le peu qui nous est resté des textes d autrefois. C*est comme, en France, Alesia et Uxellodunum. Où trouver sûrement Tacropole éduenne ou séquanaise, et Tâpre citadelle des Cadurques, et la Noviodunum des Bituriges? Où trouver Zama?
Toujours accidenté de monts tabulaires, mais sans la profusion de lacs salés qui le caractérise au nord et au nord-ouest de rAurès, le Plateau numide se poursuit bien au delà du site aérien de Kalaates-Snam, sur toute la Tunisie centrale : au sud-est et à Test jusqu'aux déchirures de rebord qui sont le berceau de torrents menés par un chemin rocailleux vers les plaines de Kairouan la Sainte; au nordest entre les affluents et les sous-affluents de la Medjerda.
Il ne se prolonge pas comme en Algérie sous la forme d*une haute plaine que de profonds sillons ne divisent point, avec Taspect d'une sorte de Vieille ou Nouvelle Castille, de Manche ou d'Estrémadure compacte entre monts.
Il a été beaucoup plus brisé, beaucoup plus foré, beaucoup plus limé. Le sculpteur cosmique en a fait une hamada divisée en compartiments par les cagnons des oueds.
Chacun de ces compartiments est comme chez nous un causse entre des défaillances de gouffre ; l'hiver y est venteux, frais, môme froid avec neiges; tandis qu'au pied des dernières falaises, au-dessus des plaines de Torient ou du val de la Medjerda, il fait tiède, avec pluie ou sans pluie:
Celle de toutes ces sous-hamadas qui ressemble le mieux à notre Causse Méjan par la chute soudaine, droite, profonde sur tout un pourtour d'abime, c'est, à Touest-nord-ouest de Kairouan, la Kesséra, calcaire d'ailleurs douze à treize fois moins grand que notre oolithe d'entre Tarnon, Tarn et Jonte : 2500 hectares seulement font sa plate-forme, si bien qu'on la comparerait plus justement à un Causse Bégon ou h un Causse de Mende. Le mont Ousselet, dont les cavernes résonnent de la voix
des fauves, lui dérobe une partie des horizons de Kairouan; d'autres djebels, cônes tronqués, pics, dents et tours, scient son horizon ; à ses pieds les sources jaillissent « vaucluâiennement » par onde pure aussitôt épanchée en libres cascades, ou détournée en iniissellements dans les vergers en un canal datant moins souvent de l'Arabe que du Romain ou, avant le Romain, du Punique, du Numide, du Libyen. Ce petit plateau tire son nom de la moins menue des bourgades de son pourtour, de la Kesséra, ksar arabe miraculeusement beau — non de lui-même, de ses maisons branlantes, de ses ruelles ardues, tordues, mais de son bout du monde en une thébaîde rocheuse, de sa fontaine sans intermittence, de ses cascatelles, de ses ruines et demi-ruines au plus haut de son site : débris qui sont un reste de la romaine, puis byzantine Chusira, germe évident du nom de Kesséra.
Sur ces hamadas veillent les plus hauts monts tunisiens : Tète de Si-Ali-bou-Moussin (1520 mètres), au levant du « Château des Idoles r>; Berbérou (1480 mètres), au levant du Bou-Houssin; Halouk (1445 mètres), au sud du Berbérou.
Ainsi, pas une montagne de seulement 1600 mètres, comme par exemple dans le Jura, l'Auvergne, les Cévcnnes, la Lozère. Si les djebels d'Algérie ne sont guère à ceux du Maroc que comme un est à deux, ceux de la Tunisie ne sont à ceux de l'Algérie que comme deux est à trois.
De hamada en hamada (l'on peut dire de causse en causse), puis de djebel en djebel, on arrive, en marchant vers le nord-est, au Djoukar (1 1 71 mètres), d'où part la branche la plus longue de Taqueduc qui dispensait l'onde claire aux Carthaginois par un aqueduc de trente-une lieues S et la dispense aujourd'hui aux Tunisiens. Au nord-nord-est du Djoukar trône en splendeur, dans une gloire éthérée, le Pic du Midi de Tunis, le Zaghouan (1540 mètres), d'où part l'autre branche de l'aqueduc.
Le Zaghouan voit Tunis comme Tunis voit le Zaghouan ; il regarde tout, de la mer aux monts du Kef, de la Medjerda deltaïque au sahel de Souse. C'est un beau dominateur, l'un de ceux auxquels on pense avant tout autre pour désigner au loin la contrée d'alentour; aussi donna-t-il son nom à la Zeugitane ou Afrique propre, qui avait la mer au septentrion et au levant, la Byzacène au midi sur le chemin du Désert, et à l'occident la Numidie, qui était conune le Traz os Montes ou la Transylvanie de la Zeugitane.