VII. DE LA MEDJERDA A BÔNE
i*" Biserte et ses lacs. — L'ile Plane, ou mieux l'ilot Plan, à moins de 5500 mètres du promontoire d'Apollon; Djamour la Grande ou Zembra, île rocheuse de plus de iO kilomètres de tour et de 400 mètres de surreclion sur le flot à il kilomètres de la péninsule du Cap Bon; Djamour la Petite, Mette à 7000 mètres de cette même chersonèse — ces trois terres battues de mer indiquent, du Ras Sidi-Aii-el-Mekki h l'ouest jusqu'au Ras Addar ou Cap Bon à l'est, l'ancien littoral qui, dévoré de tempête en tempête, a tellement reculé vers le sud que nous avons ici, au lieu de la côte droite, ou peut-être protubérante des temps avant Carthage, la profonde indentation du golfe de la moderne Tunis.
45 kilomètres h peine en suivant la rive mènent du Ras Sidi-Ali-el-Mekki à Bizerte la très souvent nommée.
Bizerte est l'italianisation de Benzert, et Bt^nzert possède les consonnes fondamentales de l'antique nom, Hippo Diarrhytus, terme bicéphale où l'on trouve du punique et dç l'hellénique. Hippo, latinisation de Ubba, c'est en réalité du phénicien, et, au vrai, Bizerte s'appelait comme Bône : celle-ci, c'était Hippo Regius, l'Ubba Royale, tandis que celle-là, c'était Hippo Diarrhytus, l'Lîbba Percée; or Diarrhytus est un mot purement grec avec terminaison latine.
Dans l'intimité des choses, le nom de Bizerte répond exactement à delui de los Pasajes, la célèbre bourgade maritime hispano-vascongade. L'air d'Afrique est flamme diaphane, l'air cantabre est vent de mer, souffle de pluie; à part cela, los Pasajes ou les Passages bordent, au pied du Jaîzquibel, les deux rives d'un chenal qui verse un lac à l'Atlantique, et Bizerte se mire aux deux côtés d'un oued qui s'épanche là même dans la Méditerranée.
Seulement le lac dos Passages est très petit, la vasque de Bizerte est très grande, et derrière elle,
lié à elle par une rivière, un autre lac brille, qu'on nomme la Garaa-el-EskeP.
Garaa ne veut point dire lac, mais dépression. L'Eskel n'est ni l'un ni l'autre. Il est déchu de l'antique hoimeur des Lémans profonds. Deux rivières troubles l'ont diminué; du raide Mont Eskel (520 mètres), autrefois île, elles ont fait une péninsule; surtout elles ont tellement envasé la Garaa qu'il n'y a plus que deux à sept ou huit pieds de profondeur jusqu'au lit de bourbe de ce Lacus Sisara des anciens.
Des deux rivières qui l'ont pollué, l'Oued-Djoumin (70 kilomètres) vient du sud-ouest, de djebels voisins de Béja, et il passe devant Matter ou Mateur, petite ville ayant hérité du vieux nom latin de Materna ou Oppidum Matarense. L'Oued-Cejenân ou Sedjnan, à peine plus court, serpente en un vallon parallèle au littoral de la mer, au milieu du fertile pays des Mogod.
Qui boit en hiver, puis en été dans l'Eskel, sur la rive presque partout palustre, à l'ombre de lauriers roses géants, trouve son onde douce en hiver, amère en été; et voici pourquoi :
Tout à l'orient de la garaa, laquelle est presque un harmonieux ovale, une rivière de 20 à 25 mètres entre rives, de près de 2 mètres de profondeur, traverse lentement un isthme de 1500 mètres de largeur, ou plutôt d'étroitesse ; son nom, c'est Oued-Tindja (chenal de la Lagune); sa fonction, c'est d'unir le Lacus Sisara au Palus Hipponitis, aujourd'hui lac de Bizerte.
Or le lac de Bizerte, malgré cet ancien titre de palus (marais), se comporte comme un lac, mieux que cela, conmie un golfe; tandis que l'Eskel, malgré son ancien titre de lacus, se comporte comme un marais ; il s'enfle avec les pluies de l'hiver et du printemps jusqu'à refaire du Mont Eskel une île, et même s'étendre sur 20 000 hectares — alors le Tindja coule du sud-ouest au nord-est, de la garaa au lac, et d'un flot sans amertume.
Puis le soleil monte dans le ciel, les oueds tarissent, la garaa baisse, pendant que l'eau de Bizerte, incessamment rajeunie par la mer, reste fidèle à son niveau — alors le Tindja reflue du nord-est au sud-ouest, du lac à la garaa, et d'un flot amer.
A peu près ovale ainsi que l'Eskel, la vasque de Bizerte a i5 000 ou 16000 mètres de long, 7000 à 8000 de large, 45000 d'enceinte, et 15 000 hec-
i. On dit aussi iskeul ou ichkeul. . . ,
ISi
SOS COLOSJES
lares, avec profondeurs liltorales de 5 à 5 mètres et un très vaste creux central de 10 k 15 mHres. Elle communique avec la Méditerranée par un oued de 9 kilomètres qui a d'abord 800 mètres entre rives, puis 500, puis 200, et 100 seulement . k la bordigue de Bizerte.
Ledit oued ou chenal bizerlin ayant un cours
alternatif comme le Tindja, l'eau du lac varie en sel ainsi que l'eau de la garaa, maïs il varie beaucoup moins.
Quand l'Eskel gonfle, lorsque, pressé par l'aftlux des torrents, il pousse le Tindja vers la bahira de Bizerte, celle-ci se mêle d'infmiment d'eau douce, et, à son tour, presse l'Oued-Benzert, qui coule
La Medjerda i Slouguii, en ar
m deHmljei-el-Bab (to;. p. lîï). -
L Sloni, d'aprèa un croquis de Cb. Tissai
alors du lac saumàtre à la Méditerranée saline; mais dès que Djoumin et Sedjnan ont cessé d'emplir la garaa. et le Tindja de la vider dans la conque d'Hippo Diarrhylus, le flot du chenal se reHveree : il va de la mer au lac, et celui-ci n'est guère moins salé que la mer.
Le jour où la France jugera bon de planter devant Bizerte, comme devant Cherbourg, une digue plus vaillante en sa résislance que la vague en son
assaut, dans cette rade foraine battue de J'est, du nord-est et du nord;
Quand elle aura creusé le chenal ou coupé droit l'isthme de 3000 mètres entre les flots marins et les flots lacustres;
Loi-squ'elle aura dragué la bahira bizerline et, s'il lut plait. la garaa de l'Eskel;
Elle disposera du port majeur de l'Afrique septentrionale, là justement où cette Afrique approche
■t-Aurf'iK i llouggi lïoj. p. itil- — Uessin ■
ALGÉRIE
le plus de l'Étoile polaire, carie Ras Engela, à 15 kilomètres au nord-ouest de Bizerte, est Textrêine pointe boréale du continent des Nègres.
Rien que dans le lac de Bizerte, sans aucune appropriation de la Garaa-el-Eskel, ioOO hectares sont prôls à recevoir sur les plus grandes profondeui's qu'exigent les navires de guerre, cuirassés ou non, toutes les flottes ou pacifiques ou guerrières que la France d'Europe et la France d'Afrique voudront mettre en sûreté.
Le bassin dont l'oued de Bizerte transmet le tribut à la mer d'entre Tunisie, Sicile et Sardaigne comprend environ 287 500 hectares, vallées, plaines autour des deux lacs, ravins sans nombre dans les massifs des Mogod, qui sont des monts sans hauteur sourcilleuse.
^ Des caps de Bizerte à Tabarque : la Kroumirie. — Du Ras Engela jusqu'à Tabarque le très montagneux littoral tend à Touest-sudouest, suivant la direction normale du djebel de l'Atlantide.
Un de ses caps voit l'azur marin blanchir sur les écueils des Frères*, nommés au temps romain les Autels de Neptune; un autre, plus proéminent que tous, le Ras-el-Mounchikar des indigènes, a pris sur nos cartes le nom catalan de Cap Serrât; il s'avance de 2500 mètres vers le nord, dans une mer aux fonds de corail, et garantit des vents de l'ouest un assez grand lambeau de Méditerranée, un golfe dont on médite de faire un port pour le pays des Hogod, lequel est à la fois pastoral, agricole, forestier, minéral.
A 37 ou 38 kilomètres au nord-nord-ouest de la pointe du Serrât, la Galite est une île de 5 kilomètres de long sur 1000 à 1500 mètres de large, levant .un mont de 391 mètres.
Longtemps déserte, elle a fini par tenter quelques Robinsons français, et aussi des Italiens qui pèchent le homard. Étant de laves, sans l'uisseaux, elle dresse un seul arbre, un figuier, certes le plus septentrional en Afrique, car si le Ras Engela marque le lieu continental africain le moins éloigné du Pôle, la Galite, ou plutôt l'un des îlots de son archipel, Canis, haut de 113 mètres, sec et sans bois, est l'avant-poste boréal de l'Atlantide, plus loin du 37*^ que du 38* degré de latitude nord, à peu près sous le parallèle de Carthagène, ville du royaume de Murcie, en Espagne.
Les trois ilôts de Canis brisent la houle à 2 kilomètres au nord de la Galite, les deux ilôts du