Les Guechtoula des Arabes
Cet Isser est dit l'isser Oriental, par opposition à risser Occidental, rivière de TOranie dans la région de Tlemcen. On a tentation de rapprocher ce nom de celui de notre dauphinoise Isère. Comme mot, c*est certainement le môme. Pourquoi donc n aurait-il pas été donné aux deux rivières d'Afrique et à la rivière des Alpes françaises, par la même race et dans la même langue, au temps de THistoire inconnue?
Ce que fait le Sahel au sud et h Test du Jurjura, risser Oriental le fait à Touesl : il passe au pied du grand adrar, en un profond fossé d'enceinte.
Dans un bassin qui relève principalement de la craie, il est prodigieusement tordu. Des monts d'Aumale à ceux de Médéa, ses branches originaires ont leurs commencements dans le Titéri. L une, près de Ben-Chicao, naît au voisinage des fontaines de la célèbre Chiffa; l'autre vient de r « Asphodélière ï>, de Berrouaguia, qui fut la station romaine de Tanaramusa Castra; une troisième du mont Titéri lui-môme, une quatrième du Dira.
Tout cela, fait sur des djebels de 1200, 1500, 1800 mètres, serpente en un pays pastoral sur le plateau des Béni-Sliman, confédération de sept tribus maintenant disloquées, chez lesquelles le colon n'a pas encore fait son apparition. Jusqu'à ce jour celte Arcadie musulmane est à peu près vierge de souillures chrétiennes.
Grossi d'oueds sans nombre qui, malheureuseinent, sont des ueds, comme le dit un jeu de mots populaire en Afrique*, il a depuis longtemps atteint toute sa grandeur quand il arrive devant Palestre, bourg que porte un coteau dans une boucle de risser. Ici ce nom de victoire rappelle un désastre, en 1871, qui fut 1' « Année Terrible » de l'Algérie autant que 1870 celle de la France. Des bandes furieuses, Arabes et Kabyles, se ruèrent contre cette colonie que dominent, sur une rive des versants rougeâtres, et sur l'autre rive le Tégrimount (1028 mètres), pic pointu des Béni-Khalfoun -, elles égorgèrent la moitié des pionniers, la plupart Italiens du Tirol, qui avaient fondé le village près du vieux pont turc de Ben-Hini. Par bonheur Palestre était tout petit encore, et hameau plutôt que village; les ennemis, qui presque tous étaient des voisins, ne tuèrent donc que cinquantehuit malheureux sur les cent à cent vingt qu'ils avaient assiégés dans l'église et dans deux maisons moins maisonnettes que les autres. Insti*uite par ce drame, la France s'est proposé de doubler d'un réduit fortifié chaque nouvelle colonie qu'elle établirait en
1 Un ued est un oued sans o (sans eau).
Atlantide; mais, fidèle à ses mœurs, elle ne Ta pas fait pour toutes, et n'a pas toujours dressé ces réduits au meilleur endroit défensif. — Palestro relevé de ses ruines n'est plus village, mais petite ville.
Au-dessous de Palestro, l'Isser Oriental s'enfonce dans une gorge où il n'y a place que pour lui ; la route et le chemin de fer d'Alger à Constantine, qui suivent la rivière, ont été conquis à la mine dans la dureté du roc, paroi crayeuse d'où glissent des cascades. Çà et là, sur les corniches, dans les fissures et les brisures, des herbes s'accrochent, et aussi des broussailles et des arbustes où les singes se bousculent quand ils viennent boire au -courant de risser. On ne les y voit guère plus. Antan, le voyageur surprenait souvent leur troupe joyeuse. La route construite, le peuple grimacier redouta les charretiers et leurs charrettes, et depuis 1885 les convois de la ligne de fer interprovincîale les consternent : ce n'est plus au grand jour, c'est dans la nuit profonde qu'ils descendent au fieuve, quand se repose le grand monstre soufflant qui a deux grands yeux blancs par devant, et par derrière deux grands yeux rouges.
De ce défilé superbe l'Isser passe dans une vallée féconde, dans la plaine des Isser S animée par de jeunes colonies, qui recourent à la vigne comme à la fontaine d'opulence ; puis il se perd en mer entre des dunes auxquelles succèdent les petits caps du massif de Ménerville (464 mètres), ainsi désigné de la bourgade qui a remplacé le hameau de roulage si longtemps fameux à Alger sous le nom de Col des Béni-Aïcha.
Béni-Aïcha, d'après une tribu kabyle; col, parce que là s'ouvre, à 140 mètres seulement d'altitude, le passage le plus bas entre la plaine de la Métidja et l'Isser Oriental, à la marche de la Kabylie. Ce lieu fut pendant quarante ans 1' « Ultima Thule » de la colonisation : il n'est pourtant qu'à onze ou douze lieues d'Alger à vol d'oiseau, à treize lieues et demie par le chemin de fer.
Des collines de ce massif on voit à l'ouest la blancheur d'Alger après l'azur de sa baie.
L'Isser Oriental draine 647 500 hectares, en un cours de 200 kilomètres, ou un peu plus.