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DANS UNE ÉCOLE D'ALSACE AVANT LA GRANDE GUERRE

Par cette sombre après-midi d'hiver, la classe, avec son grand poêle de faïence, ses murs blanchis à la chaux, ses tableaux noirs couverts de modèles d'écriture, avait un aspect des plus tristes. 5 Une grande carte de géographie, bariolée de couleurs vives, et portant en lettres énormes le mot « Deutschland », tranchait seule sur cet ensemble.

Le maître, un bon vieux à cheveux blancs, était

10 au pupitre, expliquant aux enfants les rudiments de la grammaire; il parlait lentement, d'une voix grave et douce, dans laquelle perçait son souci de faire entrer, à force de patience, un peu de son savoir dans toutes ces petites têtes attentives

15 autour de lui.

C'était au pays annexé, dans un village d'Alsace. Il y avait là, écoutant la leçon du professeur, une trentaine de bambins, les uns figures roses et joufflues, coutumières de la gaieté et du rire, les

20 autres, les « grands », l'air plus sérieux, avec une sorte de mélancolie au fond de leurs yeux.

Le « maître », le père Mùller, n'avait pas à se plaindre de ses élèves: tous de bons petits sujets, sages et dociles ... Le professeur expliquait en ce

25 moment «l'infinitif»; pourtant, malgré leur vif

désir de s'instruire, les pauvrets, à certains moments, étouffaient un bâillement significatif. C'est que cela n'avait rien de folâtre « l'infinitif ». Ah! si le père Millier leur avait raconté, comme il le 5 faisait souvent, des guerres, des batailles, à la bonne heure !

Sans doute, le père Mùller devina, grâce à ces bâillements éloquents, le muet désir de ces petites âmes, car, frappant sur son pupitre avec une

10 règle de bois noir, il laissa tomber ces mots: « Mes

enfants . . . demain je vous questionnerai sur ce

que je viens de vous dire . . ., maintenant nous

allons passer à la leçon d'histoire. »

La leçon d'histoire ! Quel rêve ! Tous les bras

15 s'étaient croisés instantanément. Les grands yeux étonnés fixaient le vieux maître. Le père Mùller rajustait ses besicles sur son nez, et, d'une voix basse, il commençait.

Il avait auparavant jeté un coup d'œil circulaire, comme s'il eût craint quelque indiscret. Puis il

20 avait regardé dans la rue, la rue toute blanche sous la neige qui tombait depuis la veille. Sans doute il était rassuré, car il parlait.

« Oui, mes enfants, oui, vos ancêtres furent

25 grands. A Valmy, à Jemmapes, à Wattignies, les paysans de la République Française, les soldats de l'an II tenaient tête à toute l'Europe coalisée. Aux accents de la Marseillaise, ils enclouaient les canons, prenaient les villes, délivraient les peuples

30 du despotisme des rois . . .

C'étaient des hommes géants qui portaient partout la bonne parole et qui brisaient les chaînes

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des opprimés. Plus tard, les mêmes hommes, sous Napoléon, faisaient le tour du monde, promenant le drapeau tricolore aux quatre coins de l'univers. »

5 II s'échauffait maintenant, sa voix, de sourde qu'elle était, prenait des intonations étranges . . . Il semblait vivre ses paroles . . . Ses yeux brillaient d'une flamme singulière derrière les verres de ses lunettes, et il continuait . . .

10 II contait la légende héroïque : Austerlitz ! Auerstaedt ! Iéna ! la Prusse écrasée sous la botte impériale. Puis les luttes gigantesques: Wagram et la mort de Lannes, Eylau et son cimetière tragique, Friedland, le radeau de Tilsit, portant la

15 gloire de l'Empire ! Puis, c'étaient les mauvais jours: la guerre d'Espagne! Saragosse et ses moines fanatiques ! La guerre de Russie ! La Moskova ! L'incendie du Kremlin ! La Bérésina ! et la retraite lamentable des grognard s, avec Ney

20 et Murât, faisant le coup de feu.

Il arrivait à la campagne de France: Brienne, Champaubert, Montmirail, Arcis-sur-Aube ... les adieux de Fontainebleau et enfin les Cent- Jours; Ligny et Waterloo ! Waterloo ! les prodiges de

25 Mont-Saint- Jean ! la charge furieuse et légendaire des cuirassiers de Milhau . . . Puis la chute, le coucher du soleil, Sainte-Hélène !

Ah! si vous aviez vu la classe à ce moment! Sur tous ces jeunes visages se reflétait une sorte

30 d'extase. Devant les yeux de ces tout petits passait, tourbillon flamboyant, l'épopée de la Grande- Armée !

ioo La France Éternelle

Le vieux reprenait avec un peu plus d'entrain dans la voix:

« Soyons fiers, mes enfants, soyons fiers d'être

descendants de ces hommes. Malgré les malheurs

5 qui se sont abattus sur le pays de vos aïeux, vous

êtes Français; sachez-le bien! Français . . . quand

même.»

H A ce moment, on cogna à la porte de la classe: 10 le père Mûller s'arrêta interloqué, l'air embarrassé de quelqu'un qui aurait fait un mauvais coup.

Puis brusquement, en faisant signe à un blondin d'une douzaine d'années:

— Spiegel, parlez-nous de l'infinitif.

15 Le gamin récita ce qu'il savait, pendant que le maître allait ouvrir la porte. Un personnage à grosse houppelande, botté jusqu'aux cuisses et portant binocle à monture d'or, entra; c'était l'inspecteur du district, lequel en tournée dans le

20 pays, venait visiter l'école.

Le vieux maître ôta sa calotte; les petits se dressèrent, droits comme des i, pour saluer ce fonctionnaire.

Le nouveau venu ôta ses gants fourrés, monta

25 au pupitre et appelant un élève:

— Peux-tu me dire quel est cet endroit . . . là . . . plus loin que la frontière ... en montant . . .

Il désignait un point minuscule dans le haut, une ville: Sedan.

30 L'enfant resta muet.

Monsieur l'Inspecteur blêmit de colère, et le renvoyant à sa place:

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— A un autre Même réponse.

— Ah! ça, c'est donc une gageure, Monsieur Mùller! dit le visiteur d'un ton rogue, ou bien il

5 faut croire que votre enseignement laisse à désirer. Je serai peut-être plus heureux avec celui-là.

Il appela un autre élève, et, désignant de la règle, un autre point noir : Metz !

— Le nom de cette place forte ? . - . 10 Silence complet.

— Décidément, je n'ai pas de chance, chez vous, Monsieur Mùller, fit l'Inspecteur, accompagnant ses paroles d'un mauvais regard à l'adresse du vieux maître.

15 II fit signe à un quatrième enfant, et, le doigt sur un autre point de la carte:

— Le nom de cette ville ?

— Wissembourg.

— Ah ! et qu'y a-t-il de remarquable à Wissem- 20 bourg?

Alors sans sourciller, le petit débita d'une haleine:

— Le 27 décembre 1793, les représentants du peuple, Lacoste et Baudot et le Général Lazare

25 Hoche entrèrent à Wissembourg, après une grande victoire sur les coalisés.

— Bah! fit l'Inspecteur intéressé, et c'est tout ce que tu sais?

— Tout ! monsieur ! tout !

30 — Eh bien ! mon petit ami, il y a un fait que ton maître a négligé de t'apprendre; c'est que Wissembourg est surtout célèbre par la grande victoire

remportée sur les Français, le 5 août 1870, par S. A. le prince royal de Prusse.

L'enfant alla s'asseoir; alors M. l'Inspecteur s'approcha du père Mùller et lui tint le discours S suivant:

— Monsieur Miiller, ces enfants sont assurément élevés dans la haine des institutions existantes. Je vous avertis paternellement de ceci: je vais adresser mon rapport à Monsieur le Recteur et

10 reviendrai ici dans trois mois. Si vous continuez à inculquer à ces enfants de semblables erreurs, je vous avertis que nous n'hésiterons pas à vous révoquer, et que nos représailles ne s'en tiendront pas là . . . Ainsi prenez garde; sur ce, j'ai l'honneur

15 de vous saluer !

Et là-dessus, l'inspecteur, remettant ses gants

fourrés et faisant sonner ses bottes sur le plancher,

sortit de la classe en fermant la porte avec fracas.

Le père Mùller s'était accoudé pensif à son

20 pupitre . . . Un flot de sang lui montait au visage . . . Avoir supporté, sans dire mot, pareille insolence; deux larmes tombaient des yeux du pauvre homme, qui pleurait sans apercevoir les petits, lesquels se serraient contre lui, comme pour le

25 protéger . . . Alors le vieux maître, amenant les enfants devant la grande carte, posa lui aussi son doigt sur le mot « Sedan » et leur dit:

— Je n'ai peut-être plus que quelques années à vivre et je n'ai pas le courage de vous quitter, mes

30 chers enfants . . . Quand vous serez des hommes forts et courageux, il y a longtemps que je dormirai dans la tombe; alors vous penserez à votre vieux

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maître, et ce point-là . . . voyez- vous ... ce pointlà . . . vous l'effacerez ! . . .

Auguste Faure

L'Image de la Guerre. Mars 19 16.

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