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JOJO ET MONETTE

25 Dans les premiers jours d'octobre nous recevions une dépêche nous annonçant l'arrivée de Simone Brizou, âgée de trois ans, à la colonie des Orphelins de la Guerre, fondée le 2 août 1914, à Étretat.

Il y avait là déjà cinq cents enfants, orphelins de mère et dont les pères étaient mobilisés. Leur nombre augmentait chaque jour. Ils venaient de tous les points du territoire, mais surtout des 5 régions envahies. Certains d'entre eux avaient été recueillis jusque dans les lignes allemandes. D'autres arrivaient seuls, à pied, de très loin, en petites bandes conduites par quelque aîné intrépide; d'autres encore étaient envoyés en hâte, avec leurs

io papiers d'identité épingles dans la poche du tablier. C'était le cas de Simone Brizou. Quand le train s'arrêta en gare d'Étretat, nous vîmes descendre d'un compartiment de troisième classe une petite fillette qui ouvrait de grands yeux étonnés.

15 Elle portait à son cou cet écriteau: « Je vais chez les Orphelins de la Guerre, à Étretat, et je suis confiée aux bons soins des voyageurs. » C'était elle assurément.

Dès les premiers jours de la mobilisation, le père

20 était parti au front. Des voisins charitables avaient recueilli l'enfant, sans#doute, et ne pouvant la garder plus longtemps, venaient de l'expédier aux Orphelins de la Guerre. Telle était probablement la simple histoire.

25 — C'est bien toi . . . Voyons, comment t'appelles-tu ?

— Monette, balbutia-t-elle.

— Monette Brizou, n'est-ce pas?

— Il me semble bien, observa quelqu'un, que 30 nous avons dans la colonie un petit garçon de six

ans qui s'appelle aussi Brizou . . . Joseph Brizou . . . N'as-tu pas un frère?

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La fillette, après une hésitation, prononça ces deux syllabes:

— Eh bien, il est ici, ton petit frère; tu vas le 5 voir.

En effet, Joseph Brizou se trouvait dans la colonie depuis plus d'un mois. Comment ces deux enfants, le frère et la sœur, avaient-ils été séparés ? Par le hasard des circonstances, sans doute.

10 L'horrible guerre, dans les départements envahis, faisait de ces drames, parmi tant d'autres, détruisant les foyers et dispersant parfois les membres de la même famille.

C'était l'heure de la classe. Les petits de l'école

15 maternelle, créée dans la colonie, chantaient. Le silence se fit, quand Monette parut, conduite par la main. La directrice dit simplement:

— A qui c'est cette petite sœur-là ?

Nul ne répondit; ils avaient tous l'air ébahi. 20 — A qui c'est cette petite sœur-là? répéta la directrice . . . Alors personne ne veut la reconnaître ?

Enfin un garçonnet se dressa, et Monette, étendant le bras, s'écria:

— C'est Jojo !

25 Le frère et la sœur s'embrassèrent. On assit la nouvelle arrivée sur une chaise à part, au milieu de la salle, parce qu'elle était la plus petite. Et la classe continua. Après le chant, c'étaient différents exercices; on apprenait aux enfants les gestes du

30 forgeron, de la couturière, et le bruit de la mouche, et le vol de l'oiseau, et comment tombe la pluie. Puis, on allait en promenade; puis, au ré-

fectoire . . . Quelques jours s'écoulèrent. Monette et Jojo ne se quittaient plus. Visiblement, ils complotaient quelque chose, car ils se parlaient tout bas, en se tenant par la main et en échangeant 5 des sourires mystérieux.

On remarquait seulement qu'au goûter de quatre heures ils ne mangeaient que leur pain sec, réservant précieusement la tablette de chocolat à laquelle ils avaient droit, comme les autres enfants.

10 Ils préféraient la mettre dans leur poche, la cacher

soigneusement sous leur tablier . . . Pourquoi? On

n'en savait rien et on ne cherchait pas à s'expliquer.

Cela, d'ailleurs, n'avait point d'importance. On

était libre de manger ou de ne pas manger son

15 chocolat. Et l'on avait trop à faire dans la colonie d'Étretat pour prêter son attention à ces petites choses.

Cinq cents enfants à surveiller, à entretenir, à élever ! Ils étaient divisés par groupes, par familles,

20 occupant chacune une villa, sous la direction d'une « mère » provisoire. Et chaque groupe se distinguait par la couleur du polo de laine que portaient tous les petits colons: il y avait les Mouettes, les Violettes, les Mandarines, les Coquelicots. Le

25 dimanche, le personnel dirigeant recevait deux familles, enfants et mamans. On distribuait des jouets, des récompenses; on s'ingéniait à créer un peu de joie dans la colonie.

Jojo et Monette étaient cités pour le bon exem-

30 pie, tous deux obéissants, ordonnés et tranquilles. Ils faisaient un peu bande à part, étant inséparables et se plaisant à causer seuls dans les

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coins. Ils devaient se raconter des histoires bien intéressantes.

D'ailleurs, on les entourait d'une sollicitude toute

particulière, non seulement parce qu'ils étaient les

5 plus petits, mais aussi et surtout parce qu'une

lettre récente avait appris la mort du père, tombé

au champ d'honneur dans les batailles de l'Yser.

Monette et Jojo étaient donc maintenant tout à fait orphelins. Ils n'en savaient rien. Ce sont des 10 choses qu'on ne dit pas aux enfants de cet âge, tant qu'on peut les laisser dans leur douce ignorance. Il serait toujours temps de leur révéler la vérité après la guerre, après la victoire.

En attendant, Monette et Jojo continuaient à 1.5 comploter. Un matin, ils entrèrent au bureau, portant un paquet mal ficelé.

— Que venez- vous faire ici, mes enfants ? fit une voix grave.

Jojo prit la parole:

20 — C'est pour envoyer ce paquet à notre papa qui est à la guerre, dit-il sans bégayer.

— Qu'est-ce qu'il y a dans ce paquet?

— Du chocolat, déclara fièrement Jojo.

— Trente tablettes, ajouta Monette.

25 Tout le monde se regarda, surpris, interloqué. Des yeux s'embrumèrent de larmes; ceux des enfants, au contraire, brillaient de joie.

Une femme se retira pour ne pas pleurer devant eux.

30 — C'est bien, Jojo. C'est bien, ma petite Monette, dit Emile Vitta, le fondateur de l'Œuvre, d'une voix où tremblait une émotion mal con-

tenue ... Je vois que vous avez bon cœur tous deux ... On ne vous abandonnera jamais. Vous étiez nos enfants, vous le serez bien plus encore maintenant.

5 Puis, avec un sourire, il conclut: — C'est entendu, on enverra ce colis à votre père et on y ajoutera d'autres tablettes de chocolat pour que ce soit plus gros. Mais, à partir d'aujourd'hui, il ne faudra plus vous priver de chocolat à votre

10 goûter . . . Allons, il faut aller jouer, c'est l'heure

de la récréation.

Paul Brulat

Chevalier de la Légion d'honneur.

Membre du Conseil d? Administration de V Association des Orphelins de la Guerre.

(( Une vieille, penchée, près de Verdun, sur une tombe fraîche! Des gendarmes l'interrogent: « J'arrive de la Rochelle, répondelle. Cinq de mes hls étaient déjà morts dans cette guerre. Je suis venue ici, où il est enterré, pleurer le sixième, mon dernier. )) D'un mouvement spontané, les quatre hommes émus par la grandeur tragique de ce spectacle, rendent les honneurs militaires et présentent les armes. La mère se redresse et, dans un sanglot, elle pousse le cri sublime, que ses morts et son cœur lui inspirent: (( Vive la France, quand même ! ))

Louis Barthou

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