DUEL DE SOUS-MARINS
L'Exploit de la « Circé »
Uœil au périscope,
... Ce jour-là, 12 mai, c'était le tour de veille de la Circé, et le lieutenant de vaisseau de Cambourg, son commandant, parti de la base la plus proche, venait depuis un certain temps de prendre, 5 en vue des côtes dalmates, cette position de plongée avec marche à petite vitesse sous faible profondeur d'eau qui permet une veille commode. En effet, durant ces longues heures que dure la tenue du blocus sous-marin, il importe de ne pas dépenser
10 trop rapidement ni l'air, ni l'énergie électrique, de manière à être paré à tout événement; il importe de ne pas se laisser deviner et, par conséquent, de ne pas tracer avec le périscope, sur une eau souvent très calme, ces deux rides par quoi se trahit le sillage
15 des périscopes.
Depuis des heures déjà le commandant et son second, par quarts alternatifs, surveillent l'étendue de la mer et la profondeur du ciel; les hommes qui, eux, ne voient rien, écoutent les renseignements que
20 donne l'observateur, veillent aux machines et se reposent. Parfois l'observateur signale une fumée, et aussitôt tous les cœurs de battre rapidement. Car si une fumée en temps de paix cause une joie tranquille, la satisfaction curieuse d'attendre la
25 rencontre d'un bâtiment croisé en mer, l'apparition d'une fumée en temps de guerre procure un
plaisir plus intense et plus âpre: c'est l'ennemi tant cherché, si longtemps espéré, toujours prêt à la dérobade, c'est la lutte possible, c'est l'exploit si longtemps et si souvent rêvé.
Un oiseau de mauvaise augure.
5 Duchesne est au périscope: il pousse une exclamation et tous aussitôt, dans le sous-marin, dressent la tête. Il y a quelque chose en vue. Oui, un point noir dans le ciel, un point noir qui se déplace avec rapidité . . . Mauvais gibier que
10 cet oiseau . . . , car c'est un hydravion, le pire ennemi du sous-marin, l'épervier qui, du haut du ciel dans cette eau limpide, si claire, si pure de l'Adriatique voit fort bien à 30, à 40 mètres de profondeur, par conséquent aperçoit très nettement
15 les contours sombres du sous-marin en plongée et peut le bombarder à son aise . . . Contre cet ennemi aérien une seule défense: la plongée aussi profonde que possible, mais la plongée à 40 mètres rend aveugle, et la Circê veut voir.
20 Le lieutenant de vaisseau de Cambourg a vite la certitude que cet hydravion est un protecteur de bateaux ennemis. En effet, de l'horizon surgissent deux silhouettes: un torpilleur et un sousmarin naviguant de conserve, le premier escortant
25 le second afin de le protéger contre les mauvaises rencontres possibles jusqu'au lieu fixé pour sa plongée.
Sus au pirate!
Un sous-marin ! A ce mot prononcé par l'observateur, un mouvement de colère soulève tout
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l'équipage. Un pirate ! Un de ces bandits de la mer qui poignardent sournoisement les navires sans défense . . . Un sous-marin allemand ! La joie étincelle sur tous les visages . . . Mais la 5 situation est assez compliquée: ce sous-marin est escorté par un chien de garde rapide, bien' armé, dont l'agilité, les canons et les grenades spéciales constituent un péril déjà redoutable. L'hydravion qui tournoie au haut du ciel est un danger plus
10 grave encore. Couler le convoyeur serait évidemment un joli coup de torpille qu'en une autre occasion la Circê ne manquerait point; mais il y a mieux à faire, et puisque l'occasion livre un sousmarin en surface, c'est à la bête de proie qu'il
15 faut réserver la surprise de l'attaque foudroyante.
La Circê déjà se prépare. A bord, chacun a pris
son poste de combat; et tous ces hommes qui ne
voient rien, mais qui savent, qui connaissent la double
menace du torpilleur et de l'hydravion, suivent
20 des yeux sur le visage du commandant installé
au périscope, les phases des manœuvres ennemies.
De Cambourg regarde, le visage collé à son
périscope; sans que sa voix change d'inflexions il
ordonne, il contremande, il ordonne à nouveau
25 suivant les mouvements des trois ennemis qu'il surveille. Son second, l'enseigne de vaisseau Reboul, répète les ordres, les fait exécuter; officiers mariniers et matelots obéissent sans un mot. Peut-être les cœurs battent-ils un peu plus vite que
30 de coutume, mais nul n'en laisse rien voir. Docile, la Circê évolue et glisse sous l'eau calme, tantôt plus vite, tantôt plus lentement, avec le ronron
doux de ses moteurs et le bruit frais de l'eau glissant le long de la coque.
Là-haut, le sous-marin allemand approche; autour de lui le torpilleur — un vieux bateau à S tournure d'ancêtre, à silhouette vieillotte — tourne et vire en chien de berger consciencieux; au-dessus de lui l'avion va et vient . . . Un petit tremblement chez le commandant: l'avion paraît rétrécir ses cercles: aurait-il vu la Circê? Trem-
10 blement de colère, car peu importe qu'il voie, cet avion — tout le monde à bord est prêt au sacrifice suprême — mais il faut qu'il voie trop tard, c'est-à-dire lorsque la Circê aura tiré. Non, fausse alerte: l'avion élargit le dessin de sa course, il n'a
15 encore rien vu.
Par contre, dans le périscope, le sous-marin ennemi grossit de minute en minute. Le voici. Un beau bateau d'ailleurs. Un U tout neuf et de grande taille, un redoutable engin: à l'arrière du
20 kiosque un ofiicier est assis, la tête entre ses mains.
La minute suprême.
« Tribord, stop ! » a prononcé de Cambourg de
sa voix la plus calme: la Circê pivote doucement
sans tracer un seul remous, et, souple comme un
congre, elle se glisse entre le torpilleur affairé et 2 5 le sous-marin tranquille. Les mains des hommes
se crispent sur les manettes de manœuvre. C'est
la minute suprême.
« Attention ! » ordonne le commandant. Puis,
dans le silence du bord, ce mot, ce mot tant attendu, 30 tombe tranquillement:
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« Feu ! »
Le second maître torpilleur Cozic, qui aime sa
torpille et la soigne comme un enfant chéri, est
prêt depuis longtemps: le mot n'est pas terminé
5 que l'engin est parti dans le ronflement grave de
son hélice déchaînée.
Treize secondes s'écoulent dans un silence de mort. Il est 11 h. 21 : une explosion nette, brisante, fait vibrer les tôles de la Circê et secoue dans leurs 10 douilles les lampes électriques.
— Ça y est ? demande une voix.
— Pour y être, je vous le garantis, répond gaiement le commandant de Cambourg qui, dans son périscope, à la place où naviguait le sous-
15 marin ennemi, ne voit plus qu'une haute colonne d'eau, de fumée et de débris. Frappé en plein milieu, le pirate a littéralement volé en éclats: c'est la peine du talion dans sa plus implacable et plus juste rigueur . . . Les victimes passées sont
.20 vengées; les victimes à venir sont sauvées . . . Sur l'eau brusquement troublée, d'innombrables débris pleuvent . . .
Un cri de victoire jaillit des poitrines, mais, aussitôt, une furieuse explosion secoue la Circê
25 qui tremble de bout en bout . . . C'est une bombe . . . C'est l'avion qui se précipite du haut du ciel et qui attaque.
Hourrah pour le vainqueur!
Immédiatement les barres sont mises en plongée; et la Circê, à pleine vitesse, descend sous la mer 30 dont seul le manteau peut la protéger.
La Circê descend . . . elle descend vite . . . trop vite ... si vite qu'elle paraît couler. Qu'y a-t-il? Sur un ordre, les barres sont mises « tout à monter » ; les moteurs « en avant à toute vitesse » tournent à
5 iooo ampères. La Circê descend toujours . . . elle prend une position bizarre, oblique, comme si quelque chose l'écrasait. Cependant on ne constate ni avarie, ni voie d'eau. Alors? Et brusquement la Circê fait un bond désordonné, reprend son
io horizontalité, monte comme un bouchon, et sur un commandement — car il ne faut pas émerger — replongeant, maîtresse de sa manœuvre, file à toute allure entre deux eaux. C'était un morceau de tôlerie du sous-marin ennemi qui, projeté au
15 loin par l'explosion, s'était étrangement abattu sur la Circê, accroché à elle, et qui, de tout son poids, l'entraînait aux abîmes, jusqu'à ce que les efforts désespérés de la manœuvre eussent enfin libéré le vainqueur . . . Minutes tragiques pendant lesquelles
20 l'officier en second Reboul résume la pensée de tous par ce mot tout simple et d'une émotion infinie: « La Circê peut craquer, elle a été bien payée. »
Certes oui, bien payée, car elle a fait de magnifique besogne; mais c'est en vain que le torpilleur
25 et l'hydravion fouillent la mer au canon et à la bombe. La Circê file à toute vitesse: elle regagne la base où, son exploit connu, l'attend un accueil triomphal . . . , car elle doit défiler entre les croiseurs, les torpilleurs, les sous-marins alliés dont les
30 équipages, rangés à la bande, la saluent, elle et son équipage, des hourrahs réglementaires, acclamant ainsi les vainqueurs d'un pirate, le sous-marin
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français, et en lui toute cette marine de France qui, depuis trois ans au péril quotidien de la mer et de l'ennemi, est toujours à l'honneur du danger et si rarement à la gloire de la bataille. Lectures pour Tous. ier août 191 7. Hachette et Cie.