‹ La France éternelleChapitre 27 sur 66 · L'ANNEAU D'ARGENT · texte numérisé non relu

L'ANNEAU D'ARGENT

Dans le village alsacien de T . . . les petites

S maisons à façades multicolores semblent chuchoter: comme les coiffes de vieilles femmes, les pignons se penchent et se touchent pour mieux entendre la grave nouvelle. Dans les rues tortueuses et mal pavées, c'est un va-et-vient inaccoutumé; en

10 silence, les femmes pleurent, à la hâte elles font des emplettes. Au seuil des chaumières, propres et bien rangées, les vieux réfléchissent tandis que les aïeules, de leurs doigts fébriles, achèvent une paire de chaussettes. Les marmots s'accrochent à la jupe

15 de la mère, le dernier né crie dans sa bercelonnette. Filles et garçons échangent des photographies, des bibelots sans valeur qu'ils serrent jalousement sur le cœur. Certain sentiment qui constituait une bonne amitié se précise à l'heure tragique de la

20 séparation, et le baiser refusé la veille devient celui des fiançailles; c'est la consolation du partant. Il sait qu'à travers les espaces une promise l'accompagne par la pensée.

Les jardinets sont dépouillés de leur parure pour

25 fleurir les recrues. L'ombre crépusculaire grandit sans parvenir à apaiser l'humble village. Du clocher de l'église qui couronne l'éminence, s'échap-

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pent des plaintes. Quel est donc ce malheur qui plane et trouble la quiétude habituelle ? . . .

En 1870, le pittoresque village de T ... a perdu sa nationalité française. La blessure ne s'est

5 jamais cicatrisée; alsacien avant tout, il souffre et vit avec son mal. Aux heures cruelles, il se replie sur lui-même, en silence, il souhaite sa délivrance. Les années passent, son régime est sévère; les mauvaises langues disent que la mère-patrie

10 l'oublie: mais il espère quand même. Les ancêtres, en évoquant le passé, semblent radoter; avec respect, on écoute les récits cent fois contés. Entre eux les Alsaciens se fréquentent, les jeunes échangent des promesses et jamais fille ou garçon ne s'allie

15 aux descendants des usurpateurs. Les deux partis qui divisent la petite ville se tiennent sur la défensive et s'évitent pour ne pas saluer.

Peu ou point de journaux; les feuilles allemandes sont délaissées, les quotidiens français sont rares

20 et si muets sur la question d'Alsace-Lorraine. A la veillée, les récits des aïeux sont encore la meilleure gazette. Le travail est un réconfort : on pense peu, on s'occupe beaucoup et la tâche de chaque jour s'accomplit.

25 Puis, à la fin de juillet 1914, une rumeur, venue on ne sait d'où, trouble le repos du village.

« Vous savez la nouvelle? Il paraît qu'il va y avoir la guerre entre la France et l'Allemagne. Plusieurs gars du pays ont dû rejoindre leur régi-

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ment allemand. Les pauvres petits ! Leurs parents qui aiment tant la France ... Je vous le disais bien que nous n'étions pas oubliés, mais il fallait attendre. Et puis, même pour nous délivrer,

5 peut-on souhaiter la guerre; c'est si affreux. Une fois, monsieur le Curé a dit que la France voulait racheter l'Alsace-Lorraine, mais ils n'ont rien voulu savoir. Il paraît que ce sont eux qui attaquent comme en 1870. Sait-on la vérité? ah !

10 pourvu que notre France soit victorieuse ...»

Ainsi vont les commérages, moitié vrais, moitié faux. Oui, c'est bien l'ordre de mobilisation et le cœur alsacien saigne pour sa jeunesse martyre. Dans les villes des jeunes gens ont franchi la

15 frontière; mais dans l'humble village, on connaît trop tard la nouvelle.

A la dernière chaumière, avant les champs, demeurent le vieux père et son fils, la mère s'en est allée au pays de l'inconnu. Elle était Française,

20 avait épousé un brave Alsacien, vaillant combattant de '70, qui possédait un peu de terre. Malgré l'occupation allemande, les parents sont restés, pour conserver à l'enfant l'héritage de famille. Mais le coup fut trop rude pour la pauvre

25 femme. Une nuit, la fièvre l'emporta; le père et le fils restèrent atterrés et plus unis encore dans la douleur.

L'heure du service militaire sonna. Que faire? En servant la France, c'était se séparer; un jeune

30 Alsacien risque la forteresse en rentrant en Alsace. En ce monde ils n'étaient que tous deux. A regret

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la décision fut prise et le fils dévoué sacrifia sa nationalité à son père. Aujourd'hui, c'est la guerre. Le pauvre vieux sent bouillir en ses veines le sang de l'Alsace française. A l'instant des adieux 5 s'apprête un sublime sacrifice. Il enlève de son doigt l'alliance de sa femme, un simple anneau d'argent, et la remet à son fils en disant:

— Prends la bague de ta mère, souviens-toi qu'elle était Française et jure sur sa mémoire que tu ne

10 tireras pas un coup de fusil contre les Français.

— Je le jure, répond l'enfant, en passant à son doigt l'anneau sacré qui le fiance avec l'unique Patrie. Le vieillard étreint le jeune homme qui s'éloigne d'un pas ferme, en véritable fils de France.

15 Dans les régiments allemands, les Alsaciens ne sont pas ménagés et sont placés en première ligne. Un soir de bataille, la terre est humide de sang et jonchée de cadavres, les blessés se traînent et gémissent.

20 Enfin, la canonnade s'apaise; un soldat français se penche sur un uniforme allemand et distingue les mots de « mère! », « France! ». A-t-il bien entendu ? Est-ce une hallucination ? Il questionne l'infortuné et recueille ces paroles:

25 — Prenez cette alliance et quand le village de T . . . sera français, portez-la à la dernière chaumière, dites bien à mon père que je n'ai pas tiré sur les Français.

Comme le soldat veut le transporter:

30 — Laissez-moi mourir en terre d'Alsace, secourez mes frères, dit-il, en désignant les fantassins français.

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Puis les mots « mère ! France ! Alsace ! » s'échappent des lèvres mourantes. Avec le dernier souffle s'envole une belle âme!

NORA BlELECKA

Limage de la Guerre. Avril 1916.

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