LA ROSE DE MULHOUSE
La troisième semaine d'août, après divers en-
5 gagements de peu d'importance, nous sommes arrivés à Reininger, joli bourg aux grandes maisons peintes, aux larges toits, que les Allemands viennent d'abandonner. Là encore, ils ont laissé des traces de leur passage, une quarantaine de maisons ont
10 été brûlées et le clocher de l'église a été démoli à coups de canon.
Dans tous les coins du village c'est le même spectacle, une odeur épouvantable se dégage des décombres . . .
15 ... Là-bas, dans la direction de Mulhouse, on entend de vives canonnades, les camarades sont en train de moudre notre café, c'est le moment de partir.
Après quelques heures de marche, nous arrivons
20 aux premiers faubourgs de Mulhouse. La laborieuse cité remplit l'horizon du moutonnement de ses toits multicolores; au fond, du côté de Dornach, la lutte continue.
Une grande animation règne dans les rues, la
25 foule semble heureuse de nous voir. Un bon vieux grand-père à barbiche blanche vient serrer la main
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à quelques-uns d'entre nous et nous montre triomphalement sa médaille de la guerre de 1870-71.
Nous avançons d'un pas joyeux, levant la tête, fiers de fouler ce sol reconquis et d'apporter à la
5 population le salut amical de la France.
Je remarque une jolie petite maison aux murs couverts de glycines, aux volets finement ciselés, villa coquette où Ton aimerait se reposer quelques instants loin du bruit, nid délicat où Ton voudrait
10 connaître de pures tendresses et de simples bonheurs.
Soudain, ô miracle, voici qu'une des fenêtres s'ouvre, et comme une délicieuse vision, une jeune fille se penche au dehors et regarde défiler le régi-
15 ment. Elle est vêtue de blanc et semble très jolie, ses cheveux blonds comme les blés d'Alsace sont partagés en deux nattes qui nimbent d'or son visage; elle nous sourit.
Puis, d'un gracieux et vif mouvement, elle
20 arrache une rose placée sur son corsage et après l'avoir embrassée la jette au milieu des soldats. Je la reçois en pleine figure; avec quel bonheur je saisis l'offrande parfumée; déjà nous dépassons la maison, je me retourne pour remercier la généreuse
25 et douce donatrice, mais la fenêtre s'est refermée et la petite villa reprend son sommeil dans les glycines mauves.
A la pose, quand les faisceaux sont formés, je 30 me mets à l'écart et je contemple la fleur de la petite Alsacienne. C'est une rose blanche aux tons d'ivoire, un parfum très doux s'en exhale.
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O toi, qui me jetas cette rose, ton unique rivale, chère petite inconnue, sois bénie pour ce geste adorable !
Va, j'en ai compris le clair symbole. Je n'ai pas 5 la fatuité de croire que c'est à moi personellement que s'adressait le présent embaumé; ce que tu voulus, c'est exprimer à l'armée française ta joie de son arrivée. Reine et fleur toi-même, tu ne pouvais que te servir de la reine des fleurs pour ton
10 message; par elle tu as envoyé un baiser au soldat de France, parce que le soldat de France venait délivrer ta patrie. Ainsi autrefois les blanches damoiselles offraient des fleurs aux vainqueurs. Nous avons accepté ton hommage, sachant bien
15 qu'il ne venait pas seulement d'une blonde et belle jeune fille, mais de l'Alsace tout entière. Aussi, en te remerciant, nous acclamons l'Alsace que pour nous incarne ta grâce juvénile.
Et cette rose qui m'est échue, je la garderai
20 précieusement comme une relique très chère, peutêtre demain sera-t-elle rougie de mon sang. Blanc et rouge, ce seront encore les couleurs d'Alsace . . .