AU SOLDAT QUI NE REÇOIT JAMAIS DE LETTRES
Évidemment, il y en a bien peu, parmi nos soldats, qui ne reçoivent jamais de lettres. Mais, s'il n'y en a qu'un, c'est à celui-là que j'écris.
Je te vois d'ici, mon pauvre petit gars, je vois ton 15 embarras et ta tristesse lorsque le vaguemestre paraît, un paquet de lettres dans les mains, et fait l'appel: « Un tel . . . un tel . . . un tel . . . » et distribue aux mains avides les enveloppes qui renferment les vœux de la famille et les baisers 20 des mamans. Tout le monde est grave, et chacun tend l'oreille. Pas toi, tu sais d'avance qu'il n'y a rien pour toi, que jamais il n'y a rien pour toi.
Tu ne pleures pas. Tu es habitué à de pareilles mésaventures. Tu sais bien que tu n'es pas comme
Soldats de France 173
les autres. Les autres ont chacun un père et une mère; toi, tu n'en as jamais eu. Tu es tout seul. Tu te bats cependant aussi bien que les camarades. Et lorsque tu fais seulement aussi bien S qu'eux, tu fais, toi, quelque chose de plus.
Ils se battent, les autres, pour défendre le foyer de leurs ancêtres, et pour défendre leurs biens. Tu n'as ni foyer, ni ancêtres, ni biens, et tu te bats cependant avec autant de cœur que ceux qui
10 reçoivent des lettres à chaque courrier. Pour qui,
pourquoi, alors, fais- tu le coup de feu? Tu ne te
Tes peut-être jamais demandé. Je vais te le dire.
Tu te bats pour l'avenir. Les autres se battent
pour le passé ou pour le présent. Toi, c'est pour
15 les enfants que tu auras. Si vraiment quelqu'un se bat pour un idéal, c'est toi, c'est bien toi. Tu te bats pour les petits Français qui viennent de naître et pour ceux qui naîtront, tu te bats afin qu'ils n'aient pas à subir la honte de la domina-
20 tion des barbares . . .
Si tu meurs à ce métier, nul ne te pleurera, mon pauvre gars. Mais tu ne mourras pas. Lorsque tu reviendras, victorieux, tu sais bien que tu ne recevras que des hommages collectifs. Après
25 avoir eu les vivats de la rue, tu te retrouveras tout seul, comme d'kabitude, tandis que les autres s'en iront vers des maisons où on les attend, se faire mouiller les moustaches par les larmes des mamans tremblantes et par les baisers des petits
30 frères un peu effrayés devant celui qui revient de la guerre. Il n'y a pas pour toi de coin de cheminée où l'on placera le jeune héros, parti gamin, revenu
vénérable et à qui l'on fera raconter devant des
voisins, invités tout exprès, ses misères et ses gloires.
Courage, mon bon petit bougre ! Je vais te dire
une chose, je vais te faire une prophétie: la jolie
5 fille à qui tu penses, celle à qui tu n'as pas osé dire ton amour, celle que tu aimes ou que tu vas aimer, celle-là te regardera avec des yeux plus doux lorsque tu reviendras et qu'elle saura que tu fus courageux.
10 Vas-y donc, et gaiement ! Ne pense pas que tu vas mourir. Il ne faut pas mourir. Et, à la guerre, le meilleur moyen de ne pas être tué, c'est de tuer celui qui te vise. Fuir ne sert de rien; les balles rattrapent le meilleur coureur. Aie confiance!
iS La vie a toujours été pour toi, jusqu'ici, injuste et
cruelle. Elle te doit une compensation. Tu l'auras.
Ne te dis pas: « Je vais me sacrifier. » Dis-toi:
« Je vais vaincre. »
N'aie pas honte d'être celui à qui nul n'écrit.
20 Sois fier. Les autres sont nés dans une famille toute faite. Toi, tu auras l'orgueil de créer la tienne. Ils ont reçu: tu donneras, et ton rôle est le plus beau.
Encore une fois, mon enfant, courage, et bonne
25 chance. Et laisse-moi t'envoyer un baiser, moi qui n'ai pas de fils, à toi qui n'as pas de père.
E. Brieux de V Académie française Bulletin des Armées de la République.
(( La victoire va toujours à ceux qui la méritent par la plus grande force de volonté et d'intelligence. ))
Maréchal Foch
les grands chefs
Les Grands Chefs 177