‹ La France et ses coloniesChapitre 92 sur 283 · X. ALGER · texte numérisé non relu

X. ALGER

1« Alger, fille du hasard. — S'en aller vers le midi, d'Alger jusqu'à la saharienne El-Goléa, qui

1. Ainsi nommée d'une grande tribu de langue arabe, d'origines mêlées.

touche aux Grandes Dunes, c*est faire à peu près autant de chemin sur la terre dure, sèche, immobile, que, sur Tonde mouvante et fraîche, on en fait d'Alger à Marseille, d'où part chaque Jour un bateau à vapeur pour El-Djézaïr.

Distance presque égale aussi d'Alger à Tunis en orient et à Tanger en occident, des promontoires . où la Méditerranée se sépare, vis-à-vis de la Sicile, en un bassin du Levant et un bassin du Ponant, jusqu'aux caps où la mer intérieure aspire l'Océan par la bouche de Gibraltar.

La cité merveilleusement belle, non par ellemême, mais par ses eaux, ses monts et ses cieux, occupe donc le milieu de l'Atlantide méditerranéenne, toute abstraction faite du littoral océanique. C'est là sa seule supériorité en Bfaghreb.

Lisbonne a son Tage; Londres son estuaire; Paris sa rencontre de vallées; Vienne son Danube; Varsovie sa Vistule au centre de l'Europe; Constantinople son Bosphore entre deux mers, entre deux mondes; Moscou est le lieu d'équilibre de la d sainte Russie » ; Alexandrie a son port près du Nil et de l'islhme scindé; Rig-de-Janeiro sa baie ; la Nouvelle-Orléans son « Père des eaux » ; Chicago son lac; New- York ses fleuves et bras de mer; Montréal la plus pure des profondes et puissantes eaux courantes, à l'étoilement de vallées qui mènent à l'Atlantique de Terre-Neuve, ù l'Atlantique de New-York, à la baie d'Hudson, aux cinq lacs qui sont les vrais « Lacs Majeurs ». — Mais Alger n'a rien de rien, si ce n'est le terreau de la Métidja.

Môme dans le Tell, elle est inférieure. Elle mène moins aisément qu'Oran, que Philippeville, de la côte au Désert, puis au Niger, par une route plus montagneuse, plus aride, plus altérée; elle n'avoisine pas comme Tunis le grand tournant de la Méditerranée; elle n'a pas deux lacs ainsi que Bizerte, un fleuve comme Bône, un port comme Bougie, Arzeu et Mers-el-Kébir; elle ne veille pas comme Tanger à l'entrée d'une mer dans un Océan; il lui manque les monts semi-polaires qui pourvoient Maroc d'eaux irrigantes; elle n'a pas l'oued intarissable de Fès, et, moins heureuse que Blida, Miliana, Mostaganem, Tlemcen, elle soupire après un peu d'onde vive.

Elle ne sait encore où boire? Prendra-t-elle ses eaux à Baba-Ali, dans un bas-fond de la Métidja, près de l'Harrach et du pied du Saliel, à 25 mètres seulement d'altitude, pour les monter à la hauteur de ses quartiers élevés? Ou fera-t-elle descendre en siphon les flots pris à 500 mètres au-dessus

des mers, dans l'Oued-Mocta, branche de l'Harrach qui serpente en un ravin de l'Atlas, entre un hérissement de monts dont la pointe suprême a 1629 mètres ? L'oued en son djebel, les aïoun en leur plaine peuvent lui suffire, mais sans excès, même ensemble*. Car Alger n'est pas seulement Alger, c'est aussi tout ce qu'il y a de villas éclatantes, parmi les orangers, les oliviers, les grenadiers, les figuiers, les palmiers, les cactus, les aloès agaves, depuis l'embouchure de l'Harrach jusqu'à la pointe Pescade, sur l'estran du golfe, sur le sahel de Kouba et de Mustapha et à tous les étages de la Bouzaréa (407 mètres).

Elle pourrait aussi puiser aux fontaines de Miliana; mais la ville du Zaccar est loin, son Oued-Boutan est précieux aux 3iilianiens comme aux AfTrevillois, et Alger s'honorera de ne pas imiter Paris, qui pompe toute la France à trente ou quarante lieues à la ronde, en Seine-et-Marne, en Yonne, en Aube<( en Aisne, en Seine-et-Oise, en Eure-:et-Loir. — Summum jm, summa injuria!

Certes on pouvait prédire à la « ville blanche » des palais et des jardins sans nombre dans les charmants ravins et sur les coteaux d'où l'on voit la mer, le fahs ou banlieue, l'Atlas de Blida, le Bou-Zegza, les neigeç kabyles; mais la nature n'y avait pas écrit à grands traits sur le sol : « Là sera la capitale d'un empire » .

C'est le destin plus que la nature qui lui a mis le diadème au front.

â*" Naissance et croissance d*El-Djéza!r. —

Le Punique trafiqua-t-il ici? Sans doute, puisqu'il y avait, à cinquante pas en mer, des rochers protecteurs de barques, et en arrière un pays verdoyant avec bœufs, chevaux, moutons, peaux et cornes, grains et fruits, huile et miel, bois et fer et pierre.

De fait, on n'en sait rien, et la romaine Icosium est pour nous la première et- bien petite Alger, bourgade éclipsée alors par deux villes voisines à l'ouest : Tipasa et Julia Cœsarea. Llle faisait face, à travers baie, à Rusgunia, romaine aussi, mais dont l'antériorité phénicienne est évidente, de par

1. Les sources de Baba-Ali sont entreleiiues par l'Harrach, rOued-Djènia et auUes oueds de l'Atlas qui, dès leuientrée en plaine, fillrent profondément sous les limons, terreaux et ffraviers; très constantes, elles donnent 500 (?) lities par seconde d'une eau qui. bien qu'épurée par le vaste crible de la Métidja, ne vaut pas en claire pureté les 500 (?) litres de l'oued de montagne. On vient de se décider à prendre une partie de ces fontaines, sans doute en attendant l'aqueduc de la Rivière du Gué (Oucd-Mocta).

U lluiLÏS. — NlH CuLOMlJ.

ALGÉRIE

la syllabe initiale du nom, ri/s, le promontoire. Cette colonie du a Cap » était proche de la pointe de Matifou, laquelle ferme à l'orient la baie, très régulièrement courbée, que termine à Toccident Téperon septentrional de la Bouzaréa : soit un écart de 20 kilomètres, au franc nord. C'est l'air de France qu'on respire ici aux fraîches heures de la brise de mer; Alger fait face à Béziers pardessus l'île catalane de Majorque ; et d'elle plus encore que de la ville des Biterrois le proverbe aurait pu dire : « Si Dieu descendait sur la terre, c'est ici qu'il habiterait ».

Icosium n'était plus; le chacal y avait sa tanière, le sanglier sa bauge, la panthère son tapissement sournois dans la broussaillc et la ronce, à l'ombre des murs croulants, quand une tribu berbère de la montagne prochaine y dressa ses gourbis.

On la nommait les Béni-Mezréna ; on la nomme encore ainsi, car elle n'a point disparu de ce monde; elle se trouve, petite, impuissante, ignorée, dans le djebel confus, au sud-est d'Alger, aux bords de Tisser Oriental, là où ce fleuve hésite en brusques torsions entre l'est et le nord, en aval du plateau des Béni-Sliman, en amont de la tragique Palestro. Peut-être ne sont-ils même pas 1500, sur un raboteux territoire de 6500 hectares traversé par la route d'Alger à Aumale, très dure, toujours ascendante ou descendante.

Les écueils qui rompaient l'élan de la vague valurent au village longtemps obscur le nom d'El- Djézaïr-el-Béni-Mezréna, c'est-à-dire les Ilots des Béni-Mezréna.

Puis le village prit consistance, surtout par des immigrations d'Espagne, quand le roi très chrétien décréta que les Musulmans retourneraient, de gré ou de force, dans TAtlantide qui les avait vomis.

On les expulsa par centaines de milliers, en plusieurs fois : Tagarins ou Maures du royaume de Valence*; Hedjarès ou Maures du royaume de Grenade. De Tanger à Gabès et au delà chaque ville du littoral en eut sa part.

Ceux qui se fixèrent à El-Djézaîr, dans la ville et dans la banlieue, entre murs comme marchands, hommes de métiers, bourgeois, hors murs comme jardiniers, étaient des Medjarès, des Andalous, plutôt que des Tagarins ou Valenciens.

Un beau jour, l'immortel corsaire, le plus jeune des Barberousse, qui venait d'arracher le Peiion ou

i. Et aussi du royaume d'Aragon.

Fort de l'îlot à l'Espagne, eut l'idée de cimenter entre eux les rochers d'avant-garde : dès lors El- Djézaïr fut nantie d'un port, et ce port la fit ville; puis la guerre et la flibuste relevèrent au rang de capitale d'un grand pays.

Les hommes de proie, les forbans d'abordage que le hasard avait débarqués sur l'estran d'Icosium s'y cramponnèrent malgré l'Arabe, le Berbère, le Maure des villes, et aussi malgré l'Espagne; on peut dire : malgré toute la chrétienté.

Contre tous l'Odjac tint bon. Appuyé sur ses janissaires, plus encore sur ses tribus maghzen, et ne dépendant du grand sultan de Constantinople que par de vaines formules, il conquit sur terre le ])«ys long de 1000 kilomètres, large de 600 à 800, que la France a mis dix-huit ans à soumettre. Entre temps ses flibustiers disputaient la mer aux Chevaliers de Malte et, l'une après l'autre, à toutes les puissances de l'Europe.

Môme ils firent plus de prisonniei*s sur les Chrétiens que les Chrétiens sur les Algériens. Il y eut, dit-on, jusqu'à 25000 forçats à la fois dans le maître bagne barbaresque, chrétiens plus ou moins gémissants, presque tous traités avec bienveillance, et dont beaucoup ne mouraient point « captifs au rivage du More ». La Catholicité rachetait les uns; d'autres en grand nombre reniaient le Dieu cloué sur la croix et s'absorbaient dans la nation maugrabine : de ceux-ci ne fut point le plus illustre de tous. Don Miguel de Cervantes Saavedra * ; ravi en mer, il traîna sept ans la chaîne dans les cabanons d'Alger, de 1575 à 1582.

25 000 galériens à la fois, c'est probablement beaucoup trop dire; comme également il ne semble pas possible que 100 000 à 200 000 hommes aient pu vivre dans la ville des Béni-Mezréna telle que les corsaires l'avaient close de murs, entre Bab-el- Oued et Bab-Azzoun sur la terre plane, et de la mer à la Casba sur le talus très raide.

L'an 1214 de l'Hégire* n'en signale que 750, mais déjà les forbans écumaient infiniment moins la mer.

Sur ces 750 chrétiens tenus aux fers, ou censés tels, on comptait 195 Espagnols, 103 Italiens, presque tous des Génois, 89 Fiançais dont 25 Coi-ses, 77 Maltais, 77 Grecs, 72 Prussiens, 44 Autrichiens de l'Adriatique, etc. Ainsi, tous les chrétiens méditerranéens, sauf les Maronites du Liban, pourvoyaient le bagne d'Alger; plus, à l'occasion, des mécréants de l'Europe du Nord.

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