Mots berbères : torrents, ruisseaux, rivières
ALGÉRIE
douze centaines d'années qui se consumèrent depuis la première cavalcade musulmane, ou les huit siècles qui séparèrent Tinvasion hilalienne de la défaite des Aît-Iraten en 1857.
C*est là ce que n'ont pas fait tous les Berbères de vis-à-vis, à Torient du Jurjura : ceux qui habitent par delà le val de Bougie, dans la montagne dentelée des Baboiis, presque aussi iière que les monts de la Grande-Kabylie eux-mêmes, ont conser\'é Tusage du verbe ancestral jusqu'à la gorge de l'Âgrioun, mais, ces défilés passés, le voyageur qui marche au-devant du soleil matinal n*entend plus parler que comme le Prophète parla.
A** Les Babors. — Nous avons appelé le Jurjura : Grande-Kabylie; les Babors ont reçu de nous le nom de Petite-Kabylie — pourtant celle-ci n'est guère inférieure à celle-là.
Moins nettement limitée que le pays jurjurien l'est par les bas fossés de Tisser et du Sahel, on peut la considérer comme partant des Bibans ou Portes de Fer et s'arrètant à la vallée inférieure de rOued-el-Kébir de Constantine ; à son nord bruit la mer; à son midi s'épandent les plateaux de Bordj-bou-Arréridj et de Sétif par delà lesquels bleuissent, cachant le sud saharien, les Monts Hodnéens du nord et les djebels brisés d*entre le Bou- Thaleb et TAurès.
Aucun tamgout ne monte à 2000 mètres parmi tous les adrars de Babor, mais quelques-uns s'en approchent. L'Adrar-Amellal, ce qui veut dire exactement le Mont Blanc, surgit à 1994 mètres audessus des gorges de l'Oued-Agrioun qui vient d échapper à son fameux couloir du Chabet-el-Akra, en amont du confluent avec l'Acif-Tamellalt ou Rivière Blanche. — Rivière Blanche, parce que Ja neige fondante y passe en torrent blanchâtre; Mont Blanc, parce que l'ultime automne, l'hiver et la première moitié du printemps l'argentent, ce qui descend en pluie sur le val tombant en cristaux sur les sommets.
A peine inférieures sont trois autres cimes : le Grand Babor (1970 mètres), le Petit Babor ou Tababort (1965 mètres), tous deux à l'orient de l'Oued- Agrioun ainsi que TAdrar-Amellal lui-même. Le Takoucht (1904 mètres), à l'occident du torrent, serre de très près le golfe de Bougie; il y a ses racines au bord de la mer, il y succombe par des avant-monts broussailleux où la panthère a ses demeures.
Quant au Magris (1722 mètres), il commande au seplentrion Sétif et lui dépêche son Bou-Sellam,
torrent qui longtemps serpente indécis dans la haute plaine, ne sachant comment percer les Monts Hodnéens du nord; de fait, il ne les perce pas : les roches qu'il éventre en détours fantastiques . sont des roches baboriennes, et plus d'une s'appelle d'un nom ayant pour première et pour dernière lettre un /, ce qui, comme on sait, caractérise plus que toute autre particularité la nomenclature berbère. Ses durs travaux finis, le Bou- Sellam fait comme l'Oued-Agrioun, il s'en va vers les plages de Bougie. L'une des sierras qu'il tranche, le chaînon du Guergour, parti du Magris, arrive jusqu'aux Portes de Fer, passage noirâtre (son calcaire étant noir) et démesurément célèbre : démesurément, parce qu'il n'a rien de grandiose; même il est laid.
Dans ce massif tourmenté, très mouillé sur les versants de nord où bute le vent de mer, très sec sur les versants du sud, le calcaire et la craie ont toute dominance.
D'origine berbère, la plupart des Baboriens ont fini par perdre l'usage du langage qui désigne presque tous leurs monts. Ils parlent un arabe bien éloigné de celui du Coran. Ce n'est pas chez eux qu'il faut chercher la supériorité d'idiome et d'accent telle que la monumente, par exemple, en Italie le dicton : o la langue toscane dans la bouche romaine ». Leur arabe est fort corrompu; les berbérismes y abondent.
' Il semble qu'en renonçant au verbe des ancêtres ils aient en même temps laissé choir quelquesrunes des qualités de la race. On ne trouve pas chez eux autant de travail habile, d'industrie, de persévérance que chez les Jurjuriens; ils ne sollicitent pas autant le sol nourricier, ils tirent moins parti de la bonne volonté des eaux qui ne demandent qu'à féconder la terre au-dessus et au-dessous de leurs sauts dans les abîmes, sur le rapide chemin du cuvier des tempêtes, la mer, qu'on voit des hautes cimes.
Mais la plante humaine y pousse dru. Sans porter, « à montagnes égales », un aussi grand nombre de familles que celui qui bourdonne dans la ruche jurjurienne, les Babors et dépendances pressent tribu contre tribu sur d'étroits espaces. Là aussi des douars montrent plus d'habitants au recenseur des hommes que d'hectares à Timpositeur des biens. Ainsi que la Grande-Kabylie, la Petite-Kabylie est un monde qui grouille, une Marche ou un Limousin à côté d'une Auvergne, et il en sort, d'un flot jamais arrêté, toute une grande
source de vie qui coule en émigrations vers le plateau, le val, la plaine, le sahel» les bourgs, les ports, les marchés, les moissons, en Algérie et aussi en Tunisie.
m. DES BABORIENS AUX KROUMIRS
A côté de leurs craies, de leurs calcaires, de leurs grès, de leurs laves de volcans refroidis qui s'abattent en escarpements sur la Méditerranée, les Babors lèvent aussi des gneiss et autres roches dures, à leur orient, aux approches de l'Oued-el- Kebir, et quand ils ne portent déj«^ plus les noms berbères, que remplacent des noms arabes.
L'Oued-el-Kebir franchi, fleuve qui court en de tortueux abîmes, les roches dites primitives, avec des ilôts de lave et basalte, forment la principale masse du djebel jusque dans le pays de Philippeville.
Désormais, tant que se prolongent vers Test ces monts, les plus septentrionaux de toute l'Afrique, du sahel de Djidjelli jusqu'à celui de Carthage, il n'est pas un seul piton dont Tascensionniste puisse dire : « J'y commande les flots d'au moins 1500 mètres ».
Et souvent c'est de 1000 à peine qu'il règne sur la plaine mouvante, inconstante, ondoyante, agitée jusqu'au délire, qu'on a nommée le niveau des océans.
Le Goufi s'épanouit en caps de basalte, dits les Sept Caps; mais, petits et grands promontoires, on en compterait autant que de jours dans l'année le long de la tête de bélier qu'il oppose au heurtement des vagues. Superbe est sa majesté sur mer, basse sa hauteur de i090 mètres, encore touffue sa forêt où l'on écorce à milliers les chênes-lièges, toujours sauvages ses peuplades qui ne craignent ni chaud, ni froid, ni misère.
A son sud-ouest, à son sud, à son sud-est, les djebels qui cachent Constantine et qui, ce faisant, livrent à la demi-sécheresse les plateaux de Cirta, ne dominent que de 400, 500, 600, 800 mètres la casba de cette ville.
Ils n'ont donc que 1555 mètres, comme TAhrez, au pied duquel passe par un col la route de Constantine à Djidjelli, toujours montante ou descendante en pente raide;
Ou 129'2, comme, au delà de ce même col, le Zouaghâ, qui domine la gorge où s'écroulent en mugissant les crues du Roumel et de l'Endja;
Ou 1482, comme le Msid-el-Aîcha, vis-à-vis orienta] du Zouagha, par delà ce défilé du fleuve de Constantine ;
Ou 1500, comme le Chettâba, tout voisin des Constantinois : ce Chettàba est un mont fauve où Rome a laissé maint édifice ébréché, et des pierres, des inscriptions en foule qui jusqu'à présent nous ont valu deux noms : Castellum Arsacalitanum et Respublica Phuensium;
Ou 1200, comme la plus haute des trois têtes du Taîa ou Thaya, couveil de forêts, au-dessus des sources fumantes et des cascades pétrifiées de Hammam-Meskhoutin ;
Ou 1408, comme le Djébel-Msid, dans le massif de Souk-Arhas,qui se rattache aux monts des Kroumirs.
Les monts de plus de 1500 mètres s'élancent au sud de la cité numide, sur le Plateau, en pyramides isolées : tels le Guérioun (1720 mètres), père du Bou-Merzoug, le Nif-en-Nser ou Bec de l'Aigle (1554 mètres), le Sidi-Rouis d'Aîn-Beîda, haut de 1628 mètres.
L' a Honneur de fiône », le gneissique Edough aux flancs sylvestres, dépasse bien juste 1000 mètres : de 4 mètres seulement.
Jadis la tanière des lions fauves, dont il ne reste plus un seul, c'est un merveilleux beau voir, une ancienne Ile de la mer, toujoui*s vivante au nord, morte au sud, où des plaines palustres l'ont remplacée autour d'un lac-marais. Il ne contemple point de djebels supérieurs, puisqu'il ne regarde pas jusqu'à l'Aurès : ce qu'il voit au sud, au sudest, à l'est, le Nador qui étrangle au passage la Sey bouse, fleuve de Bône, les monts forestière de Souk-Ahras, le massif des Kroumirs, flottent entre 800, 1000 et 1200 ou 1500 et 1400 mètres. La Mahouna, que les lions abandonnent également, barre au midi l'horizon de Guelma par un rempart de 1570 mètres. Le seigneur à la grosse tête disparait aussi des grands bois souk-ahrasiens, dignes de montagnes plus hautes.
Au delà du bastion des Kroumirs, pas un pic, pas un dôme, pas une chauve « taillante » ne bondit à 1000 mètres entre la Méditerranée et la Hedjerda, ni dans le sahel des Mogod, ni sur les rives océaniennes ou lacustres de Bizerte, ni le long des alluvions teiminales du vieux Bagradas : il faut passer ce fleuve et marcher au sud pour retrouver dômes, pics, hamadas supérieures à dix fois cent mètres.