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POUR SAUVER UN TRANSPORT

5 C'était un petit chalutier noir, au bordé rugueux et rapiécé, dont l'étrave tourmentée attestait les multiples réparations. Sa machine, que l'âge avait rendue poussive, battait encore avec force, souvent par à-coups, et les joints de la tuyauterie

10 laissaient bien fuser parfois quelques jets de vapeur; mais les mécaniciens attentifs savaient, avec un art merveilleux, prolonger l'existence de cette ancêtre toujours vaillante.

Depuis septembre 1915, ce petit vieillard de

15 bateau, quoiqu'il filât péniblement ses huit nœuds, fouillait courageusement la rade pour y relever les mines que les sous-marins sournois lâchent, çà et là, au fil du courant.

Ils étaient douze hommes à bord, douze gaillards

20 silencieux et tenaces, anciens pêcheurs pour la plupart, aujourd'hui mobilisés pour traîner des chaluts dans lesquels on ne prend plus de poissons, mais de gros engins bursiformes et grisâtres, pareils à ces monstres étranges que l'on ramène

25 des grandes profondeurs.

Le métier est rude, et ceux qui ont fait l'Islande

et Terre-Neuve déclarent que cette pêche nouvelle est encore plus fatigante que l'autre, car elle n'exige pas seulement de la patience et du courage, mais encore une sauvage et continuelle tension

5 d'esprit.

Et, chaque jour, sur cette mer inquiétante et farouche, que les femmes restées au foyer regardent maintenant avec terreur et maudissent plus que jamais, ils vont, les « dragueurs », ils vont

io sans arrêt, parcourant toujours le même champ, scrutant, d'un œil que le miroitement des lames finit par troubler, l'immensité glauque où chemine peut-être l'engin mystérieux qui porte la mort dans ses flancs.

iS Un moment d'inattention, une manœuvre sou* daine qui nécessite un changement de bord, et le monstre perfide, que mène le hasard, se déchirera sous le choc.

Ce matin-là, les hommes du petit chalutier

20 avaient été prévenus par un hydravion ... Ils savaient que, dans les parages où ils évoluaient, une mine invisible pour eux, mais que les observateurs du navire aérien distinguaient parfaitement, filait vers le sud-est, dressée par le jusant.

25 L'instant était grave.

Il fallait, à tout prix, empêcher cette mine de dériver davantage, car là-bas, à un mille à peine, deux grands transports chargés de troupes chassaient sur leurs ancres, attendant la marée pour

30 entrer au bassin

S'arrêterait-elle contre le barrage d'acier ou bien, par une de ces fatalités aveugles auxquelles

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semble présider un destin malicieux, allait-elle s'engager dans l'étroit chemin débouchant sur la rade?

Deux dragages opérés à la hâte n'ont rien donné 5 . . . un troisième, exécuté avec plus de méthode, n'a pas été plus heureux. Un chalutier de secours, prévenu par signaux, arrive à toute vapeur, mais la mer est dure et, comme il a vent debout et courant contraire, que les lames le recouvrent à

10 demi lorsqu'il pique du nez dans la plume, sa marche est si lente qu'il semble parfois immobile, et l'on entend le bruit de son hélice battant furieusement dans le vide, avec un tic-tac de moulin.

15 L'hydravion survole toujours la mer. Un moment, il a perdu de vue la mine dérivante, à cause d'un remous de vase qui a troublé les fonds et, quand de nouveau il la retrouve, elle file droit sur l'un des transports, comme guidée par un génie

20 malfaisant.

Encore deux cents mètres et elle va, de son antenne dressée comme un dard de reptile, heurter la quille du grand navire où des centaines de soldats « espèrent », en chantant, le moment de

25 débarquer.

Renseigné par la vigie aérienne, le petit chalutier tente une suprême manœuvre. Il finit par accrocher la mine qui tournoie, roule comme un marsouin, mais se dégage brusquement de l'é-

30 treinte et continue d'avancer, dansant entre deux eaux. Rien maintenant ne peut l'arrêter dans sa course; elle va droit à la grande coque de fer dont

ço La France Éternelle

la ligne de flottaison rouge met sur la mer houleuse une longue traînée de sang.

Alors, le capitaine du chalutier, debout sur la passerelle, lance un ordre aux mécaniciens. La 5 vitesse augmente: la machine donne tout ce qu'elle peut, comme une vieille jument cravachée, puis le petit bateau, après une évolution rapide, présente par tribord son flanc au courant. La mine arrive ! . . . Ils ne la voient pas, les io hardis matelots. Mais ils savent qu'elle avance, et ils comptent les secondes en attendant le choc qui va les envoyer par le fond . . . L'un des hommes de l'équipage a enlevé le pavillon qui flotte à l'arrière et l'a hissé au mât de misaine, 15 pour qu'il émerge encore après l'engloutissement !

Là-bas, les soldats chantent toujours, ignorants du grand drame qui se joue en face d'eux.

Cependant, l'engin de mort tarde à venir. 20 Aurait-il été entraîné dans une autre direction, par un courant sous-marin ? Hélas ! non ... il avance toujours, car l'hydravion a lâché deux bombes pour essayer de l'atteindre.

Les deux bombes ont manqué le but !

25 Presque aussitôt, une explosion formidable, qui tient de la foudre et du canon, emplit les échos de la rade ... Le chalutier coupé en deux s'enfonce dans la mer . . . On voit son avant et sa poupe piquer vers le fond, pareils à deux bras noirs 30 érigés vers le ciel.

Le transport est sauvé ! . . . Les soldats pourront débarquer tout à l'heure et le pavillon tri-

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colore qui flotte sous la brise au mât du chalutier salue en frémissant ceux qui vont, là-bas, chercher la victoire.

Arnould Galopin Sur le Front de Mer. Albin Michel, Éditeur, Paris.

UN ARRAISONNEUR

C'est la nuit. Il vente forte brise du sud-ouest. 5 De gros nuages, frangés parfois d'un rayon de lune, roulent dans le ciel sombre.

Au large de la rade de X . . ., le S . . ., un chalutier chargé de l'arraisonnement d'un secteur, tangue et roule sur la lame; quelques torpilleurs 10 en patrouille glissent dans l'obscurité en fouettant l'eau de leurs hélices.

Sur Far raisonneur, la bordée de quart est à son poste et le capitaine, mettant à profit quelques instants de calme, s'est retiré dans la chambre de 15 veille pour établir ses bordereaux de fin de mois, car il est aussi comptable et doit tenir ses livres avec autant de régularité qu'un employé de l'inscription maritime.

Soudain, la] porte s'ouvre avec fracas et le chef 20 de timonerie paraît, semblable à un monstre marin sous son ciré ruisselant d'eau:

— Capitaine, dit-il, il y a eu certainement un torpillage, car nous venons d'entendre une détonation dans le nord-est . . .

25 Sans demander d'autres explications, l'officier s'élance sur la passerelle et commande au moyen de son porte- voix:

)ns.

illir

— Chacun à son poste de combat!

Au bout de vingt minutes, on commence à apercevoir des débris flottant çà et là sur la mer. 5 Nul doute, un navire a été torpillé dans ces parages. . . . Les naufragés, s'ils sont parvenus à mettre les chaloupes à la mer, doivent être dans les environs. ... Il faut se lancer à leur recherche et les recueillir au plus vite.

10 Bientôt, l'homme de quart signale.

— Une chaloupe à bâbord!

En effet, dans le fugitif rayonnement du phare,

on aperçoit une chose blanche qui s'élève et s'abaisse sur les vagues. Le capitaine manœuvre 15 aussitôt pour approcher de cet objet indécis qui doit être un canot, quand une voix s'écrie, dominant le ronflement des machines:

— Un sous-marin par tribord avant !

L'assassin, qui vient déjà de couler un navire

20 et qui est demeuré sur ce que l'on peut appeler le lieu du crime, avance droit sur l'arraisonneur. Il faut faire face au danger, mais les naufragés, que l'on distingue maintenant et que l'on s'apprêtait à secourir, poussent des cris de détresse en voyant

25 le chalutier. Doit-on les abandonner? L'arraisonneur doit-il songer d'abord à son propre salut et laisser couler ces malheureux qui appellent au secours?

La situation est tragique, mais le capitaine est

30 un homme de sang-froid.

— La barre à gauche ! commande-t-il. Bien ! . . . gouvernez droit!

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Le S ... a décrit une courbe brusque et présente maintenant son étrave au sous-marin, qui se rapproche. Alors commence une double manœuvre merveilleuse d'audace, et qui exige de la part 5 de celui qui la fait exécuter une dose d'énergie peu commune. L'arraisonneur fait machine arrière et, tout en reculant pour se rapprocher de la chaloupe des naufragés, ouvre résolument le feu sur le pirate, qui n'est plus qu'à faible

10 distance et qu'il aveugle au moyen de son projecteur. . . .

Les projectiles pleuvent sur le sous-marin boche, qui riposte avec vigueur. Le S ... est atteint, à droite de l'étrave, un peu au-dessus de la ligne de flottaison. Il faut aveugler la brèche, et trois des

15 marins occupés au saufetage sont obligés de descendre dans la cale. A cet instant un nouvel obus frappe l'arraisonneur qui lâche une rapide bordée, et, soudain, le pirate ne donne plus signe de vie. Il a disparu du rayon lumineux dans lequel il se dessi-

20 naît vaguement, comme à travers un fin brouillard. Peut-être a-t-il obliqué à droite ou à gauche de façon à prendre le chalutier de flanc, mais le projecteur mobile a beau fouiller la mer, il n'aperçoit plus la silhouette noire qui, quelques minutes aupara-

25 vant, dansait devant lui sur les flots. Le pirate a certainement été atteint, car il n'eût pas si brusquement renoncé à la lutte. A la place qu'il occupait, un cercle brillant, qui forme comme une mare stagnante au milieu des vagues, indique

30 maintenant l'endroit où il a disparu. C'est la tache d'huile, la fameuse tache révélatrice qui marque

la fin des submersibles et révèle toujours la déchirure fatale par laquelle la mort a pénétré.

Les naufragés sont maintenant à bord. Ils

sont douze, douze pauvres gars transis et grelot-

5 tants que Ton fait aussitôt descendre dans la

chambre de veille pour qu'ils se réchauffent un

peu.

Alors, le S . . . envoie au port, par le Sans Fil, io le radio suivant : « Venons de couler un sousmarin . . . légères avaries . . . Rentrons immédiatement. »

Et c'est tout. Le merveilleux acte d'héroïsme que vient d'accomplir Tarraisonneur est contenu 15 dans cette simple phrase. C'est ainsi qu'il sera enregistré sur les livres de marine jusqu'à ce qu'un rapport du capitaine le complète définitivement. Et ce rapport, soyez-en sûrs, sera aussi court que possible ... Le drame y sera raconté laconique- 20 ment ainsi qu'une chose toute naturelle, un de ces incidents de bord comme il s'en produit journellement.

« Le marin, me disait dernièrement l'amiral X . . ., est tellement habitué au danger qu'il ac- 25 complit les actes les plus merveilleux sans se douter qu'il est un héros. »

N'est-ce pas le plus bel éloge que l'on puisse faire de ceux qui, depuis trente-neuf mois, luttent si courageusement sur le front de mer, loin de tous, 30 ignorés et sublimes? . . .

Arnould Galopin

Sur le Front de Mer. Albin Michel, Éditeur, Paris.

(( Alsace-Lorraine, fille de la douleur, sois bénie ! Depuis quarante- trois ans, par ta fidélité, tu maintenais, sous nos poitrines souvent irritées, une amitié commune. Les meilleurs recevaient de toi leur vertu. Tu fus notre lien, notre communion, le foyer du patriotisme, un exemple brûlant. Aujourd'hui, le feu sacré a gagné la France entière. Tu nous as sauvés de nous-mêmes. A nous de te délivrer, Rédemptrice. ))

Maurice Barrés de V Académie française

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