‹ La France et ses coloniesChapitre 7 sur 283 · II · texte numérisé non relu

II

ALGÉRIE

l'émir el-Moumenin S Omar, cousin de l'envové de Dieu, avait courbé trois grands pays qui .ne se redressèrent plus tels que l'histoire les avait faits : pays appartenant à trois sortes de nature, h trois espèces d'homme, à trois familles de langue.

Au nord, par delà le sable et les plateaux pierreux, il avait conquis les monts de Palestine, le Liban de Syrie, la conque immense, uberrimc, de l'Euphrate et du Tigre, la Mésopotamie, pleine des ruines de grands empires : cette Mésopotamie, ce Liban, cette Judée, contrées de païens, de chrétiens, de juifs, où vivaient divers peuples, où se parlaient divers dialectes sémitiques, devinrent arabes de langue, musulmanes de religion, et elles sont demeurées ainsi jusqu'à ce jour.

A l'orient, par delà les puissantes sierras neigeuses, il avait mis la main sur Iran, le plateau sans eau sous le ciel sans nue, siège d'une race dite aryane, cousine des nôtres, usant d'un idiome frère de nos idiomes et révérant le soleil, les étoiles, le feu, la lumière : ces « Zoroastriens » devinrent mahométans, ils le sont encore; leur langage aryen s'imprégna de « sémitisme », et quand cessa la tempête, un abîme s'était creusé, profond, large, infranchissable, entre la vieille et la nouvelle Perse.

A l'occident, par delà le sable de Suez, il avait pris le pays du fleuve toujours renouvelé, Mesr, qui reçoit plus d'eau vive en un jour qut» l'Arabie en une année, la terre du Nil, assise, en son soleil, sur ses deux mers, à la borne de trois mondes : et Mesr qui tenait son sang de l'Afrique noire, de l'Asie et de l'Europe, Mesr dont le verbe était « éthiopien n, kouchite, adopta la langue des compagnons d'Omar et aussi leur « résignation à la volonté de Dieu », leur Islam.

Ainsi rhomme qui brûla (ou ne brûla pas) la bibliothèque d'Alexandrie, Omar, avait prodigalement doté son peuple; il lui avait conquis : la Perse, chemin des Indes ; le fleuve de Ninive et celui de Babylonc; El-Cham ou Damas, <( œil de l'Orient », la « ville où l'on adorera Dieu quarante ans encore après la fin du monde » ; Alep, dont si haute est la casba que le poète a dit : « Tes hommes sont allés à la Voie lactée comme à un abreuvoir, et leurs chevaux ont brouté les étoiles comme on pait les plantes fleuries » ; plus que tout cela, il lui avait donné le Nil. Mais le Glorifié voulait toute la Terre. Donc la horde arabe, galopant sur l'Areg*

1 € Commandeur des croyants », calife, â. Dune.

etlaj{amada\ s'avança vers V « île de l'Occident », c'est-à-dire l'Atlas.

Une première chevauchée s'arrêta dans la Tripolitaine.

Une seconde amena, peu après, les Musulmans jusque dans les monts intérieurs de la Tunisie, devant Suffetula, ville de Carthaginois latinisée par les Romains ou, sinon latinisée, du moins agrandie et ornée par eux, comme de belles ruines en font foi, près de grandes sources vives' : là fut détruite une armée grecque, en une bataille de soixante-douze heures (647).

Dix-huit ans après, nouvelle poussée, et les « Vrais Croyants » ne ravagent plus seulement la Tunisie : franchissant l'étroite mer, ils vont piller la grande île où l'Etna fume (665). ^

Puis vient l'un des héros de l'Islam, celui qui dort depuis douze cents ans dans une mosquée du pays des palmes, à cinq lieues de la « reine des Zibans' ». Okba, fils de Nafé, passa par-dessus « Afrique », Maurétanies et Numidies; il ne s'arrêta que devant la mer à grandes marées dont la Méditerranée n'est qu'un lac presque immobile. C'est lui qui poussa son cheval dans le flot de l'Océan, comme pour s'emparer des eaux qui sont la ceinture du monde : « Dieu, ô le plus grand, s'écriat-il, je te prends à témoin que sans cette mer je courrais jusqu'aux bornes du Gharb* inconnu, en prêchant ton nom, ô l'Unique, et en exterminant toute race qui adore un autre que toi ! »

Okba ben Nafé fonda la cité sainte et très sainte, La Mecque de l'Occident, Kairouan, inaccessible jusqu'en 1881 aux Juifs, « chiens, fils de chiens », et aux Chrétiens, « charognes, fils de charognes ». Il la bâtit vers le centre de la Tunisie, loin de la mer et près du Mont, en un lieu fait pour plaire à l'Arabe ami des .chevaux, clans une plaine à la fois Tell et Steppe, presque Sahara lorsque le ciel est longtemps d'airain.

II y avait là, sur un marais, des bois, des fourrés, des buissons, des ronces, des lianes vaseuses, asile de la bête fauve et de l'oiseau nocturne.

Le fils de Nafé marcha vers cette forêt bourbeuse : « Nous venons vivre ici. 0 vous qui respirez dans cette forêt, partez, et que Dieu vous fasse miséricorde! »

C'était un ordre d'en haut. L'envoyé de Dieu le

i. Plateau pierreux.

% SufTctula est la Sbeïtla des Arabes.

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