‹ La France illustréeChapitre 21 sur 301 · CROISADES. — COMMUNES · texte numérisé non relu

CROISADES. — COMMUNES

Les Capétieus ne furent pas reconuus d'abord dans tout le Midi. Les Aquitains virent sur leurs monnaies : Deo régnante, « pendant le règne de Dieu. » Hugues Capet enjoignit au comte de Périgord de lever le siège de Tours et, le trouvant désobéissant, lui demanda : « Qui t'a fait comte? » L'autre lui répondit : « Qui t'a fait roi? » Les seigneurs féodaux refusaient donc de reconnaître la suprématie des nouveaux rois. Ceux-ci, réduits à un rôle modeste, eurent l'extrême habileté de s'allier étroitement avec l'Église. Hugues Capet était abbé de Saint-Denis, de Sainl-Germain-des-Prés et de Saint-Martin de Tours. Son Qls Robert fut un moine plutôt qu'un roi. Ce pieux souverain faisait l'aumône selon l'Evangile; c'est cependant sous son règne que commencèrent les persécutions contre les hérétiques. Henri Y" et Philippe I"'', qui vinrent ensuite, furent des rois à peu près nuls. Les plus grandes choses s'accomplissaient autour d'eux et ils y demeurèrent tout à fait étrangers.

Ces grandes choses sont la première croisade et la conquête de l'Angleterre par les Normands. La première croisade fut un événement immense. Toute l'Europe occidentale, depuis des siècles réduite à des événements bornés et privée de toute communication avec l'Orient, s'arracha à ses fondements. Pierre l'Ermite et Godefroy de Bouillon

furent, l'un le prédicateur, l'autre le général et le héros de celte gigantesque expédition. Jérusalem fut conquise et un royaume chrétien fondé en Palestine. En demeurant étrangère à celte grande entreprise religieuse de la féodalité et du peuple, la royauté fut habile sans le savoir. Bien des seigneurs périrent, bien des familles féodales furent privées de leur chef et livrées à la discorde. Au contraire, le roi resta là gardant toutes ses forces. Philippe I" eut le bon esprit de les tourner contre les petits seigneurs du voisinage dont les donjons gênaient l'exercice de son autorité. « Beau fils, ditil un jour à son fils Louis en lui montrant la tour de Montlhéry, garde bien cette tour qui m'a donne tant d'ennui; je me suis envieilli à la combattre et l'assaillir! « Louis VI, actif et intelligent, suivit le conseil paternel et guerroya aussi dans le voisinage, mais en élargissant le cercle. « Sans cesse, dit Suger, son habile ministre, on voyait le roi courir avec quelques chevaliers pour mettre l'ordre jusque sur les frontières du Berry, de l'Auvergne et de la Bourgogne, afin qu'il parût clairement que l'efficacité de la vertu royale n'est point renfermée dans les limites de certains lieux. »

Le trait le plus habile de la politique de Louis VI fui de favoriser les communes. 11 n'en fut point du tout le fondateur : les communes se sont fondées elles-mêmes; c'est le peuple qui, las de l'oppression féodale, en secoue le joug accablant et, de son propre mouvement, s'organise pour lui résister. Le régime féodal partageait la nalion en deux classes: d'une part, les seigneurs, suzerains et vassaux, ceux-ci prêtant foi et hommage à ceux-là et s'engageant à certains services, mais demeurant toujours libres de refuser l'hommage et conservant à l'égard de leur seigneur suzerain toute leur dignité et presque leur indépendance; d'autre part, les vilains et les serfs, classe misérable, sacrifiée, foulée, terrassée en vertu du droit du plus fort. Tout appartenait au seigneur, même le serf; rien n'appartenait au serL « Les seigneurs sont seigneurs, dit un ancien document, du ciel à la terre, et ils ont juridiclion sur et sous terre, sur cou et tète, sur eau, vents et prairies. » Un autre vieux livre de droit féodal dit, au sujet des serfs : « Leur sire peut prendre tout ce qu'ils ont et les corps tenir en prison, toutes les fois qu'il lui plaît, soit à tort, soit à droit, et il n'est tenu d'en répondre à j)erso7ine, fors à Dieu. » Ces droits monstrueux prévalurent tant que serfs et vilains se sentirent

INTRODUCTION

L'Escadre de la Méditerranée.

trop faibles pour se rcvoltor; mais lorsque, dans les villes d'ancienne ou de nouvelle origine, ils se virent réunis en nombre toujours croissant et chaque jour plus riches de leur industrie, la fierté leur vint au cœur. Ils résolurent de secouer l'oppression et de se mesurer à pied contre les grands chevaux des guerriers. Ils eurent en beaucoup de lieux l'avantage et obligèrent leurs seigneurs de leur reconnaître dans des chartes spéciales certains droits et certaines garanties. Le Mans, Cambrai, Noyon, Beauvais, Saint-Quentin, Laon, Amiens, Soissons s'organisèrent ainsi en communes et se donnèrent une administration municipale. Ce fut à ces communes que Louis VI tendit la main, occupé, comme elles, à lulter, dans l'intérêt du pouvoir royal, contre les seigneurs féodaux. Il est juste de dire, cependant, que quelijues seigneurs, mais ce fut le plus petit nombre, allèrent au-devant du vœu populaire en accordant d'eux-mêmes, moyennant de faciles conditions, celte charte

France illustrée.

communale, qui ailleurs ne s'obtint qu'au prix de tant de sang.

PROnnÈS CROISSANT DE L\ ROY.AUTÉ. — PHILIPPE- AUGUSTE. — SAINT LOUIS.

Après Louis VI, la suprématie de la royauté sur les soigneurs féodaux n'est plus contestée. Malgré la désastreuse croisade de Louis VII, malgré son divorce maladroit avec Eléonore de Guyenne, le progrès continua. Pliilippe-Auguste en accéléra le mouvement. 11 fit aussi une croisade, sans doute pour ne pas rester en arrière de ses brillants rivaux, Hichard Cœur de Lion et Frédéric Barberousse, mais ce fut à l'intérieur que se déploya surtout son activité. Dès le début, il acquit les comtes d'Amiens, de Vermandois et de Valois. Plus tard, il enleva à Jean sans Terre la Normandie, l'Anjou, la Touraine et le Poitou. Le roi d'Angleterre ayant formé avec l'empereur d'Allemagne, le comte de Flandre et

IXTRODUCTIO.N', G^ Liv.

les seigneurs des Pays-Cas une coalilion pour arrêter le développement rapide de la puissance française, Plnlippe-Auguste gagna sur eux la victoire de Cousines, la première victoire nationale à laquelle conlribuèreut les milices des communes accourues de toutes paris autour de l'oriflamme de Saint-Denis. La France, pour la première fois, se sentit sauvée de l'étranger et fit éclater une joie universelle; la France du nord, bien entendu, car celle du midi n'avait guère de rapports avec elle. « Qui pourrait dire, s'écrie le poète chroniqueur, la très grande joie et très grande fête que tout le peuple fit au roi, alors qu'il s'en retourna en France après la victoire! Ses clercs chantoient par les églises de doux chants en louanges de Noire-Seigneur; les cloches sonnoient à carillon par les abbayes et par les églises : les montres estoient solennellement ornées dedans et dehors de drap de soie; les rues et les maisons des bonnes villes estoient vêtues et parées de courtines et de riches garnlmenls; les voies et les chemins estoient jonchés de rameaux d'arbres verts et de fleurs nouvelles. Tout le peuple, petits et grands, hommes et femmes, vieux et jeunes accouroient en foule aux carrefours des chemins. Les bourgeois et la multitude des écoliers allèrent à la rencontre du roi. Ils firent une fêle sans égale, et si le jour ne leur suffisoit pas, ils festoyoient la nuit avec grands luminaires, si bien que la nuit cstoit aussi éclairée que le jour. Les écoliers surtout dépensèrent moult en festins et bombances; et dura la fête sept jours et sept nuits (1214). »

Tout occupé de combattre les « deux grands lions qu'il avait aux flancs, » c'est-à-dire le roi d'Angleterre et Fempereur, Philippe-Auguste ne prit aucune part à cette quatrième croisade qui, détournée de son but, n'aboutit qu'à une grande piraterie, la prise de Constantinople; un empire latin remplaça pendant un demi-siècle l'empire grec, et des seigneurs français partagèrent en fiefs le pays de Thémistocle et d'Alexandre. Philippe demeura également étranger à la croisade des Albigeois; il laissa les seigneurs épuiser leurs forces dans cette triste expédition et prendre sur eux tout l'odieux des bûchers et du sang répandu à grands flots, bien assuré que la royauté seule on recueillerait les fruits. Ce fut, en elTet, à la suite de cette guerre et sous Louis VIII que presque tout le Midi fut réuni à la couronne. Les sénéchaussées de Ceaucaire et de Carcassouney furent

fondées pour y être les organes de l'administration royale.

Saint Louis servit à son tour puissamment la royauté pardes moyens différents : il joignit à l'habileté, au courage, la vertu d'un saint, et par là rendit le trône vénérable à tous. Il battit à Taillebourg (1422) les Anglais et une ligue de barons révoltés; puis, quoique vainqueur, il abandonna, par scrupule de conscience, le duché de Guyenne à la simple condition de l'hommage. Il alla deux fois en croisade (1247 et 1270) et montra, prisonnier en Egypte, ou mourant de la pesle sous les murs de Tunis, le courage et la résignation d'ua martyr. Assis sous le chêne de Vincennes, il personnifia aux yeux du peuple la justice royale. Il punit sévèrement les crimes de ses barons : par exemple, ce sire de Coucy qui, pour un simple délit de chasse, avait l'ait pendre trois jeunes gens. Il le condamna à une lourde amende. Les autres barons murmurèrent : ils prisaient bien plus leur droit de chasse que la vie de trois hommes. L'un d'eux dit ironiquement : « Si j'avais été le roi, j'aurais fait pendre tous mes barons; le premier pas fait, il n'en coûte pas davantage. » Le roi l'entendit et lui répondit cette juste et sévère parule : « Je ne pendrai point mes barons, mais je les châtierai s'ils méfont. » Ses Établissements introduisirent dans ses domaines des principes d'une plus saine justice; il y aboUt le duel judiciaire, il y rendit les guerres privées presque impossibles par l'établissement de la quarantaine-le-roi. Par l'établissement des appels et des cas royaux, il évoqua un grand nombre de causas à son parlement. Ce roi sibonjusticier, ce roi qui savait par sajM'agmatlque arrêter les empiétements des papes, n'était pas étranger aux passions de son temps. « Aucun, disait-il, s'il n'est grand clerc et parfait théologien, ne doit disputer avec les juifs, mais doit l'homme la'ique, quand il ou'it médire de la foi chrétienne, défendre la chose non pas seulement de paroles, mais à bonne épée tranchante et en frapper les mécréants au travers du corps tant qu'elle y pourra entrer. » Déplorable théorie qui venait d'èlre pratiquée dans la croisade contre les Albigeois.

Le xm° siècle est le plus remarquable du moyen âge. C'est le grand siècle de l'archilceture gothique ; c'est celui où nos grandes villes deviennent commerçantes et industrieuses; où les universités récemmentfond(';es comptent de nombreux disciples. La France, où l'ordre et la richesse se développent

INTRODUCTION

simultancment, commença à déborder au dehors. Sans parler de nouveau du royaume français de Jérusalem et de l'empire français do Constanlinoplf, voici le frère de saint Louis, Charles d'Anjou, qui installe une dynastie française sur le trône des Peux-Siciles et prépare les longues prétentions des rois de France sur l'Italie méridionale.

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