COMPOSITION D'UNE FILLETTE
« Que ferons-nous de nos aiguilles à tricoter quand la guerre sera finie ? »
Tel était le sujet proposé aux élèves d'un de nos lycées de filles et voici la page écrite par une 10 fillette de onze ans.
Ce que nous ferons de nos aiguilles à tricoter quand la guerre sera finie? mais la seule chose, il me semble, que nous puissions en faire; nous en ferons des tricots pour les petits qui resteront sans
15 papa; et pendant longtemps, longtemps encore, on tricotera en France, et quand nous porterons nos tricots dans une pauvre famille, si l'un des enfants nous remercie, nous lui dirons: « Petit, il ne faut pas nous remercier, cela n'en vaut pas la
20 peine. Qu'est-ce que nous t'avons donné ? Un peu de laine, un peu de notre temps, mais toi, pense à ce que tu nous as donné, tu nous as donné ton papa, c'est-à-dire après ta maman ce qui t'était le plus cher au monde, car c'est pour nous
25 défendre tous qu'ainsi que tous les autres il a donné sa vie. » Et, aidant l'enfant à mettre la petite veste que nous lui aurons tricotée, nous lui
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dirons encore: « Pars vite à l'école, petit, et, si en arrivant dans la grande salle tu vois une nouvelle carte de France, toute neuve et agrandie, sois-en fier, car c'est au sang de ton père, comme au sang 5 de tous les soldats, qu'on doit d'avoir pu l'agrandir. »
Et l'enfant partira chaudement vêtu. En arrivant à l'école, il retrouvera d'autres enfants qui, eux, n'ayant pas perdu leur papa, auront pu
10 aller avec leur maman acheter leurs tricots dans les grands magasins, de beaux tricots de couleurs voyantes, avec des cols et des manchettes rayés; mais lui, le petit orphelin, il ne les enviera pas; il sera plus fier de son tricot noir, peut-être pas très
15 bien fait, que les autres des leurs, car il sentira confusément que ce tricot donné en souvenir de son papa, c'est presque comme si c'était son papa lui-même qui le lui avait envoyé, son papa le héros. Et comme quand on a eu un papa que tout le
20 monde admire, on ne peut pas être le dernier de
sa classe, le petit se mettra à travailler avec ardeur.
Et voilà pourquoi tant qu'il y aura des orphelins
de la guerre, personne en France ne déposera ses
aiguilles à tricoter.
Le Temps.