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LA MARCHE A LA GLOIRE

{La grande revue du 14 juillet 191 9)

Ah ! rémouvante aurore ! . . . Le soleil se leva dans un ciel sans tache et, de ses rayons d'or, il éclaira la plus magnifique scène qu'ait connue l'histoire. Un peuple était là tout entier debout, 5 entassé sur sept kilomètres de boulevards et d'avenues. Il était venu des Français de toute la France: du lointain Roussillon et de la profonde Bretagne, du Nord dévasté et du Midi en fleurs; il en était venu surtout de la plus tendrement 10 chérie de toutes les provinces, de la bien-aimée Alsace, hier perdue, aujourd'hui retrouvée . . .

Le Président de la République descend de voiture. Accompagné des présidents, des ministres, des maréchaux, il se rend devant le monument élevé

15 aux morts et accroche une couronne d'orchidées à son socle. Sur le ruban tricolore qui l'enlace, on lit cette inscription: « aux français morts pour la patrie ». M. Dubost, M. Deschanel, M. Clemenceau, M. Georges Leygues, déposent aussi

20 des fleurs. Puis, ce pieux hommage rendu, le président regagne sa tribune. Alors, sur le haut de l'Arc de Triomphe, un drapeau tricolore se déploie. Des fusées partent. Le canon tonne. Les tambours battent. Les musiques jouent.

25 Et la marche triomphale commence.

Avant tout, voici venir ceux auxquels nous lie

une dette éternelle de reconnaissance, ceux qui souffrent aujourd'hui encore dans leur corps, ceux qui ont donné leurs membres, ceux qui ne verront jamais plus la lumière du soleil . . . Voici venir les mutilés. Ils marchent sans préséance et sans dis- 5 tinction de rang ou de classe. Officiers, soldats, bourgeois, commis, tous sont confondus. Dans trois petites voitures, basses et découvertes, des blessés qui n'avaient plus de jambes étaient poussés par leurs infirmières. Et un immense cri, qui sem-

io blait jaillir des entrailles de la race, partit de la foule

immense, un cri qui était un salut et un serment.

Un large temps, comme pour nous permettre de

respirer— ou de sécher nos larmes. De la Con-

15 corde à l'Étoile, tous les yeux se portent vers l'Arc de Triomphe et sur le ruban de route resté nu, derrière la phalange des mutilés. On attend la gloire qui, sous le portique resplendissant, va apparaître . . .

20 Elle vient, en effet, dans un grondement de tonnerre. Entre les pilastres de l'arche monumentale, entre le bas-relief de Rude qui chante le Départ, et le bas-relief de Cortot qui célèbre le Triomphe, derrière un escadron de gardes, deux

25 hommes apparaissent, avec des feuilles de chêne d'or à leur képi rouge. C'est Foch et c'est Joffre. Chacun a gardé l'uniforme légendaire sous lequel le popularisera l'image future: Foch est en gris, son bâton de commandement à la main; Joffre

30 est en dolman noir et culotte rouge, son bâton pendu dans le dos. Leurs deux silhouettes, l'une nerveuse et grande, l'autre calme et massive,

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avaient une beauté égale. Elles incarnaient les deux France militaires: la France de l'assaut et la France de la résistance. Elles symbolisaient la guerre terrible, la guerre monstrueuse que l'un, il 5 y a cinq ans, avait commencé de gagner sur la Marne, que l'autre, il y a un an, avait fini de gagner sur la Marne.

Et maintenant voici venir les délégations des armées étrangères.

10 Ah ! l'incomparable tableau que nous donnèrent les boys accourus d'Amérique. Ils défilèrent, général Pershing en tête, avec une fougue, une maestria et un ordre sans pareils. Leurs drapeaux étoiles claquaient au vent du nord avec

15 une fierté juvénile. Ah ! l'émouvante minute et que ce simple bataillon symbolisait bien la merveilleuse machine, si trépidante et si souple, qui a pétri cent dix millions d'êtres humains et qui est venue, par delà les océans, secourir et sauver la

20 liberté de la vieille Europe !

Voici, derrière nos amis pour la vie d'Amérique, nos amis dansja mort de Belgique et d'Angleterre. Aux Champs-Elysées, on jeta des fleurs aux Belges: c'était justice. Et aux Anglais, on jeta sans comp-

25 ter des hourras. Ils passèrent, eux, à cadence lente, calmes, impassibles. C'était l'image de leur grande et superbe nation: étendards aux couleurs écarlates et aux broderies d'or, Écossais aux jambes nues jouant de la cornemuse, Cipayes au teint

30 bronzé, tout cela c'était le grand empire qui s'étend à travers le monde. Et ses marins, au col sombre, au béret plat, ces marins britanniques à qui le

monde doit aujourd'hui de n'être pas esclave, ce sont les représentants de la plus grande force qui existe à cette heure sur la surface du globe, d'une force qui n'a jamais été vaincue encore dans l'his- 5 toire.

Voici nos frères d'armes d'Italie, qui rougirent de leur sang la montagne sacrée de Reims: ils défilent à une allure endiablée, avec leurs étendards qui furent à la peine et méritent d'être à

10 l'honneur.

Voici d'autres amis, d'autres enfants: Japonais à cheval, Portugais aux uniformes sombres, Serbes héroïques au profil de médailles, et tous ces jeunes peuples de bleu horizon vêtus comme s'ils voulaient

15 attester qu'ils sont les fils de l'armée française: Polonais, Grecs, Tchéco-Slovaques. Voici encore les Roumains et les Siamois. Et voici venir la France . . .

La France Passe . . .

Elle passa, comme il convenait, notre France, 20 aux sons de sambre-et-meuse et de la marche lorraine. Elle passa avec le maréchal Pétain à sa tête, sur un cheval blanc, fier et heureux. Elle passa aussi avec le général de Castelnau, le crêpe au bras. Et ce crêpe disait à tous que ce père 25 avait eu trois fils tués sur le champ de bataille et qu'à cette heure de triomphe, il avait le cœur déchiré. Elle passa, notre France, avec ses drapeaux troués, loqueteux, effilochés, sublimes. Elle passa avec ses généraux, dont les noms résonnent 30 comme une fanfare: Fayolle, si grand et si modeste;

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Debeney, l'homme de science et d'énergie; Humbert, qui arrêta le Boche sur l'Oise et sauva Paris; Mangin, l'entêté d'audace et d'assaut; Gouraud, à la pure figure de héros; Dégoutte, idole de ses 5 soldats; et tous les autres, Maistre, Gérard, Hirschauer, Boissoudy, qui tinrent sans défaillance. Elle passa, la France, avec ses vingt et un corps d'armée, représentés par vingt et une compagnies du régiment qui avait la fourragère la plus élevée.

10 Elle passa avec tous ses colonels, ses musiques, ses drapeaux. Elle passa avec son armée coloniale, son armée d'Orient, son armée d'Afrique, son armée du Maroc: chasseurs aux exploits légendaires, marsouins insatiables de gloire, légionnaires

15 immortels, tirailleurs blancs, jaunes et noirs. Elle passa avec sa marine, en tête de laquelle marchait à pied, simple et grave, cet amiral Ronarc'h qui écrivit en lettres impérissables le nom de la France sur la boue sanglante de Dixmude. Elle passa

20 avec son artillerie que le monde a proclamée sans égale, avec son frêle canon de 75 qui fixa le Boche et son robuste obusier de 155 qui le chassa des tanières où il voulait s'ancrer. Elle passa avec ses chasseurs d'Afrique, ses écuyers de Saumur,

25 ses gardes républicains, ses hussards légers, ses lourds cuirassiers, ses goumiers du Maroc. Elle passa avec ses petits autocanons et ses terribles chars d'assaut, qui sous les voûtes de l'Arc de Triomphe firent entendre comme le fracas du ton-

30 nerre.

Elle passa pendant une heure qui parut une minute. Elle passa pleine de force, d'ordre, d'union

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et de majesté. Elle passa, montrant confondus dans ses rangs toutes les classes et toutes les sectes, tous les âges et toutes les forces.

Et quand elle eut passé, quand le dernier soldat

5 portant le dernier fanion eut défilé, quand le Président de la République, descendu de sa tribune, eut regagné son Elysée, quand la marée humaine eut envahi jusqu'à la Voie triomphale, quand le cénotaphe d'or eut regagné sa place sous l'arche,

io quand il ne resta plus sur le parcours des héros que de la poussière, nous comprîmes que c'était la plus grande chose des siècles que nous venions de contempler, une chose où il y a au paroxysme tout ce qui, depuis trois mille ans, fait battre le cœur de

iS l'humanité: de l'héroïsme, du sang, de la beauté,

de la mort — et de la gloire.

Stéphane Lauzanne

Le Matin. Mardi le 15 juillet 1919.

« Et nous qui seront morts . . . peut-être, Martyrs saignants, pendant que les hommes sans maître Vivront plus fiers, plus beaux.

Sous ce grand arbre, amour des deux

qu'il avoisine, Nous nous réveillerons pour baiser sa racine Au fond de nos tombeaux. ))

Victor Hugo

pour la france!

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