LE STRATAGÈME
Novembre, IQI5 La vie s'écoulait au centre, laborieuse et mono- S tone, quand, un beau soir de la semaine dernière, on vit apparaître au zénith un mastodonte prussien: biplan énorme, deux moteurs de 200 HP, quatre hommes à bord et deux mitrailleuses; au total, appareil dangereux et rapide. Le premier 10 des vieux serviteurs qui l'aperçut se jeta dessus; mais la lutte était vraiment trop inégale . . .
Cependant, confiants dans la fortune des audacieux, dans le hasard d'une balle heureuse, séduits par la gloire attachée à une telle victoire, d'autres *5 tentèrent l'aventure; au point qu'un ordre vint du commandement supérieur d'avoir à refuser le combat et à se mettre sous la protection du canon, sitôt le prussien signalé. Confidentiellement, devant nos mines déconfites, on annonça l'arrivée 20 prochaine, de Paris, d'un engin puissant conduit par un pilote fameux qui, luttant à armes égales, nous débarrasserait du prussien.
Dès lors, ce fut dans le parc, le désespoir et la rage quand on voyait le 420 HP (ainsi était
Les Yeux de l'Armée 75
désigné le monstre) passer, dédaigneux, hors de la portée des canons et vaquer paisiblement à ses reconnaissances.
La rage atteignait peu à peu au frénétique, et 5 rien ne venait de Paris.
Mais, un soir, au crépuscule, alors que, tous les appareils rentrés, la désolation nocturne envahissait le parc désert, une fanfare de moteur sonna, héroïque dans l'espace vide, puis se tut. Mais
10 tout le monde avait reconnu le son spécial du moteur du monoplan de J. P. . . Puis, au ras du sol, la fanfare héroïque éclata de nouveau, et Ton vit enfin sortir de l'obscurité le monoplan fameux qui venait en roulant, à petits coups de moteur,
15 jusqu'aux hangars. Là, le pilote descend, fait rentrer son appareil, l'enferme et s'en va sans rien dire. Le lendemain, au petit matin, plus tôt que quiconque, J. P. . . prend son essor; avant que l'aube indécise dessine sur l'herbe rose l'ombre
20 des hangars, il disparaît dans les nuages.
Puis, quand le mastodonte prussien apparaît, à son heure habituelle, très haut dans le ciel, J. P. . . lui tombe littéralement dessus, au bruit formidable du moteur sonnant une charge hé-
25 roïque.
L'autre, comme stupéfait, hésite un instant; quand la mitrailleuse de notre camarade commence à claquer, il fait front un instant, riposte, puis, reconnaissant un ennemi aussi rapide et plus
30 maniable que lui-même, vire de bord et refuse le combat, poursuivi par les huées de nos hommes et les volées de mitraille. Deux fois dans la journée
il tente le passage, deux fois J. P. . . fond sur lui du haut du ciel, et deux fois le mastodonte refuse la bataille.
Au camp, nous sommes partagés entre la joie et 5 la déception. J. P. . ., lui, impassible, à son ordinaire, descend, puis, sans mot dire, va s'enfermer avec le commandant du centre. Au bout d'un instant, il envoie un sapeur à la recherche du petit S . . ., qui court les nues à son habitude; le parc
10 s'emplit de clameurs, et quand S . . ., rappelé par signaux aux quatre horizons, prend enfin terre, il court rejoindre le chef et J. P. . ., s'enferme avec eux et ne reparaît point. La nuit vient; en dépit de toute curiosité, nous regagnons les can-
15 tonnements sans rien savoir de ce qui s'est tramé dans le mystère de ce conciliabule.
Maintenant, c'est une aube aigre, après une nuit de vent et d'ondées. Des nuées lourdes courent grand train dans le ciel, parmi les rafales
20 d'un suroît mouillé et pesant. Dans le petit jour
indécis, éclate en fanfare le moteur du monoplan
de J. P. . ., qui s'élance dans un essor vertical et
disparaît dans la confusion d'un ciel bousculé.
Quelques instants après, le petit biplan de S . . .
25 s'envole à son tour; aussitôt qu'il quitte le sol, il
commence à danser dans les rafales et son essor
n'a rien de foudroyant. Enfin, il disparaît dans
les nuages.
Avec mon observateur, nous causons paisible-
30 ment devant les hangars, attendant des ordres, tandis que, peu à peu, cette matinée s'écoule, un
Les Yeux de l'Armée 77
peu lente dans l'inaction, un peu mélancolique dans toute cette humidité automnale.
Et, tout d'un coup, résonne, dans les brumes lourdes brassées par le vent, le bourdonnement du 5 rotatif de S . . . , mais le bourdonnement un peu saccadé et rageur d'un moteur poussé à plein gaz, et bientôt, dans une éclaircie, nous voyons le petit biplan qui fuit éperdument; derrière lui, le 420 apparaît bientôt. Mais pourquoi S . . . ne de-
10 scend-il pas dans la zone de protection des canons ? Presque aussitôt, le prussien, qui gagne de vitesse, commence à tirer. Par quelle imprudence ce pauvre S . . . s'est-il laissé approcher? Il est perdu. En effet, il ballotte un instant, puis com-
15 mence à tomber, en feuille morte. Vainement, pour le sauver, les artilleurs ouvrent feu: l'autre est trop haut. Comme surpris de sa victoire rapide, il s'immobilise un instant, braque au vent, et continue de tirer, avec une carabine, contre
20 notre pauvre camarade qui vient au sol, ballotté au gré des rafales. Mais il y a vraiment trop d'art dans cette chute; le Boche peut s'y tromper, nous pas: nous reconnaissons, à la perfection du jeu, et avec quelle joie après l'angoisse, l'acrobatie
25 familière de notre cher petit S . . ., et, tout d'un coup, trépignant d'une allégresse délirante, nous comprenons.
Tandis que le Boche, dans sa rage aveugle, s'acharne contre le vaincu, au-dessus de lui, dans
30 les nuages, éclate le double tonnerre du moteur et de la mitrailleuse de J. P. . .
Et nous voyons le petit monoplan, d'un élan
forcené, fondre sur le monstre. Lui aussi a compris, mais trop tard . . . Obligé de regagner de la hauteur pour échapper au canon et de fuir l'attaque de notre héros fraternel, il a un moment de 5 lourde indécision. Puis, très vite, c'est la fin: le Boche oscille pesamment, pique du nez, s'enflamme et vient au sol.
Soudain, assagi et comme calmé après ce tumulte, J. P. . . coupe son moteur, tourne autour du io vaincu, à grandes orbes lentes, comme pour s'assurer de sa victoire, puis remet le gaz et disparaît dans le ciel d'automne, tout bousculé de rafales.
Le petit S . . ., auquel nous ne pensions plus, empoignés par le tragique de la lutte, revient, lui aussi, rôder sur le lieu du combat. Quand il en a paisiblement constaté le résultat, tranquillement, posément, si l'on peut dire, il manifeste son entière satisfaction par un triple looping.
Henbi André
Au-dessus des Batailles. Arthème Fayard & Cie., Paris.
(( N'oublions pas surtout que les hommes qui luttent sur l'Océan, loin de tous, doivent être, eux aussi, près de nos cœurs, et que, lorsque ion prononce le mot de guerre, on doit se souvenir que le front ne s'arrête pas au littoral, qu'il est infini et se perd, là-bas, dans la brume du large. ))
Arnould Galopin