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L'ORGANISTE

C'était un bien digne homme que Maître Jacob 20 Risler, bourgeois de Strasbourg et organiste de la cathédrale.

Toute la ville connaissait Risler; il dirigeait la

maîtrise de la cathédrale, composait des messes,

des oratorios pour les grands jours de fête, alliant

25 à une étonnante virtuosité d'exécutant une science

prodigieuse de compositeur. Tous les Stras-

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bourgeois aimaient cette bonne figure d'honnête homme, ce vieux musicien, compagnon des deuils et des réjouissances de la cité, qui s'en allait de son petit pas tranquille, à l'heure des offices,

5 l'oreille hantée par quelque suave Salutaris ou par quelque Laudate retentissant.

Quand il arrivait devant la cathédrale, Jacob Risler s'arrêtait, contemplant longuement la haute basilique, triomphale en sa robe de pierre. Il

10 aimait son monument, le père Risler; il le connaissait depuis le portail jusqu'à la flèche . . . Souvent, dans ses moments de loisir, l'organiste montait jusqu'à la plateforme des tours; il s'accoudait là, sur la rampe ouvragée, et, F œil perdu

15 dans l'horizon, s'enfonçait dans une rêverie profonde . . . Quel tableau ! Dans le lointain les Vosges, le Rhin déroulant sa majestueuse nappe d'argent, et, de l'autre côté du fleuve, les cimes de la Forêt-Noire se perdant dans le ciel. Extase !

20 Alors, le vieux musicien oubliait la terre . . .

L'organiste tirait alors de sa poche un morceau de papier à musique et un crayon: il jetait fiévreusement sur les portées quelques notes, quelques signes de lui connus, et, avec une extraordinaire

25 vélocité, redescendait les cent soixante marches conduisant à l'église. Il s'asseyait devant l'orgue, et bientôt tous les registres de l'instrument, les uns graves et mélancoliques, les autres aigus et cristallins, se mariaient dans un large torrent

30 d'harmonie . . .

Du fond de l'église, la voix de l'orgue s'élevait lente et majestueuse . . . Risler était à son poste,

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et, les mains sur le clavier, préludait à cette marche triomphale qu'il composait depuis quinze jours. Ce fut d'abord une large harmonie, quelques mesures sévères et recueillies, sortant de l'âme des 5 bassons. Puis, le motif s'enfla démesurément en une improvisation guerrière dans laquelle s'unissaient tous les registres de l'orgue: altos aux sanglots éperdus comme des lamentations de damné, violoncelles pleurant toutes les larmes de

10 la douleur humaine, hautbois aux cristallines envolées, et hachant tout cet ensemble de leurs rythmes surhumains, l'immortelle chanson de Rouget de Lisle, la Marseillaise, alternant avec le Chant du Départ. Les vieux piliers de la cathé-

15 drale, géants secoués par un vent de bataille, tremblaient sous cette musique d'enfer: oui, c'était bien avec ces quelques notes, le Chant de guerre de V Armée du Rhin et la sublime inspiration de Méhul, que les Va-nu-pieds de l'An deux

20 de la République forçaient les cités allemandes et chassaient, devant la révolution libératrice . . . Prussiens, Badois, Wurtembergeois, Hessois, Hanovriens, Poméraniens, dont la lignée s'étalait aujourd'hui insolente, sur le pavé de Strasbourg

25 vaincue.

Dans un râle suprême, la marche s'éteignit: une clameur furieuse grondait sous les voûtes de la cathédrale . . . Des soldats, l'œil en feu, la moustache hérissée, montaient à l'orgue, prêts à faire

30 payer cher au père Risler ses musicales fantaisies, quand ils reculèrent épouvantés. Affaissé sur son siège, la cravate dénouée, la face pourpre, les

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yeux éteints, Risler, une indicible joie au visage, dormait son dernier sommeil: il avait vengé la cathédrale !

Auguste Faure L'Image de la Guerre. Mars 19 16.

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