LE SOLDAT INSTITUTEUR
Le petit Frantz, ce matin-là, était très en
15 retard pour aller à l'école et il avait grand 'peur
d'être grondé. Son maître l'accueillit pourtant
sans un reproche. Pourquoi le bon M. Hamel
s'était-il avisé de mettre ses plus beaux habits du
dimanche: redingote verte, jabot plissé, calotte
20 de soie noire brodée? Frantz se l'expliquait
d'autant moins que jamais il n'avait vu son maître
si triste. Que se passait-il? Frantz ne l'apprit
que trop tôt, quand M. Hamel monta en chaire:
25 — Mes enfants, dit celui-ci à ses élèves d'une
voix tremblante d'émotion, c'est la dernière fois
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que je vous fais la classe. L'ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l'allemand dans les écoles d'Alsace-Lorraine ... Le nouveau maître arrive demain. Aujourd'hui, c'est votre dernière
5 leçon de français. Je vous prie d'être bien attentifs.
Toute la classe fut bouleversée. Comme ils s'en voulaient, à cette minute, ceux qui trop souvent avaient perdu leur temps à faire l'école buis-
10 sonnière ! Jamais écoliers ne furent plus dociles et plus appliqués.
A midi sonnant, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice se firent entendre. M. Hamel se leva, tout pâle, s'appuya au mur et,
15 de la main, donna le signal du départ. Les petits écoliers alsaciens ne devaient plus jamais le revoir; la dernière classe française venait de prendre fin.
Cette scène poignante, que nous conte, dans une de ses plus belles nouvelles, le grand romancier
20 Alphonse Daudet, date de 1871, l'année terrible de nos derniers revers. Quarante-quatre années ont passé depuis lors. Ce qu'elles furent pour nos frères d'Alsace-Lorraine, annexés de force à l'Allemagne, ce qu'elles représentent pour eux de dou-
25 leurs et de vexations, nul d'entre eux ne l'oubliera jamais . . . Par les pires moyens, l'Allemagne s'efforçait d'arracher de tous les cœurs fidèles le souvenir de la Patrie perdue.
Elle n'y est pas parvenue. Et rien n'est plus
30 émouvant que l'accueil fait par ces populations si
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longtemps opprimées à ceux de nos héroïques soldats qui ont déjà reconquis une partie de l'Alsace: partout on fête leur victoire, on les acclame comme des libérateurs.
5 Quel plus éloquent témoignage que cette lettre d'un petit Alsacien, adressée à un jeune Parisien de nos amis qui fit naguère de fréquents voyages en pays annexé. Elle vient d'un village tout proche de Thann, la vaillante cité sur laquelle notre 10 drapeau flotte aujourd'hui. Lisez cette lettre, tout à l'honneur de l'écolier qui l'écrivit:
Mon cher Louis, Comment te décrire notre joie? Nous voici redevenus « Français pour toujours », selon les
15 paroles mêmes du généralissime Joffre, qui nous a fait l'honneur de nous rendre visite et de nou? apporter « le baiser de la France. »
Plus besoin de se cloîtrer chez soi le soir, de fermer prudemment les volets pour parler des amis
20 de Paris — ou pour lire des livres de chez nous. J'ai sorti de l'armoire les vieux livres français où je n'étudiais qu'en cachette. Ils trônent aujourd'hui sur ma table, et il faut croire que je n'ai pas trop mal profité de leurs leçons, puisque notre nou-
25 veau maître d'école m'a fait hier des compliments.
Car il faut te dire que nous avons un nouveau
maître d'école. Il s'appelle le sergent Dorval.
Oui, le sergent, tu as bien lu: notre maître est un
sous-officier, naguère encore instituteur dans un
30 petit village voisin de la frontière, et qui a fait vaillamment le coup de feu contre les Boches.
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Nous l'aimons tous, notre nouveau maître. Il est si brave, si gai; si empressé à nous distraire après les heures d'étude! Et il nous conte de si. belles histoires! Ce qui nous intéresse le plus,
5 c'est naturellement le récit des combats auxquels il a pris part. Il nous dit quelle minute d'émotion ce fut pour ses camarades et lui lorsqu'ils franchirent la frontière et purent abattre les poteaux allemands qui séparaient l'Alsace de la terre de
10 France. (Tu as dû voir un de ces poteaux aux Invalides, au milieu de tant de glorieux trophées conquis par les troupes françaises.) Notre maître nous raconte aussi les prouesses des chasseurs alpins, alertes, vifs, toujours prompts à se glisser
15 derrière les buissons, à se faufiler dans les sapinières pour surprendre l'ennemi. Le temps de faire pleuvoir sur lui une grêle de balles, et nos Alpins disparaissent aussi vite qu'ils sont venus. Ce que le sergent Dorval oublie souvent d'ajouter,
20 c'est qu'il s'est lui-même signalé par une admirable bravoure, qui lui a valu d'être cité à l'ordre du jour de l'armée. Il a sauvé son capitaine, frappé d'une balle au genou pendant un furieux assaut. L'officier était tombé si près des lignes
25 ennemies qu'on ne savait comment le secourir. Le sergent Dorval n'hésita pas. En rampant, il se glissa jusqu'à l'endroit où gisait son chef et parvint à le ramener vers nos positions. Le capitaine, aujourd'hui en bonne voie de guérison,
30 a écrit à son sauveur une lettre émouvante, que nous avons tous lue avec des larmes aux yeux. Notre maître, pendant les premiers jours, nous
faisait la classe en plein air. Mais depuis que les autorités françaises ont décidé de rouvrir les écoles dans les villages reconquis, nous avons repris notre place devant nos pupitres. La pre-
5 mière classe française dans l'ancienne « Schule und Gemeinhaus » (maison d'école et mairie) fut, tu le devines, une solennité. Tous nos petits Alsaciens avaient mis leurs plus pimpants habits de fête. Quelques parents se groupèrent dans le fond de la
10 salle. Lorsque le sergent monta en chaire, chacun le salua d'un mot de bienvenue. Il nous remercia en patois, et si malicieusement que toute l'assistance éclata de rire. Puis nos cahiers neufs s'ouvrirent pour la dictée. Elle commençait par ces mots,
1.5 que notre maître prononça d'une voix émue: a La France est notre patrie. Vive la France!)) Il faut croire que nous savions tous par cœur cette belle phrase, car les plus petits eux-mêmes — ceux dont la main tremble encore — l'écrivirent sans
20 un pâté et sans une faute d'orthographe.
Après la classe, notre maître prend souvent part à nos jeux. Il arrive que d'autres soldats se mettent avec lui de la partie, quand nous jouons à la petite guerre. Il faut voir avec quelle fierté
25 nous défilons, lorsque ces braves encadrent notre petite troupe ! Parfois, nous obtenons qu'ils nous prêtent un instant leurs fusils ou leurs képis. Quand l'un d'eux passe sur la place du village, devant la vieille fontaine que tu connais, c'est à
30 qui d'entre nous fera le plus beau salut militaire. Et jamais nous ne nous séparons de nos grands amis sans crier en chœur: « Vive la France! »
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Les villageois, eux aussi, fraternisent avec les troupes. Ils se disputent pour les loger. Les plus belles chambres, les draps les plus fins sont toujours pour les soldats. Ceux-ci ne savent com-
5 ment reconnaître tant de prévenances, et s'ingénient à rendre à leurs hôtes de menus services. On en voit, en manches de chemise, qui coupent le bois dans les cours, arrosent le jardin ou bêchent les carrés de choux aussi vaillamment que s'ils
10 n'avaient pas supporté les fatigues d'une si rude campagne.
Grâce à eux, le village a retrouvé enfin son aspect de jadis — cher aux « anciens » qui se souviennent, évoquent les vieux souvenirs en
15 fumant lentement leurs longues pipes.
La plupart de nos commerçants ont déjà remplacé leur enseigne allemande par quelque belle enseigne toute neuve, où des mots bien français luisent en lettres d'or. LApotheke est redevenue
20 une Pharmacie et l'aubergiste ne veut plus se souvenir que son hôtel, naguère encore, s'appelait Restauration.
Jusqu'aux boîtes aux lettres qui se sont rajeunies ! Un cor de chasse jaune sur fond bleu les
25 décorait naguère. Aujourd'hui, elles sont toutes repeintes aux trois couleurs. C'est bien le moins, puisque nous avons la joie d'y trouver souvent des journaux de France, remplis de réconfortantes nouvelles qu'on se répète de porte en porte.
30 La Justice, elle aussi, se transforme. Thann a son tribunal français, inauguré il y a quelques semaines. Ce fut une belle cérémonie. Passant
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devant une haie de dragons qui formaient le piquet d'honneur, un capitaine vint prendre place au prétoire. A peine eut-il prononcé ces mots: « Au nom du peuple français ...» qu'un commande-
5 ment bref retentit: « Portez armes ! » Un cliquetis d'armes, des sabres qui brillent, puis un grand silence, que troublèrent soudain des sanglots étouffés ... Il y avait, au fond de la salle, un groupe de vieux Alsaciens qui ne pouvaient plus
10 contenir leur émotion.
T'en ai-je dit assez, mon cher Louis, pour te donner une idée de nos joies et de nos espoirs? Pas un jour qui ne nous apporte la consécration de la victoire. Délivrés du joug allemand, nous
15 aspirons tous d'un même cœur à la définitive revanche qui en libérera tous nos frères d'Alsace- Lorraine, impatients de redevenir comme nous
« Français pour toujours. »
Jacques Carolles Mon Journal.