‹ La France industrielle en 1789Chapitre 20 sur 36 · ue · texte numérisé non relu

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les plombs de teinture; puis on avait, pour prévenir les fraudes, apposé deux plombs, un à chaque bout de la pièce et, pour payer les agents de leurs services, on avait demandé d’abôrd un sou par empreinte, puis deux, puis trois (1). Le règlement appelle le règlement, et, quelque réservée que voulüt être l'administration de Louis XVL, elle commençait à glisser sur la pente des abus qu’elle avait essayé de remonter.

Il avait fallu donner aux inspecteurs le droit de pénétrer seuls ou avec les jurés dans tous les ateliers, de vérifier les lisières qui devaient distinguer les étoffes libres des étoffes réglementaires, d'ordonner des saisies, de faire procéder au débouillis des étoffes qu’ils supposaient mal teintes. Avec quelque modération qu’ils usassent de ces pouvoirs, leur intervention ne pouvait être que fort désagréable aux fabricants, et l’impopularité qui s’y attachait était loin d’être

compensée par les propositions de prix ou d'encouragements

qu'ils étaient chargés de faire au ministre.

‘) « Un droit qui gène fort les opérations de commerce est un plomb indicatif de la visite de chaque pièce d’étoffe, pour assurer la libre circulation dans toute l'étendue du royaume. Autrefois les gardes prélevaient 1 sol par chaque pièce pour le droit de marque ; en juin 1780, ce droit fut porté à 2 sols, et c'est sur le pied de 8 sols que se fait la perception actuelle. Il se fabrique dans la ville de Lisieux une quantité considérable d'’étoffes de qualité très-inférieure qui sont assujéties au mème droit de visite et de marque que les draps de première qualité, et le préposé ne manque jamais d'exiger que les pièces et les coupons même soient marqués par les deux bouts. » Rapport du bureau de commerce de la gén. d'Alençon, cité par M. de Lavergne, les Ass. prov. sous Louis À V1, page 262.

Quelquefois, le réglement se superposail au corps de métier, et l’industrie portait alors double chaine: d’autres fois, il pesait seul sur des manufactures isolées ou sur des tisserands de campagne. De toute façon, il n’étendait guère son autorité que sur les filalures, les tissages' et les teintureries. Il ÿ avait bien certains règlements relatifs à d'autres industries, en petit nombre toutefois. La réglementation de Colbert s'était attachée presque exclusivement aux issus , comme à la source principale de la richesse, Mais ni Colbert ni l'administration manufacturière du xvin® siècle n'avaient eu la pensée de laisser les autrés manufactures livrées à elles-mêmes, sous la simple tutelle des lois générales du royaume. Là où on n'avail pas réglementé, on avait encouragé, protégé, octroyé des priviléges. On avait créé force manufactures royales, manufactures d'ordinaire subventionnées, toujours exemptes de quelques-uns des impôts les plus vexaloires et jouissant du monopole dela fabrication dans la France entière ou dans un rayon déterminé. C'était une manière de brevet d'invention ou d'importation ; Colbert en avait souvent usé avec perspicacité, ot avait ainsi naluralisé plusieurs industries étrangères; mais, entre des mains moins pures ou moins habiles, ce n'était plus qu’une faveur adininistrative capable d'enrichir l'intrigue et d'étouffer les espérances du travail libre.

Au milieu du xvu° siècle, le hollandais Van Robais avait introduit chez nous la fabrication des draps fins, et Colbert avait cru devoir lui concéder un privilége exclusif. Ce monopole lemporaire pouvait, dans le principe, être considéré comme le prix légitime d’un service. Mais on aime à garder ce qu'on possède, et les Van Robais, enrichis, avaient

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obtenu une suite de prolongations qui les mettait encore, en 1767, en possession de fabriquer seuls, à Abbeville, les draps fins. Le public en profitait-il? Nullement. Depuis un siècle, cette industrie n'était plus un secret; d'autres auraient pu l’exercer, et les acheteurs auraient eu les bénéfices de la concurrence. Et les ouvriers ? Dépendant du monopole, ils pliaient sous sa loi. Une enquête constala que « de tous les ouvriers qui travaillent dans les manufactures du royaume, il n’y en a point qui soient payés aussi peu que ceux des sieurs Van Robais. » Le rapport expliquait d’une manière très-naturelle cette infériorité : « Depuis l'établissement de la manufacture exclusive des draps à Abbeville," le prix des denrées, le prix de la main-d'œuvre, celui des draps même de Van Robais s'est accru de près de moitié; le salaire des ouvriers de cette fabrique est seul resté invariable ; le tisseur, le drousseur, le cardeur qui paye aujourd'hui bien plus cher les choses nécessaires à sa subsistance, n’est pas payé plus qu’il n'était dans le principe ({). » À cet égard, la manufacture privilégiée a le même inconvénient que les grandes administrations. Commandant seule le travail, eile ne craint pas les fluctuations de l'offre et de la demande; l'habitude retient ses ouvriers longtemps encore après que l'équilibre

(1) Les Van Robais employaient 1547 personnes; 317 étaient chefs de famille; sur ce nombre 151 pouvaient être taxés à une capitation de 20 sous ; 167 étaient hors d'état d’être capités et se trouvaient rangés parmi les indigents. La manufacture avait 100 méliers , mais qui travaillaient alternativement, par moitié, et les ouvriers chômaient la moitié de l’année. (Voir Enc., Met., Man. et Arts, II, 345.)

des salaires est rompu à leur détriment. Elle fait elle-même la règle, et prétend la faire immuable, autant par esprit de routine que par calcul d'intérêt.

Le privilége des Van Robais tomba devant l'enquête, et deux autres fabriques ne lardèrent pas à s'ouvrir à côlé d'eux. Mais il avait duré plus d’un siècle ! Et combien d’autres avaient été créés ou prolongés, et l’étaient chaque jour, qui le méritaient moins]

Les administrateurs du règne de Louis XVI étaient trop éclairés pour ne pas voir l’abus et le danger. À la création de manufactures royales ils préféraient d'ordinaire des encouragements d’une autre nature : éxamen des procédés par l’Académie des sciences, prix décernés par elle ou par le ministère, instructions administraiives sur les découvertes étrangères ou sur les applications, alors à leur début, des méthodes scientifiques à l’industrie. Ce mode d’action était- “légitime et préférable, quoique les prix et les faveurs pécuniaires n'allassent pas toujours récompenser le vrai mérite. C’est ainsi que commencèrent à être connus les procédés anglais pour la fabrication des velours de coton, la mécanique d'Arkwright, l'application du moteur hydraulique à des métiers de 50 et de 60 One la substitution du blanc de zinc'à la céruse. 3

Mais ie principe des manufactures royales subsistait, et ceux qui avaient l'appui de quelquecommis influent, savaient encore obtenir des concessions de ce genre. Il faut le dire, l'organisation industrielle était telle alors que le privilége était quelquefois le seul chemin par où pût passer la liberté ; quand Erard commenca à fabriquer des pianos, la communauté des tabletiers-luthiers-éventaillistes le per-

sécula, fit saisir chez lui, et il n’échappa à la ruine que grâce au brevet royal qu'il obtint par la protection de la reine. Ces cas exceptionnels semblaient justifier la loi, et l'administration y puisait des arguments pour maintenir règlements et priviléges, malgré la gêne évidente que les uns et les autres meltaient au développement général de la production.

Mais l'évidence qui se montre avec tout son éclat aux yeux de la postérité, dans la perspective de l’histoire, ne frappe pas également les contemporains, engagés dans les querelles et dans les intérêts complexes du présent. Les populations sentaient le mal; les observateurs le voyaient et le signalaient; c’est de leurs réclamations que nous avons liré les principaux traits de notre tableau. Mais les privilégiés de tout genre étaient: comme les nobles dont parlait Arthur Young; les six corps de marchands étaient sincères dans leur défense des maîtrises; beaucoup d'’inspecteurs croyaient à l'utilité des règlements et de la surveillance. Tous avaient accommodé leur existence à l’ordre de choses au milieu duquel ils avaient longtemps vécu. L'esprit de la révolution que nous voyons aujourd’hui miner de loin, dans sa lutte contre les priviléges, les assises mêmes de la société du xvin° siècle, ne troublait pas encore dans sa sécurité la masse des artisans qui travaillaient et doucement prospéraient, semblables aux paysans d’Herculanum qui labouraient sans souci du lendemain le flanc de la montagne , au moment où la lave bouillonnait déjà dans les entrailles du volcan.

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