LA SŒUR BENIGNE
Elle s'appelait sœur Bénigne. Elle entrait chaque jour dans le dortoir, à la nuit tombante, et sa seule présence était un soulagement aux appréhensions des blessés, qui redoutent tant ces
5 heures sombres, où les cauchemars, la fièvre, les douleurs, les étouffements, font sournoisement Tassaut des lits.
Elle passait la porte, disait: « Bonjour » de sa voix fluette ... et au Heu de trois femmes qui toute
10 la journée s'empressaient pour eux, les trente blessés n'avaient plus soudain que cette sœur, petite et maigre, aux épaules étroites, à la mince figure, mais qui les faisait tous sourire d'aise, parce qu'elle était pour chacun un secours assuré
15 contre la nuit.
La nuit ! C'est si terrible toute une nuit ! — Un soldat qui s'est battu, qui est épuisé, qui souffre, est comme un grand enfant docile et malheureux. Il ne suffit plus d'un pansement. Dès
20 qu'il fait sombre, il faut le consoler, même s'il ne demande rien. Pour marcher sous le feu, il n'a pas eu peur: il a peur ensuite quand il en est sorti. Et c'est un spectacle impressionnant et fantastique que la première nuit d'hôpital d'une trentaine
25 d'hommes couchés dans la même salle, mais qui, n'ayant pas connu l'horreur des mêmes combats, bataillent ensemble avec leurs rêves, dont ils s'effraient les uns les autres. Le cauchemar de ceux-ci est un assaut furieux; ceux-là hurlent,
blessés; d'autres commandent; d'autres gémissent. Et la sœur d'abord, la sœur si petite, la sœur Bénigne les défendait contre eux-mêmes dans cette lutte de fantômes, où elle restait calme, courageuse, 5 tenace dans sa bonté . . .
Elle s'approchait d'un lit. Elle disait: «Voyons, petit, qu'est-ce que tu racontes? Es-tu fou!» Elle rentrait la main sous les draps, essuyait le front, remontait l'oreiller, et le « petit » se calmait,
10 pour qu'elle allât plus loin. De son pas feutré, elle passait de l'un à l'autre. A mesure qu'elle se penchait sur chacun, la grande bataille imaginaire s'apaisait, s'éteignait; quelques soupirs, des ronflements; et le vrai sommeil où l'on oublie venait
15 calmer, grâce à elle, ces élans dans le vide et ces terreurs pour rien.
Le cœur content, elle s'asseyait alors deux secondes dans un mauvais fauteuil, contre la table où, sous un abat-jour épais, brûlait une petite
20 lampe à la mèche baissée. Elle prenait son chapelet.
A peine avait-elle mis les doigts au premier grain
qu'une voix geignait: « Ma sœur ...» Elle se levait:
on entendait le chapelet qui roulait sur sa robe . . .
Il faut l'avoir suivie, étudiée, il faut avoir eu sa
25 cornette tout près de soi, pour comprendre ce que ce cœur de femme, dans un corps pourtant délicat, était capable, pendant neuf heures interminables, de faire et de dire à de pauvres diables en proie aux misères de la guerre.
30 Ses yeux purs inspiraient la confiance. Quand elle promettait: «Ça va se passer», la douleur semblait moins aiguë; et c'était merveille surtout
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de voir avec quelle habileté légère elle se coulait d'un lit à l'autre, s'engageant toujours à revenir tout de suite, et redisant vingt fois, si elle passait sans s'arrêter: « Me voilà . . . me voilà. » — On ne 5 peut pas dire qu'elle marchait dans ce dortoir; elle glissait. On la voyait passer sans l'entendre: éveillé, on se croyait somnolent . . .
René Benjamin
Gaspard. Ar thème Fayard et Cie., Éditeurs, Paris.