B.isses-Alpes, 2^ Llv
qui les avait si rudement frappés n'était plus là pour les combattre. Un roi fainéant dormait sur le trône de Charlemagne. Alors un homme sort de la foule. Son nom est Valentinus. Descendant, suivant les uns, des princes deCastille; selon d'autres, d'une famille de patriciens établis dans les Gaules, hardi, courageux, expérimenté dans l'art de la guerre, Valentinus rassemble les Saliniens, et, l'épée d'une main, la croix de l'autre, il les excite à marcher avec lui contre les Maures. A sa voix, ce qui reste de la cité prend les armes. SisteroUi Riez suivent cet exemple. Bientôt il n'y eut plus un seul Sarrasin sur le territoire des Basses-Alpes. Alors, délivrée de la longue et dure oppression qu'avaient fait peser sur lui ces barbares, ce pays sembla renaître; les églises et les abbayes sortirent de leurs ruines, les prêtres que la guerre avait dispersés re'parurent, les cités longtemps désertes se repeuplèrent, et le paysan ne craignit plus de semer pour l'étranger.
Rien ne favorise l'ambition comme l'anarchie ou la guerre. Boson, profitant de ces désordres, s'était fait roi d'Arles ou de Provence, « pour veiller à la défense de leurs églises que menaçaient à la fois l'ennemi invisible et les ennemis visibles. » Après sa mort, la Provence fut érigée en comté. Boson II ayant divisé ses États entre ses deux fils Rotbaud et Pons, Rotbaud reçut en partage des terres considérables, dont Forcalquier faisait partie. Ces terres s'étendaient dans les montagnes de la haute Provence et du Dauphinc, par delà la Diu'ance et le Rhône. On les appela le marquisat de Provence. Plus tard, ce marquisat passa, par alliance, à Guillaume Taillefer, comte de Toulouse. Celui-ci laissa deux fils, dont l'un, Bertrand, hérita du comté de Forcalquier ; mais la dynastie des Bertrand s'éteignit dans la personne de Bertrand IV, mort en 1208, ne laissant qu'une fille mariée à Régnier de Castellar. De ce mariage nacjuirent deux filles, dont l'aînée épousa Alphonse, comte de Provence. Raymond Bérenger, leur fils, réunit les deux comtés.
Sous le règne de Raymond Bérenger, un sang nouveau, le sang catalan, vint féconder celle vieille terre gréco-latine; l'esprit national se réveille, et avec lui le goiîtdes sciences, des lettres et des arts. Alors se forma la langue romane; l'ère de la chevalerie commença, et ce pays devint le centre et le foyer de la civilisation. C'était le temps du gai saber (gai savoir) et des cours d'amour ; — les , troubadours, avec leurs sirventcs et leurs fabliaux,
charmaient les loisirs des manoirs. Heureux poètes, qui ne chantaient pas en vain les belles châtelaines ni les gentes bachelettes! Précurseurs de la Renaissance, ils faisaient succcéder à l'idiome grossier, dont on se servait alors, ce doux langage, cette fleur de poésie dont les plus belles langues de l'Europe, celles de l'Italie, de l'Espagne et de la France, devaient plus tard s'enrichir. Alors ils comptaient dans leurs rangs de nobles chevaliers et même des souverains; mais, hélas 1 le plus beau ciel a ses orages, et la croisade contre les Albigeois vint tout à coup attrister cette terre d'amour et de poésie. Adieu les chants et les tournois I Les seigneurs effrayés n'ouvrirent plus leurs portes aux ménestrels; les cours d'amour se fermèrent. A la gaie science succéda la politique ; les communes s'affranchirent et résistèrent vaillamment aux armes de Charles d'Anjou, frère de saint Louis et comte de Provence, par suite de son mariage avec Béatrix, unique héritière des Raymond Bérenger. Après des luîtes sanglantes, Castellane et les autres communes des Basses-Alpes se soumirent; mais, à la mort de Charles III, en 1389, elles passèrent à la seconde maison d'Anjou, d'où sortit le roi René, l'une des figures les plus originales de ces temps religieux et chevaleresques. Ce prince, dont la Provence « a gardé la mémoire, » rendit à ce pays son ancien éclat. Vaine lueur que son héritier laissa tristement s'éteindre! Alors lé territoire des Basses-Alpes passa avec la Provence à la couronne (1481).
Depuis le châtiment terrible que leur avait infligé Marins, les Ésubiens n'étaient plus sortis de leur repos. On dit qu'ils ne voulurent pas survivre à leur défaite. Quoi qu'il en soit, la vallée qu'ils habitèrent n'était encore en l'an mille, comme de leur temps, qu'une forêt de mélèzes et d'épmes. A cette époque, défrichée et peuplée par des colons venus d'au delà des Alpes, séparée par sa position naturelle du reste du pays, elle ensuivit la fortune sans prendre part aux révolutions qui l'agitèrent. On ne la connaissait encore que sous le nom de vallée noire. Soumise aux comtes de Provence, elle devait à leurs libéralités de grands privilèges. C'était une des quatre vigueries du comté de Nice, divisée en plusieurs communes. Il y avait un juge royal à Barcelonnette, et des consuls ou des bayles dans les autres communes, tous magistrats électifs investis de la haute, moyenne et basse justice criminelle et civile. Enfin, les habitants étaient affranchis de toute vassalité, de toute charge de guerre et des gabelles.
P.ASSES-ALPES
Cependant, à l'exlrémité des Alpes Coltiennes, au milieu de ces après montagnes, s'élevait, à la fin du X'' siècle, une vaste tour carrée à plusieurs étages. Dans cette tour vivait un petit prince allemand qui, de simple officier de Rodolphe III, roi de Rourgogne, était devenu marquis (margrave), c'està-dire gardien de la Marche, de la frontière de Maurienne. Il s'appelait Bérold ou Berthold. Boire et guerroyer était sa vie. Il épousa une pauvre jeune fille qui s'était trouvée un jour par hasard comprise dans le butin qu'il avait fait chez le comte de Suse. Berthold en eut un fils, Ilumbert aux lilanches mains. Il vécut désormais en honnête et paisible seigneur et mourut, dit-on, dans un couvent, Humbert, investi par Conrad le Salique du litre de comte, ajouta la Maurienne et d'autres possessions à ses domaines. Dans la suite, ses successeurs conquirent les Marches et finirent par prendre rang parmi les plus illustres maisons princières. Alors la Provence était en proie à l'anarchie, grâce aux inimitiés qui divisaient les familles souveraines. Amédée VII, dit le comte Rouge, en profita pour s'emparer de la vallée de Barcelonnette, et c'est ainsi que l'humble héritage de Berthold le margrave de\int un État puissant. Cependant, Amédée promit de respecter les privilèges et exemptions dont les habitants de la vallée avaient joui jusque-là; mais, s'ils conservèrent leurs franchises, ils perdirent pour longtemps la paix, à l'ombre de laquelle ils avaient vécu et prospéré. Dès ce moment, la pauvre vallée ne fut plus qu'un champ de bataille, dont la France et la Savoie se disputèrent la possession. Recouvrée par Louis XI en 1398, reconquise par Amédée VIII en 1419, reprise devive force, en 1464, par le roi René, comme l'âne de la fable, elle était toujours en litige. Quand Charles-Quint, à la tête d'une armée de cent mille hommes, s'avança vers la Provence, François I", voulant mettre un désert entre ses ennemis et lui, commanda que l'on dévastât la vallée (1533) ; cet ordre fut exécuté avec une rigueur telle que les églises mêmes ne furent point épargnées. Deux ans après, en 1 337, ce prince rendit un édit qui réunissait la vallée au Dauphiné; mais, envahie en 1338 par le duc Emmanuel-Philibert, à qui le comte de Tende, gouverneur de Provence pour Henri II, ne tarda pas de la reprendre, elle ne fut rendue à la Savoie que l'an d'après, par le traité de Cateau-Cambrésis.
Aux guerres civiles et étrangères vinrent se joindre les guerres religieuses. Déjà le contre-coup
de la sanglante croisade contre les Albigeois s'était fait sentir dans ce pays. Hérétiques et juifs y furent également persécutés. A Digne, àCadenet, à Moustiers, à .Mezel, à Courbez, au Perthuis et dans plusieurs autres communes, les habitants se soulevèrent contre les juifs, qu'ils pillèrent et saccagèrent « avec une grande fureur, meurtre et occision, « suivant le récit de A'ostradamus. « Pour réparation, ajoute-il, de cette populaire mutinerie, les séditieux habitants et meurtriers furent condamnés à de grosses amendes et à la restitution des choses enlevées. » Alors les juifs s'étaient tellement enrichis par leurs usures que, des dix-huit parts du terroir, ils en possédaient dix, exemptes de la juridiction royale. Avant 1300, ils avaient leurs juges comme autrefois à Babylone, et cent ans après ils furent déclarés libres de tout péage; mais, en 1.301, un édit royal leur enjoignit de recevoir le baptême ou de quitter, sans délai sous de grosses peines, le territoire de la Provence.
Jusqu'en 1343, le calvinisme avait fait peu de prosélytes dans ce pays, encore sous la terreur de la persécution contre lesVaudois et les juifs; mais, après la Saint-Barlhélemy de Mérlndol, il fallut compter avec les religionnaires provençaux. Rien ne fait germer les idées comme le sang ; c'est la rosée féconde du progrès. De toutes parts, il vint au nouvel Évangile des apôtres et des soldats. Digne. Riez, Barcelonnette et plusieurs autres bourgs et villages tombèrent au pouvoir des protestants. A Barcelonnette, ils se livrèrent à des excès condamnables. Battus, en 1373, par le maréchal de Retz, ils expièrent cruellement leurs premiers succès ; les gentilshommes qui déposaient leurs armes, reçus à merci et à rançon, avaient la vie sauve. Quant aux prisonniers, point de grâce! Brûlés ou pendus. Par ce coup de rigueur, les catholiques rétablirent leur aulorité dans le pays jusqu'en 1383, qu'un édit royal ayant enlevé aux protestants leur place de sûreté, ceux-ci reprirent les armes. Appelé par les ligueurs, le duc de Savoie entra en Provence enl390; mais il en fut chassé par Lesdiguières. Celle seconde campagne ne finit qu'à la paix de Vervins (1398).
Cependant le duc de Savoie n'avait pas renoncé à ce qu'il appelait ses droits sur la vallée de Barcelonnette. En 1627, voyant Louis XHI occupé par le siège de La Rochelle et par la révolte des prolestants du Midi, il en profita pour envahir la vallée, ouverte à tout venant et toujours la première à souffrir
des guerres et des prétentions royales. Il parvint à s'en rendre maître; mais, l'année suivante, Richelieu s'empara de la Savoie et du Piémont et déclara la vallée de Barcelonnette réunie à la France. Cependant, en 1630, il consentit à la rendre à la Savoie. Plus tard, sur la fin du xvh" siècle, Victor-Âmédée II ayant osé se heurter contre la puissance de Louis XIV, les Français reparurent dans la vallée; mais, avant de se retirer, les Piémontais y mirent tout à feu et à sang. « Dieu sait, dit un contemporain, comme le pauvre pays fut traité ! Au quartier des Sanières, où, par malheur, les grenadiers de Savoie furent logés, ils se firent traiter à ventre déboutonné, rançonnant leurs hôtes à grands coups de bâton et épée à la gorge, sans pouvoir obtenir aucune juslice de M. de Corbeau, leur capitaine; ils y tuèrent, battirent et volèrent impunément. » Pendant toutes ces guerres, les paysans effrayés s'enfuyaient dans les montagnes, laissant les terres incultes. Bientôt la disette et la famine réduisirent la plupart des habitants à se nourrir d'herbes sauvages. Tel fut le sort de la vallée jusqu'à la paixd'Utrecht, en 1713. Alors, épuisée, ravagée et dépeuplée, elle commença à respirer; mais les bras manquaient dans les campagnes pour les cultiver. On n'y voyait que chaumières en ruine ou désertes. Les habitants demandèrent à être réunis à la Provence. C'était, disaient-ils dans leur supplique au roi, « le seul moyen de rendre à la vallée son ancien bien-être, à cause du commerce des bestiaux qui paissent pendant l'hiver dans les plaines de la Provence, et pendant l'été sur les Alpes de la vallée. » Cette réunion fut prononcée par arrêt du conseil, en 1714.
De 1743 à 1747, la vallée de Barcelonnette eut encore à souffrir des ravages de la guerre ; l'armée austro-sarde envahit la Provence ; mais le maréchal de Bellisle l'en ayant chassé, la tranquillité régna dans la vallée jusqu'à la Révolution. Alors, comme l'ancien comté de Fcrcalquier et la baronnie de Castellane, elle fut enclavée dans le département des Basses-Alpes.
Il y eut dans le département, notamment à Manosque, quelques troubles à la suite des événements de 1789.
A son retour de l'île d'Elbe en 1815, Napoléon, en se dirigeant sur Grenoble, traversa le département des Basses-Alpes et passa par Castellane, Digne et Sisteron.
Le département des Basses-Alpes est celui de la
France où la population est le plus clairsemée, puisqu'elle n'atteint pas encore vingt habitants par kilomètre carré; cependant, il est un de ceux qui pourraient s'enrichir et se peupler le plus rapidement si les pentes de ses montagnes étaient consolidées par les gazons et les bois.
HISTOIRE ET DESCRIPTION DES VILLES, BOURGS ET CHATEAUX LES PLUS REMARQUABLES.
Digne (lat. 44° 5' 32"; long. E. 3° 53' 57'). — Digne {Dinia Bodionticorum, Bmiensium), au pied des Alpes, station du chemin de fer de Marseille, est située près de la Bléone, à 730 kilomètres au sud-est de Paris, et compte une population de 7,222 habitants. C'est une petite et très ancienne ville, aujourd'hui chef-lieu du déparlement des Basses-Alpes, d'un arrondissement et d'un canton, avec tribunal de première instance et de commerce , évêché , séminaire diocésain , collège communal , bibliothèque. — Digne dépendait autrefois du parlement et de l'intendance d'Aix, était le siège d'un évêché, d'une sénéchaussée, d'une viguerie et possédait séminaire, collège, couvents, etc.
Digne est d'origine gauloise; c'est l'antique cilé des Bodiontici, alliés ou dépendants des Albicai. Son nom se compose de deux mots celtiques, din, eau, et ia, chaude; et, en effet, il y a dans les environs de celte ville des eaux thermales que les anciens paraissent avoir connues ; elles sourdent au pied d'une montagne aux flancs déchirés, et dont le sommet décrépit ne laisse voir aucune végétation. Citée par César, Dignainter montes posita; comprise, sous Auguste, dans la province des Alpes maritimes. Digne, sous Galba, fit partie de la Narbonnaise. C'est l'une des villes qui eurent le plus à souffrir des invasions. Vandales, Golhs, Lombards, Sarrasins la pillèrent et la saccagèrent tour à tour. Pour se mettre à l'abri de pareils visiteurs, les habitants se réfugièrent sur la hauteur voisine, où ils bâtirent une autre ville dont on voit encore les Iraces. Plus tard, quand l'épée de Valentinus eut chassé les Sarrasins du territoire des Basses-Alpes, des familles descendirent de la ville haute, et le bourg désert se repeupla.
S'il faut en croire la tradition, vers le iv'' siècle, saint Vincent, venu d'Afrique avec saint MarceUin et saint Domnin, ses compagnons, prêcha, le premier, l'Évangile à Digne. Jaloux des miracles et des conversions que Vincent y opérai!, le diable, ajoute la
BASSES-ALPES
'.égeude, s'en vengea en l'écrasant sous la chute d'un roc, un jour que le saint apôtre, retire au fond d'une grotte, s'y livrait à la prière et à la contemplation. A Vincent succéda Domnin, qui laissa de saints exemples et un nom vénéré dans l'Église. Plus tard ses successeurs prirent le titre de barons. Au xu" siècle. Digne était sous la juridiction de son évèque, et, de toutes les villes sous le joug épiscopal dans ces temps barbares, c'est peut-être celle à qui ce joug l'ut le plus léger. Pendant qu'à ses côtés Valence, Gap et Embrun luttaient contre la tyrannie de leurs évêques. Digne, en effet, vivait tranquille sous les siens. Il y eut, en 1333, une éclipse totale. A Digne, la frayeur fut telle parmi le peuple qu'on grava une inscription sur la porte de l'église de Saintc-."\Iadeleine, en mémoire de la grâce qu'on devait à Dieu pour avoir échappé à cet accident. Voilà dans quel esprit la politique des princes de l'Église élevait le peuple au moyen âge 1 et le pasteur de Digne n'était pas le plus mal partagé ; il avait la garde d'un troupeau facile à conduire.
Digne passa aux comtes de Provence, et dès lors finit la souveraineté temporelle de ses évêques. Raymond Bérenger II y vint recevoir l'hommage des seigneurs. Au commencement du xv" siècle, il s'y tint un concile. Alors cette ville était l'une des plus importantes de la province. Depuis 1297, les principaux bourgeois de Digne jouissaient du droit d'élire un consul. Au xvi" siècle, elle possédait l'un des six tribunaux qui ressorlissaient au sénéchal d'Aix. Bientôt la guerre vint de nouveau la ravager. Prise par le duc de Savoie en 1562, reprise par Lesdiguières, les protestants s'en emparèrent par escalade en 1574. Plus tard, en 1589, elle tomba au pouvoir des ligueurs, qui la livrèrent, en 1591, au duc de Savoie. Alors Lesdiguières paraît pour la seconde fois sous les murs de la ville. Après deux jours de siège et plus de cinquante coups de canon tirés contre l'église, il s'en rend maître et enchâsse l'étranger.
Cependant, quoique plusieurs fois pillée et saccagée, les malheurs de cette ville avaient à peine commencé; l'année 1629, de terrible mémoire, lui réservait un de ces coups dont se relèvent avec peiiîe les villes qui les subissent. Jamais, en effet, peste n'exerça de plus cruels ravages que celle qui s'abattit sur Digne cette année-là. De 10,000 âmes qu'on y comptait, à peine en resta-t-il 1,500, le fléau passé. C'est au mois de juin qu'il se déclara. Aussitôt le parlement d'Aix rendit un arrêt portant
défense à tous les habitants de Digne de communiquer avec les lieux circonvoisins, et à toutes personnes d'entrer dans la ville pestiférée. Arrêt fatal et imprévoyant, qui causa la plus grande partie des maux dont celte ville fut accablée I D'abord il ne mourait que trois personnes par jour, puis quinze. Au commencement de juillet, le nombre des victimes s'éleva chaque jour à quarante, puis tout à coup à cent soixante. Le fléau ne cessa qu'en octobre. Voici le tableau qu'en trace Gassendi; on croirait lire le sombre et lamentable récit que l'ait Thucydide de cette peste qui, suivant l'expression du poète,
Finibus Cecropiù funestos redJidit agros, Vastavilque vias, exhausit civil/us urbem.
« Tant que le fléau dura, dit le célèbre philosophe de Digne, pendant l'espace de quatre mois, le ciel couvrit la terre d'épais brouillards; la chaleur fut étouffante, et les orages et les pluies se succédèrent fréquemment. On observa même une lueur ou météore lumineux, qui passa sur la ville par un mouvement rapide. Pendant tout ce temps, on ne vit aucun oiseau dans la ville ni dans les champs. Bien plus, on ne vit, on n'éprouva pas d'autre maladie que la peste elle-même.
» Une des choses les plus surprenantes, c'est l'effet que produisait la violence de la maladie chez quelques individus. Un, entre autres, grimpa comme un écureuil le long d'une muraille et, parvenu sur le toit, se mit à lancer des tuiles qui pleuvaient comme des noix. Un autre, monté également sur le toit de sa maison à l'aided'une échelle, y fit pendant quelque temps toutes sortes de gambades ; puis, après en être descendu, se mit à courir devant lui jusqu'à ce que, se précipitant au milieu des soldats commis à la garde de la ville, il tomba frappé d'un coup mortel. Un autre, s'imaginant qu'il pourrait voler, étendit ses bras en guise d'ailes, se précipita d'un lieu élevé et se brisa en mille pièces. Un autre, se figurant qu'il était dans un navire battu par la tempête, se mit à jeter ses meubles par la fenêtre, comme si c'étaient des marchandises. Enfin, un père en vint à saisir son jeune enfant et à le précipiter tout vivant, les bras tendus hors de la croisée, sur le pavé de la rue.
» .\jouterons-nous maintenant que la nature de la maladie était telle que plusieurs personnes ont survécu après avoir passé pour mortes pendant plusieurs jours? Ajouterons-nous qu'il a dû nécessai-
rement arriver que des malades encore vivants aient été ensevelis? car, tant que les fossoyeurs purent suffire à leurtàctie, ils s'empressèrent, sans laisser s'écouler le temps nécessaire, d'enlever tous ceux qui leur paraissaient privés de sentiment et de vie. Quelques-uns, revenant à eux pendant qu'on les transportait, se précipitèrent hors du chariot sur lequel étaient entassés les cadavres. Une jeune fille de vmgt ans, déjà jetée dans la fosse, donna des signes de vie et en fut retirée. Une autre, âgée de vingt-cinq ans, après avoir passé trois jours, privée de sentiment, dans un sillon de vigne, sortit le quatrième jour de son état de léthargie... Une veuve resta six jours entiers sans avoir conscience de son existence. Un malade, regardé comme mort, ne put pas être enseveli parce que sa femme, qui avait creusé sa fosse de ses propres mains, n'était pas assez forte pour l'y plonger elle-même ; tout à coup il revient comme d'un profond sommeil, se met à courir les champs, prédisant l'avenir, annonçant le jugement dernier et exhortant à la pénitence tous ceux qu'il rencontrait, accablant de malédictions ceux qui ne tombaient pas à ses genoux et faisant mille choses bizarres... »
C'était peu : « Les habitants des villages voisins en vinrent bientôt à un tel degré d'endurcissement, ajoute Gassendi, qu'ils restèrent complètement insensibles au malheur des Dignois. Quand la désolation fut à son comble et que les cadavres ne purent plus être ensevelis, il en resta plus de quinze cents sans sépulture... On agita un instant la question, et on décida de détruire, par le feu, la ville et ses habitants. Si cette résolution ne fut pas exécutée, c'est qu'on apprit au même instant que la peste venait d'envahir trois ou quatre villes voisines, et l'on comprit qu'en incendiant la ville de Digne, il fallait aussi les anéantir. On se borna donc à incendier une maison de campagne située dans un champ voisin delà ville, et avec elle toute la famille de ses propriétaires, qui s'y était retirée...
» Alors les magistrats de la ville se virent dans la cruelle nécessité de relâcher d'abord, puis d'abandonner tout à fait les rênes de l'administration; la ville se trouva bientôt sans consuls, sans juges, sans culte divin; les ouvriers, les employés de la cité manquèrent à leur tour; l'horloge se tut; les fontaines tarirent; les moulins s'arrêtèrent; les fours se refroidirent ; le marché resta désert, et on manqua des choses les plus nécessaires à la vie... Ceux qui se rencontraient dans la rue ne se recon-
naissaient plus et se regardaient comme des ombres vivantes. Heureux celui qui, dans ces temps affreux, pouvait pourvoir lui-même à ses besoins et n'était pas obligé de recourir à l'assistance des autres! Beaucoup périrent, abandonnés dans les champs, et furent trouvés gisants sur le sol où ils avaient rendu le dernier soupir. Parmi eux on trouva une mère dont l'enfant suçait encore les mamelles glacées par la mort. Quelques petits enfants vécurent du lait de chèvres qui leur servirent de nourrices. Les pères qui avaient survécu ensevelissaient leurs enfants; les enfants inhumaient leurs parents, les époux leurs femmes, et les femmes leurs maris... De tous ceux qui étaient morts ou qui avaient survécu, on fit le compte que cinq à peine avaient pu recevoir les soins et les secours nécessaires. Des familles nombreuses avaient entièrement disparu! »
Tel fut ce grand désastre. Jamais Digne n'a pu s'en relever.
Digne est divisée en tête, en pied et en mitan, qui signifie milieu en provençal. Ses vieilles rues ont conservé leurs noms originels et leur physionomie primitive; entre autres la rue Cocu, sur une montagne où l'on entend chanter le coucou. Cette ville est généralement mal bâtie. Cependant, « vue en face du bassin dont elle occupe la hauteur; assise, comme une bergère des Alpes, sur la colline Saint- Jérôme, ses pieds baignés par la Bléone, avec son vert boulevard pour ceinture et sa vieille cathédrale pour couronne, elle est d'un aspect charmant. » {Lettres sur Digne.) Elle s'élève en amphithéâtre au pied de hautes montagnes qui s'échelonnent derrière elle, et dont les cimes superbes se dressent à l'horizon, couvertes de neiges éternelles. D'autres montagnes très escarpées flanquent la ville de chaque côté comme des remparts « et semblent l'oppresser; elle s'échappe heureusement par la vallée de la Bléone; la rivière fait une large trouée dans les montagnes, et c'est par là que Digne semble respirer. » Ce qui reste de l'ancienne ville n'offre rien de remarquable ; la nouvelle possède de belles fontaines, deux belles promenades, le boulevard de Gassendi, ombragé de platanes, et le cours; un château d'eau, une bibliothèque, une statue de Gassendi, par Ramus, sur le Pré-de- Foire ; un pont sur la Bléone, des casernes, etc. Au centre de la ville s'élève l'église. A part son clocher surmonté d'un dôme en fer, elle n'a rien qui frappe les yeux du voyageur. Ce n'est qu'une lourde
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masse de pierres sans unité, sans caractère, d'aucun style et d'aucune époque; mais, à une petite distance de la ville, au fond d'une étroite vallée, ou découvre l'église de Notre-Dame (ancienne cathédale), grand et bel édifice dont la construction remonte à une époque fort reculée, à Charlemagne, dit-on. Une tour que l'on croit antérieure à l'église lui sert de clocher. Ses fenêtres cintrées et ses petites colonnes latérales sont d'un bon style. Deux lions accroupis et grossièrement sculptés semblent garder l'entrée du lieu saint. Au-dessus du portail, légèrement ogival et orné de colonnes élégantes, rayonne une magnifique rosace encore toute garnie di ses vitraux. L'église a la forme d'une croix latine. Ni le sanctuaire ni le fond du transept ne se terminent en abside. Toutes les grandes lignes de cette architecture sont droites, sévères; la coupe de l'édifice est carrée; les colonnes qui ornent les deux arceaux du transept ont des chapiteaux d'un style très simple et très pur. Celte église, l'une des plus belles du Midi, récemment restaurée, a été classée parmi les monuments historiques.
Si la ville est peu agréable, les environs en sont charmants. « On suit, dit un voyageur, à l'est de la ville, une vallée très étroite, qui vient déboucher dans celle de la Bléone. Au fond de cette vallée est une petite rivière qu'alimentent en partie les eaux thermales des bains. A droite et à gauche s'élèvent deux hautes montagnes très escarpées. Celle de droite est boisée sur son versant nord. Il y a des gorges cultivées et de petites maisons de campagne qui doivent être de fraîches habitations d'été. La vigne grimpe sur les arbres et va chercher quelques rapides rayons de soleil. Le noyer robuste croît partout, au pied et sur les pentes abruptes des montagnes, où il semble braver les frimas et les orages. Les deux principales de ces montagnes vont se rattacher à une haute chaîne qui est au fond et qui barre complètement la vallée. Celle-ci, à une petite distance de Digne, est partagée en deux par une troisième montagne qui s'élève entre les deux autres, et qui, par sa forme, ressemble à une immense quille de navire amarrée aux rochers du fond. C'est sur les flancs mêmes de ce vaisseau gigantesque qu'a été taillé l'étroit chemin qui mène à l'établissement thermal. » On passe le torrent sur un pont de bois, et l'on arrive à la maison des bains par une voie creusée dans le roc. Au-dessus de la maison s'élève un rocher « qui surplombe d'une manière effrayante ; mais, quels que soient les feux
souterrains qui le travaillent, il est depuis des siècles immobile; sur ses flancs décharnés rien ne croît, si ce n'est çà et là quelques tiges rabougries do figuier sauvage ; rien ne vit, si ce n'est de hideux serpents que les tièdes vapeurs des eaux attirent en assez grand nombre, et qui souvent tombent engourdis aux pieds des baigneurs. » C'est de dessous le rocher que sortent les eaux thermales sulfureuses déjà connues du temps de Pline; elles sont très efficaces et mériteraient d'être plus fréquentées.
Près de celte ville est le bourg de Cii.vmptercier, où naquit, en 1392, le célèbre Gassendi. Chacun y sait l'histoire du pauvre berger devenu par son génie l'un des rois de la science et le rival de Descartes. Après avoir été professeur royal do mathématiques à Paris, Gassendi mourut chanoine prévôt de la cathédrale de Digne.
Celle ville a vu naître l'oralorien J.-J. Gaulhicr, célèbre prédicateur; le franciscain Hugues; le jésuite Pùchéome, savant controversiste ; le jurisconsulte Geoffroy de La Tour , et de nos jours le contre-amiral baron Desmichcls de Champoran et le lieutenant général Desmichels, etc.
L église de Digne compte parmi ses évêques le poète Jean lléroët, ami de Saint-Gelais, de Clément Marot et de Rabelais, et de nos jours le sage Miollis.
Les armes de Digne sont : d'azur, à iine (leur de lis d'or en cœur, une croisette d'argent e'n chef, et la lettre capitale D de même en pointe.
Sev.ve. — Seyne-les-Alpes [Sedena), chef-lieu de canton, à 41 kilomètres au nord de Digne, est une petite ville de 2,241 habitants, située sur le penchant d'un coteau, dans une vaste et fertile plaine entourée de montagnes et dont le sommet est presque toujours couvert de neige.
Seyne est fort ancienne ; c'était la capitale des Edenates, qui, plus tard, devint une cité gallo-romaine; elle fut plusieurs fois dévastée par les Sarrasins. Fortifiée de solides murailles, défendue par un petit château, elle fut trop souvent disputée entre les catholiques et les protestants, et lorsque vint l'édit de pacification de 1376, ces derniers la conservèrent comme une ville de refuge. Mais l'édit ayant été violé en 1586 par les catholiques, les protestants des environs s'y réfugièrent, résolus à la plus énergique résistance. Le duc d'Épernon vint les y assiéger avec une armée de 13,000 hommes; il avait pour lieutenants Grillon et
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le comte de Guiche. Après un siège qui dura plusieurs mois, les protestants se rendirent à la condition d'avoir la vie sauve ; mais les vainqueurs manquèrent à leur parole et firent pendre les principaux défenseurs de Seyne.
Cette ville, dont les foires et les marchés sont très suivis, fabrique des toiles et des draps et fait un grand commerce de chevaux, de mulets et de bestiaux.
Dans les environs, on recueille des plantes médicinales de toute espèce.
Moustiers-SaiiNte-I\I.\uie. — Moustiers [Monasterium ou Monsterhim), chef-lieu de canton, est située à 48 kilomètres au sud de Digne ; elle compte une population de 1,193 habitants.
Assise au pied d'une haute montagne d'où jaillissent de très belles sources et divisée en deux parlies se reliant entre elles par des ponts, cette petite ville doit son nom au séjour des moines servîtes, qui, les premiers, l'habitèrent. Pendant l'invasion des Sarrasins, les habitants du voisinage, voyant la forte situation naturelle des lieux, s'y réfugièrent et s'y fortifièrent contre les incursions des barbares. Au xiii" siècle, c'était déjà une ville considérable. Ses seigneurs relevaient des comtes souverains de Provence. Plus tard, ces comtes y établirent une curla reffls, dont le chef, officier de robe ou d'épée, devait être gradué es lois. Il portait le titre de bayle, juge ou capitaine royal. Moustiers jouissait, en outre, du privilège d'élire chaque année ses consuls. Alors elle renfermait tout ce grand espace qui est entre les deux portes occidentales, la tour du vieux clocher et le vieux portail.
Assiégés en 1382 par le vicomte de Talard, les habitants de Moustiers se permirent, contre l'avis de leur seigneur, une sortie qu'ils expièrent chèrement. Talard prit la ville d'assaut et la livra au pillage. Vainement les femmes et les filles se réfugièrent dans l'église, les soldats du terrible vicomte les en arrachèrent. « Plusieurs même des plus qualifiées, dit un historien, furent déshonorées. » Talard menaça de mettre le feu à la ville si elle ne se rachetait par 500 florins d'or. « Sivos non fasès ce quo volen, nos vos metten lo fuë! » ( Si vous ne faites ce que nous voulons, nous vous brûlons!) Voyant qu'il ne pourrait tirer cette somme des habitants à cause de leur pauvreté, Talard se contenta d'un tribut annuel à perpétuité, le quinzième de tous leurs fruits et revenus.
Au sommet des deux rochers qui dominent l'étroit vallon de Moustiers, on remarque une chaîne de fer qui les traverse, et du milieu de laquelle pend un chaînon. A ce chaînon est attachée une croix à cinq rais, présent, suivant la tradition, d'un chevalier do Pihodes, natif de Moustiers. Prisonnier des Turcs, il avait fait vœu, disent les anciens du pays, de rattacher les deux rochers par une chaîne d'argent s'il était jamais délivré. Ce qui étant arrivé par l'intercession miraculeuse de Notre-Dame de Moustiers, le chevalier se mit en devoir de s'exécuter; mais un pareil trésor laissé en plein vent, il fallait des gardes pour le défendre contre les voleurs, et n'ayant pas prévu ce cas, le chevalier alla trouver l'évoque de Riez. Celui-ci lui répondit, en homme qui connaît les cas de conscience et le prix de l'argent , qu'il fallait se contenter défaire faire une chaîne de fer, ce dont la sainte Vierge lui saurait le même gré, pourvu toutefois qu'il voulût bien employer le surplus aux réparations de la chapelle Notre-Dame. Quoi qu'il en soit, la ville de Moustiers reconnaissante consacra le vœu du chevalier dans ses armes, qui sont : d'azur, à deux montagnes d'argent, rangées en fasce, surmontées chacune d'une croix, traversées, à leur sommet, d'une longue clialne d'or à un chaînon pendant au milieu et soutenant une étoile d'or à cinq rais ou pointes; au has de l'écusson, deux fleurs delis d'or ; sur une verdure ou terrasse de sinople, super dexix branches de laurier de satin vert, mises en couronne. Entre l'espace qui est au basdel'écuet les doux branches de laurier, on lit en gros caractères :