LES YEUX DE L'ARMÉE
Les Yeux de l'Armée 71
NOTRE GUYNEMER
Le 25 mai, dans sa ronde du matin, Guynemer aperçoit une patrouille de trois appareils ennemis qui volent vers nos lignes. Ce sont des biplaces, moins maniables que les monoplaces, mais combien 5 plus dangereusement armés ! Il fonce sur ses adversaires, qui prennent la fuite. Il atteint l'un d'eux, le manœuvre pour l'amener dans son champ de tir, réussit à se placer légèrement audessous, tire, et, dès les premières balles, l'appareil
10 ennemi pique et tombe en flammes au nord de Corbény (nord-est de Craonne).
Le danger, pour le monoplace, est la surprise de l'arrière. Guynemer, virant, découvre un second adversaire qui revient sur lui. De bas en haut il
*5 tire encore et, comme le premier, à quelques secondes d'intervalle, l'avion prend feu et coule embrasé.
Sur ce doublé qui lui a pris quelques secondes, Guynemer est rentré au camp. Mais le combat
20 l'excite, ses nerfs se tendent, sa volonté se durcit. De nouveau le voici dans les routes des airs. Vers midi, un aviateur allemand ose survoler notre camp d'aviation. Comment a-t-il franchi le barrage? Pour monter si haut le chercher et
25 l'atteindre, quelle que soit la force ascensionnelle des appareils, il faut quelques minutes, le temps pour l'ennemi de s'enfuir après avoir accompli sa mission de reconnaissance. Or, tous les avions sont rentrés, tous, sauf Guynemer. Sur le champ
d'aviation, mécaniciens et pilotes, tout le monde regarde en l'air, les uns avec leurs yeux exercés, les autres avec des jumelles. Quelqu'un s'écrie tout à coup:
5 — Voici Guynemer ! Alors le Boche est perdu !
Guynemer arrive en coup de foudre. D'un peu
en arrière et dessous il tire. On n'entend qu'un
coup de la mitrailleuse. L'avion tombe à pic, le
moteur à toute vitesse vient s'enfoncer dans le
to sol à Courlandon, près de Fismes. D'une balle à la tête, d'une seule balle, Guynemer a tué le pilote.
Le soir, enfin, Guynemer sort une troisième fois. Vers sept heures, sur les jardins de Guignicourt,
is c'est-à-dire au-dessus des lignes ennemies, un quatrième appareil, abattu par lui, tombe en flammes. Pour annoncer une victoire, Guynemer, quand il rentre au camp, fait chanter son moteur. Il descend du ciel sur la cadence de VAir des Lam-
20 pions. Tous les hangars voisins sont avertis. Et aussi tous les cantonnements, tous les entrepôts, tous les dépôts, tous les abris, toutes les ambulances, toutes les gares, enfin, toutes ces villes disséminées qui représentent les arrières d'une
25 armée. Or, le moteur, cette fois, a chanté avec tant d'insistance que chacun, le nez en l'air, a écouté et interprété:
« Notre Guynemer a fait des siennes. »
Déjà l'aventure courait de bouche en bouche.
30 II y a toujours des gens pour voir et des gens pour porter les nouvelles. Ce n'était pas un avion qu'il avait flambé, mais bien deux, l'un sur Corbény,
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l'autre sur Juvincourt. A peine était-on d'accord, qu'il fallait se garer d'un troisième appareil qui dégringolait en flammes sur Courlandon, près de Fismes. Celui-là, tout le monde le vit, car tout 5 le monde crut le recevoir sur la tête. Il tombait en plein dans les rassemblements. Et le moteur qui chantait, informa la foule du nom du vainqueur. Mais voici qu'à la tombée du jour le moteur chante encore. Ah ! par exemple, c'est incroyable !
10 Une, deux, trois, quatre victimes. Quatre avions morts en une journée et par le fait d'un seul pilote ! De mémoire de fantassin, d'artilleur, d'homme du génie, de territorial, d'Annamite, de nègre, cela ne s'est jamais vu. Et des gares, des ambulances,
15 des abris, des dépôts, des entrepôts, des cantonnements, par cette soirée de mai où le couchant se prolonge, tout ce qui manie la pelle, la pioche, le fusil, tout ce qui pose des rails, décharge des wagons, empile des caisses, casse des cailloux,
20 tout ce qui panse des blessés, drogue des malades, porte des morts, tout ce qui travaille, tout ce qui se repose, tout ce qui mange, tout ce qui boit, tout ce qui vit en un mot, marche, court, se presse, s'agite, se précipite, prend le chemin du camp,
25 franchit les clôtures, envahit les hangars, contemple les oiseaux rangés, dérange les mécaniciens, réclame Guynemer. Une ville est là qui heurte les bois et les toiles des baraques.
— Guynemer dort, a dit quelqu'un.
30 Alors, sans protestations, sans vacarme, sans bruit, cette foule s'écoule, s'éloigne, se disperse, se perd dans les champs, s'enfonce dans la nuit qui
vient, va reprendre sa place dans les vallonnements qui bordent le champ de bataille. Tel fut le soir de la plus grande victoire aérienne.
Henry Bordeaux de V Académie française Vie héroïque de Guynemer. Plon-Nourrit, édit.