Sinus Numidicus des anciens
Fendek, c'est trop peu dire, chaque oued algérien allant de nom en nom. Le torrent s'appelle d'abord Oued-Ourzifa, à ses naissants dans une gorge septentrionale du Taîa ; puis Fendek devant la Robertsau (une des colonies alsaciennes créées en grand nombre après 1871) et devant Jemmapes, ville au milieu des vignobles, non moins que parmi des forêts oij parfois résonne encore en sourd tonnerre le rugissement des lions nocturnes : si près de la roche natale son altitude atteint à peine ici 80 mètres ; puis c'est l'Oued-Radjéta ; enfin l'Oued-Emchakel.
Le seconde branche, l'Oued-el-Hammam ou Rivière des Thermes, sort de monts de craie, au septentrion de Guelma; elle absorbe le ruisseau qui passe, par 450 mètres, dans le ravin de Roknia, dominé par le Débar (1030 mètres) ; là sont des milliers de dolmens tumulaires et des grottes par centaines, naturelles ou de main d'homme, que les indigènes appellent hanout, c'est-à-dire boutiques : les préancêtres qui habitèrent ces cavernes, ceux qui tombèrent en poussière dans le silence de ces sépultures appartenaient, comme les squelettes de la Cheffia, à la race appelée libyenne, puis numide et maurêtanienne par les Romains et les Grecs, et par nous, race berbère.
A son passage chez les Sanhadja ou Sénadja rOued-el-Kébir n'est plus qu'à 15, 12, 10 mètres au-dessus de la mer, dans le val-palus qui continue et termine au couchant la plaine maremraatique de la Mafrag, de la Seybouse et du Fetzara. Il s'y appelle quelque temps Oued-Sanhadja.
Sanhadja, Sénadja, c'est la corruption du nom anciennement très glorieux de Zanaga, désignant l'une des grandes nations de la race berbère, un peuple, une tribu si l'on veut, qui a conquis, dominé, fondé des royaumes que dans notre ignorance nous prenions pour des empires arabes, car nous étions habitués à reporter sur les Agaréens toute la gloire qui revient aux Zanaga, aux Kétama, aux Zénata, les antiques sous-nations du peuple des Numides.
La dune éventrée par l'embouchure de ce fleuve de 100 kilomètres en un bassin d'un peu plus de 100 000 hectares, est tantôt nue, tantôt boisée, avec cimes de 60, 80, 100, voire 109 mètres — sable qui finit où commence le Djébel-Filfila.
Le Filfila, très pittoresque mont de marbre statuaire, est haut de 586 mètres. Les Romains y taillèrent la roche en de grandes carrières; peuplant leurs voies, leurs villas, leurs temples et portiques des blanches images des dieux et demi-dieux, des
ALGÉRIE
génies, des héros, des adolescents, de tout ce qui est « céleste » et de tout ce qui est beau, ou gracieux, ou jeune, ou vénérable; amis du marbre pour les colonnes, les monuments, les tombeaux, les urnes, les ornements, les aiguières, ils livraient au carrier toute belle pierre marmoréenne de leur empire, qu'elle eût ou non blancheur d*albâtre, et qu'elle fût opaque ou translucide.
La France a repris ici le travail de Rome, et elle s'apprête à tirer du Djébel-Filfila le fer excellent que recouvrent les marbres aussi blancs que Paros et Carrare.
Le Djébel-Filfila plonge à pic sur une mer sans estran qui le pénètre en criques innombrables, petites, très petites calanques où le vent du nord brasse terriblement la vague : c'est une a côte de fer », comme en a tant la patrie du Numide et du Maure.
Au delà du cap Filfila, baptisé par les corailleurs du nom de Cap Vert, des terres basses, des dunes, des plages précèdent l'embouchure du Saf-Saf et la jeune cité de Philippeville.
Qui dit en arabe saf-saf dit en français peuplier : l'Oued-Saf-Saf est donc la Rivière aux Peupliers.
Composé par des montagnes de 1000 à 1200 mètres, il a rassemblé les ruissellements, les suintements et sources d'une conque de 30 000 hectares (et en hiver beaucoup d'eau sauvage par un filet de ravins broussailleux) lorsqu'il arrivé h l'étranglement de Kalaat-el-IIaîdj, au couloir qui vida jadis un assez vaste lac suspendu sur son cours.
Le lieu est à 146 mètres d'altitude, entre deux coteaux d'un calcaire très dur, n'ayant de rive à rive que Î23 mètres d'écartement à la racine du rocher, et 164 mètres de distance à la hauteur de 42 mètres; cette élévation de dôme de cathédrale sera celle du barrage entrepris en ce point du Saf-Saf supérieur pour le bien-être des campagnes du val inférieur jusqu'à la mer : eau retenue, 22 millions de mètres cubes.
A 7 kilomètres en aval de Kalaat-el-Haïdj la rivière passe des gorges d'en haut à la vallée d'en bas, et désormais, jusqu'à la Méditerranée, elle coule dans les jardins maraîchers, les orangeries, les vergers, les vignes.
Par la main des colons, non point par celle des indigènes, les florissantes cultures ont pris ici la place des marais infects, des herbages humides et fiévreux que paissaient les troupeaux des Béni- Méhenna, tribu berbère.
L'embouchure dans la « mer Intérieure » est entre dunes, à 2 kilomètres à l'est de Philippeville, après 100 kilomètres de replis dans un bassin de 75 000 hectares.
2« Philippeville. — Philippeville a d'âge un demi-siècle seulement, mais dans un site immémorialement habité.
C'est de Bône qu'on manqua, puis qu'on réussit la prise de Constantine. Or, de ce qui fut Cirta à ce qui fut l'Hippone Royale, il y a juste, en ligne droite, deux fois plus loin que jusqu'à la plage du Golfe Numide, et à travers un pays bien plus difficile, plus haut, plus continental et beaucoup plus froid en hiver.
Pour doter Constantine d'un port d'embarquement moins éloigné que Bône, on acheta donc à des Berbères, pour 150 francs, une ravine au bord du flot (( numidique », très sauvage ici, rien ne l'abritant du nord ni du nord-est.
On y traça les rues d'une « cité de l'avenir », de Philippeville, nommée de la sorte en l'honneur de Louis-Philippe !•', roi des Français et chef d'une dynastie « constitutionnelle » qu'on présumait solide à jamais. Ne régnait-elle pas depuis huit années? Et voici, dix ans après, elle était déracinée de France ! De même, pour glorifier les princes, jeunes fils du roi, on appela des bourgs, des villages africains : Orléansville, Nemours, Aumale, Joinville, Monlpensier.
11 aurait mieux valu bâtir la ville française à 4 kilomètres au nord-ouest, à Stora, qui a l'avantage d'une montagne ardue, roche forestière devenue vignoble et depuis longtemps veuve des cabrioleurs expansifs qui valurent à l'un de ses ruisseaux, à celui qui remplissait les citernes romaines, le nom d'Oued-Cheddi, c'est-à-dire le Torrent des Singes.
Mais si cette montagne garantit la rade des vents du sud au nord par l'ouest, elle serre de trop près la mer; la place manquerait aux maisons, aux magasins, aux entrepôts et docks d'un grand port, et il faudrait grimper le djebel ou conquérir de haute lutte sur la Méditerranée.
Le vrai port de Constantine, c'était CoUo la berbère, à peine plus éloignée de Cirta que l'est Philippeville. Là, devant des monts sylvestres, ou gracieux ou sévères, l'art aurait aidé la nature, il ne l'aurait point forcée.
Dans la ravine acquise des indigènes, quelques gourbis étaient tout ce que la race de paysans qui survit à Rome en Atlantide avait su mettre debout»
no
terre et branches, à coté des murs et iiionunienls romains de Rusicada, bâtie oile-méme sur les pierres de Rus-Cicar ou Rus-Licar.
Rus-Cicar répond à Cap de la Plaino, et Rus- Licar à Cap du Feu. C'est un nom phénicien, connue tous ceux qui commençaient par Rus; le punique iiis signifiait cap, exactement comme Tarabc ras : arabe, hébreu, chaldéen, syriaque, araméen, phénicien, cartliaginois, tout cela c'est, au fond, la même langue.
Un petit comptoir do commerce pouvait vivre ici dans le temps ancien, quand on hélait h force de bras les barques sur la i)lage, car alors toute rive, môme inhospitalière, était capable d'un bourg de pécheurs, de trafiquants. 11 faut aujourd'hui des eaux profondes à l'abri du vent dominant qui pousse au rivage.
C'est l'inestimable présent que les Français ont fait au « Sinus Numidicus » en y amortissant la fureur de la mer par une digue cyclopéenne de prés de 2 kilomètres, devant le site de celte Rusicada qui fut Rus-Cic^r. Par son port, par lui seul, Philippeville subsiste, mais il lui suffit à peine, tant Constcmtine lui envoie d'hommes et de choses à destination de la France, et la France à destination de Constanline. Dans l'instant présent, il se compose d'une darse de 19 hectares et d'un avantport de 25.
3" De Philippeville aux Sept Caps du Goufl.
— La montagne deStora fait partie d'un dur massif de gneiss, ossature du littoral jusqu'à l'embouchure du pittoresque fleuve Guébli.
Le gneiss, ainsi qu'on sait, n'émet point de fontaines.
Comment donc le ferait-il? Roche dure, Peau glisse sur lui comme sur une cuirasse, elle ne pénètre pas en dessous. Or, pour qu'il y ait source, il faut que la pluie filtre dans la profondeur à travers terreau, sables, limons et graviers, ou qu'elle y saute par les trous, fosses, fuites, avens, entonnoirs, avaloiis, emposieux de divers calcaires ou de diverses craies; puis qu'une argile, une roche impénétrable l'arrête en sa descente nocturne ; qu'enfin l'eau roule sur cette roche, sur celte argile jusqu'à une issue vers le jour.
Cependant le gneiss ruisselle ici, dans tous les ravins, de même qu'après le gneiss, les laves du sahel de Collo, puis encore des gneiss et, au delà de ces gneiss, d'autres terrains. De Stora à Djidjelli, de Djidjelli à Bougie, de Bougie à Dellis, tout le long de la Petite Kabylie, puis do la Grande, les tor-
rents et torrenticules murmurent ou grondent ainsi qu'en Verte France, toute l'année, par l'abondance des pluies. Presque jamais ce littoral ne reçoit, les douze mois durant, moins de 500 millimèti'cs d'ondée céleste, presque toujours il en obtient plus de 1000, et quelquefois près de 1500. Chez nous pareillement, le Limousin, pays de texture compacte, mais sous un ciel imbrifèrc, envoie des rivièi'es vives à tout son tour d'horizon, à la Loire, à la Charente, à la Gironde.
Collo, par delà le Guébli, ne compte plus ses jours, tellement elle est vieille. Sous le Punique elle vendait sans doute, commt> aujourd'hui, des grains, des huiles, des botes à manger, des peaux; sous le Romain elle fut habile à plonger les étoffes dans la couleur de }»ourpre. Maintenant elle pêche et sale \e poisson. Au temps des maitres du monde elle avait surabondance de noms officiels, CoUops Magnus, ChuUu, Clmlli municipium, Minervia ChuUu. Elle tient d'une des courbures de son haut sahel ce que n'avait pas Philippeville, ce qu'a- « va il très peu Stora, un port petit, mais profond, qui sera pdrfait dès qu'on l'aura garanti des tempêti^s de l'est. Elle était restée jusqu'à ces dernières années une bourgade entièrement indigène, comme l'étaient aussi Mila, Hazouna, Frenda, toutes cités arabes ou kabyles que l'élément nouveau commence d'envabir.
Il y a de l'argent, du plomb, du mercure dans son djebel vêtu de forêts ; ses vallons sont fertiles, et tout le pa}^ charmant dans ses retraites bocagères au bord des ruisseaux, ou grand et farouche à la tombée de ses monts dans la mer.
D^s Collo on est dans les laves du Goufi; on y iest(» jusqu'à l'outre-mont de « Minervia Chullu », pendant une cinquantaine de kilomètres, sur presque tout le contour de la presqu'île trapue des Seba Rous ou des Sept Caps.
Sept caps, en ne comptant que les géants parmi ces promontoires, mais à vrai dire il y en a sept fois septante fois sept fois dans l'épanouissement contre-marin du Goufi, lequel est un « monte » dans le sens espagnol du mot, c'est-à-dire autant forêt que montagne : parmi ses arbres domine le chêne-liège.
Avant que régnât la France, les Seba Rous étaient comme un autre et plus grand cap de Garde ; quand une nef s'y brisait, le Berbère goufiote assommait les matelots, les passagers, tant musulmans que chrétiens, ou les réservait pour la vente, s'ils étaient de bonne prise. Comme disent les Bédouins lorsqu'une caravane tombe dans le piège qu'ils lui
ALGÉRIE
ont tendu, ou qu*un voyageur inespéré passe par le sentier de rembûche : « C*est le bien de Dieu », c'est-à-dire le butin qu'Allah nous envoie.
Donc, rien d*étonnant, pensait-on, si les pécheurs, si les matelots italiens qui de tout temps fréquentèrent ces anfractuosités pour y décrocher le corail en eau creuse, ont appelé les tentacules du Goufi : le cap Bugiaroni ou cap des Traîtres. Or Bugiaroni vient, par corruption, de Tarabe Bou-6ouroun, les Cornes, les Promontoires. Et voilà ce que valent des étymologies en grand nombre.
Durant cinquante années le prétendu cap des Traîtres demeura la roche la plus boréale de l'Afrique française, par 37° 6' 20" — nous n'avions pas encore Tinestimable Bizerte et les pierres stériles de la Galite et des Galitons.
D*ici à la fin de notre Atlantide le littoral fléchit au sud : d'abord extrêmement peu, sinon localement, aux plages de golfe ou de baie tournées au sud ou au sud-est; Dcllis n'est guère au midi du 37« degré, Alger non plus.
Mais, à partir des promontoires de Ténès, et plus encore au delà du lieu de la côte où se touchent les provinces d'Alger et d'Oran, l'infléchissement augmente; Hostaganem est au sud du 36* degré, et le bout de notre rivage, là où TOued- Adjeroud sépare l'Oranie du Maroc, est presque sous le 35* — soit depuis les Seba Rous un recul de plus de 2 degrés vers le méridien.
Ainsi l'Afrique la plus septentrionale va des bouches de la Hedjerda, ou, si l'on veut, des roches littorales de Bizerte aux précipices vertigineux des Sept Caps.