LES OUVRIERS
Dédain des privilégiés pour ceux qui étaient au-dessous d’eux. — Opinion des corps de métiers sur la conservation des maîtrises. — Un seul article sur les ouvriers. — Les élections de Paris. — La grande fabrique de Lyon. — Les chefs d'ateliers maîtres du terrain. — Leurs réclamations. — Situation dés salariés. — Compagnonnage. — Le livret. — Politique de l’État. — Histoire du tarif à Lyon.
— Le salaire. — Déficit exagéré. — Le prolétariat d’aujourd’hui et la misère d'autrefois. — Vie moyenne et taille. — Instruction. — Aumône. — Police contre les mendiants. — Enfants trouvés. — Hôpitaux. — Monts-de-Piété, —
— Les petits corps de métiers. — Les portefaix de Marseille. — Les sociétés de secours mutuels. — Prétentions des ouvriers.
Corporations, réglements, priviléges, étaient des entraves à la production : c’est un fait incontestable. En vain essayait-on, pour atténuer l'effet de leur funeste influence sur les choses, de les représenter au moins comme favorables aux personnes; les producteurs vivent par la production, et ce qui nuit à l’une atteint directement les autres. Les patrons étaient moins nombreux, ils créaient moins de richesses et avaient par conséquent euxmêmes une moindre part de jouissances que dans un état social où de pareils obstacles ne les auraient pas arrêtés : corporations, réglements et priviléges n'étaient donc pas avanlageux à la classe des patrons et des entrepreneurs, considérée dans son ensemble. Ils étaient plus désavantageux encore pour les simples ouvriers; car devant leur
avenir ils élevaient des-barrières artificielles par-dessus les barrières naturelles que leur opposaient le défaut d'instruction et le manque de capitaux, et ils les maintenaient de par la loi dans un état d'infériorité où la nature des . choses les avait placés.
On a parlé d’une sorte de fraternité régnant dans les corps de métiers ; nous avons déjà vu, en pénétrant dans la communauté des orfévres, ce qu’il convenait d’en penser. Dans une société fondée sur des priviléges, chacun est jaloux de celui qu’il possède, comme de la plus grande distinction sociale, et il n'aime pas à le communiquer; il se forme pour ainsi dire une hiérarchie de castes qui toutes dédaignent celles qui sont au-dessous d'elles plus qu’elles n’admirent celles qui sont au-dessus. Les notables venaient d'être convoqués dans une ville de province. La plupart d'entre eux refusèrent obstinément de prendre séance et de remplir leur office, parce que, dit l'intendant qui rend compte de cet incident, «il s’est introduit dans l’assemblée quelques artisans auxquels les bourgeois se trouvent humiliés d’être associés (1). »
Ce mépris des bourgeois, les artisans le rendaient avec usure aux ouvriers, qui de leur côté ne ménageaient guère les apprentis. Les difficultés accamulées autour de la maitrise en sont un témoignage : on s’appliquait à creuser aussi profonde que possible la séparation et à la rendre, quand on pouvait, infranchissable. De là les trois, quatre et quelquefois six années de compagnonnage imposées par les statuts, la préférence accordée dans tous les métiers
(1) De Tocqueville, l’ancien régime et la rév. 1° éd., p. 169.
aux fils de maîtres, et les frais de réception qui interdisaient au plus grand nombre la possibilité d’un établissement. Dans les professions où les seuls fils de maîtres étaient admis, la distinction était irrémédiable et les ouvriers étaient condamnés à rester eux et leur postérité dans le salariat, à la porte d’une communauté dont ils subissaient la loi sans participer à ses délibérations ni à ses avantages.
La convocation des Etats-Généraux mit en lumière ces distinctions et ces antipathies que la société polie du xvin° siècle ne soupconnait guère. Les assemblées primaires furent convoquées, et les corps de métiers, c'est-à-dire les maîtres, appelés à donner leur avis. Ils furent à peu près unanimes à demander la suppression des priviléges exclusifs, des manufactures royales, des inspecteurs, des réglements : l'intérêt des patrons dictait ces réclamations. Mais, ils furent beaucoup moins d'accord sur la question des maitrises. Leur abolition n’est expressément réclamée que par un petit nombre de bailliages, agricoles surtout (4) . D'autres se contentent de la forme dubitative et désirent, si les jurandes subsistent, que les statuts soient améliorés et scrupuleusement observés (2). Saint-Quentin veut bien renoncer aux Jurandes en maintenant l'apprentissage obligatoire (3). La plupart sont plus francs; ils déclarent,
(1) Entre autres le Vendomois, le Ponthieu, art. 11, le Thimerais. art. 29, le bourg de Madon.
(2) « Si, dans la révolution qui se prépare, les maîtrises sont conservées, demander pour les communautés du Havre l'extension de leur privilége dans la banlieue. » Art. 12, Cah. ou Havre. Voir Clermont Ferrand, art. 25.
(3) 3 ans d'apprentissage au-dessous de 15 ans, 18 mois au-dessus,
comme Etampes, que « l'établissement des communautés d'arts et métiers est utile dans les villes un peu conséquentes (1), » ou demandent, comme l'Anjou, que « l'industrie des corporations, arts et métiers, soit respectée et encouragée (2), » ou bien comme Chälons-sur-Marne et plusieurs districts de Paris, que « les jurandes soient rétablies telles qu'elles étaient avant l'édit de 1777, et que chaque communauté se règle suivant ses anciens. statuts (3). » Rouen désire une diminution des droits de, réception, mais seulement en faveur des veuves et des fils de maîtres (4). Nantes fait une déclaration péremptoire, elle veut «être conservée dans tous ses droits de maîtrise avec toutes les villes qui, comme elle, ont payé la finance “sous Louis XIV, lesquels ont été confirmés par Louis XV,
et renouvelés par Louis XVI par les édits d'avril.1777, et la déclaration du 4% mai 4782, » Reims veut séparer les tonneliers et les menuisiers, les serruriers et les, maréchaux, mais pour renforcer en le circonscrivant le privilége de chacun d'eux (5). Trois corporations de, Troyes se prononcent pour la suppression de toutes les fabriques de campagne (6). C'était toujours l'intérêt des maîtres qui tenait la plume. Des ouvriers pas un mot. ou peu de mots. Je n'ai vu qu'un cahier (si j'excepte Lyon), dans lequel un article leur soit exclusivement consacré, c'est celui de
) Ch. vin, art. 6.
) Art. 14.
) Commerce, art I.
) Art, 72.
Nîmes demandant « que les assemblées illicites de compagnons et les assemblées connues sous lé nom de devoirs et de gavots soient défendues; que les réglements faits sur cet objet pour Paris soient étendus à tout le royaume (1). »
C'est que les assemblées préparatoires d'artisans s'étaient faites par communautés, eb que dans les communautés l'ouvrier n'avait pas droit de présence. À Paris même où , On adopta un mode différent, on ne songea pas à eux et on se contenta de convoquer aux réunions de quartiers les gradués, les titulaires de lettres de maîtrise et les contribuables payant au moins six livres de capitation: Des pamphlétaires tirèrent parti de cette exclusion et cammencèrent déjà à aviver lès rancunes populaires. « Pourquoi, disait l’uL d'eux, faut-il que 450,000 individus, utiles à leurs concitoyens, soient repoussés de leurs bras ? Pourquoi nous oublier, nous pauvres arlisans, sans lesquels nos frères éprouveraient des besoins que no$ corps infatigables satisfont et préviennent chaque jour ? » Et un autre rédigeait d'office le cahier du 4° ordre (2).
La classe ouvrière n'eut là parole qu'à Lyon. Elle y dut ce privilége à l’organisation toute particulière de la grande fabrique qui comprenait, alors: comme aujourd'hui, deux ordres tout à fait distincts de personnes, les maftfes-marchands et les maîtres-ouvriers : les premiers, véritables négociants, achetant les matières premières, préparant les dessins et vendant les produits, les seconds tissant à façon les étoffes pour le compte des marchands. Les marchands
(1) Nîmes, chap. vi, art. 8. :
(2) Voir Chassin, le génie de la rév. 1, p. 286 et 287.
n'étaient guère que trois à quatre cents et formaient l’aristocratie de fabrique ; les maîtres-ouvriers, au nombre de plus de 4,000, représentaient l'esprit populaire, bien qu’audessous d’eux il y eùt encore près de 2,000 compagnons ou simples ouvriers tisserands, travaillant chez les maîtres: ouvriers, sans compter les domestiques, apprentis, femmes et enfants, qui portaient à 38,500 le nombre des personnes employées dans la grande fabrique (1). Mais à Lyon comme ailleurs, les compagnons restaient en dehors de la communauté. Les marchands auraient bien voulu en cette circonstance y laisser aussi les maïîtres-ouvriers. Dans une assemblée préparatoire composée de bourgeois, le sieur Hugand se chargea de hasarder la proposition. « Malheureusement, dit-il, il existe une classe de citoyens dont l'éducation est négligée au point de ne pouvoir compter sur leurs lumières relativement aux grands intérêts de la société. C’est pourquoi le droit de suffrage doit être réservé aux citoyens plus éclairés qui paient l'impôt foncier ou exercent une profession libérale et ne peut être, sans danger, abandonné aux ouvriers sans propriété et sans éducation (2). » (1) Chassin, le Génie de la Pévolution, 1, p. 189. (2) Un recensement officiel fait en 1788 donne :
Malres nantes fer 101000 | s gel Gaziers sans droit........ 619 3
Femmes de chefs d'atelier......... 3,924 Enfants ....... A a EC 13,138 APDPOHUS ER MARNE PAPE 907 Compagnons ie SHAAEROE, ae 1,796 DOMESUQUES LAN A 2,236
Filles sans ATOS TP SANPT ERA 1,015
La motion fut accueillie avec faveur, et une pétition adressée au ministre. Mais Necker repoussa cette prétention attentatoire à l'édit de 1777, qui avait constitué les quarante et une nouvelles communautés de Lyon, et les marchands durent subir la loi du nombre. Dès la première réunion, ils se sentirent écrasés, se retirèrent la plupart sans avoir voté et protestèrent. Restés seuls sur le terrain, les maitres-ouvriers ne nommèrent pour délégués que des maîtres-ouvriers, et remplirent leur mémoire de plaintes amères. « Cette fabrique, disaient-ils, source autrefois si féconde en richesses, qui procurait à 20,000 ouvriers une honnête subsistance, n'est plus aujourd'hui, pour eux, que l’objet d'un travail pénible et forcé, dont le salaire ne saurait suffire aux deux tiers des besoins de la vie. » Ils accusaient surtout une loi récente qui, d’après eux, les livrait «totalement à la merci qu fabricant. » « C’est ainsi, ajoutaient-ils, que, depuis cette loi, on a vu plusieurs négociants contraindre l'ouvrier à travailler à moitié prix, et forcer des pères de famiile en tra- “vaillant, eux, leurs femmes et leurs enfants, dix-sept à dix-huit heures chaque jour, à ne pouvoir subsister sans recevoir les bienfaits de citoyens, par les souscriptions ouvertes en leur faveur (4). » Nulle part on n'avait tenu un
Plus les ourdisseuses, dévideuses , tordeuses, etc., environ. .:.... 10,000 Les maîtres sont ici classés dans une seule catégorie ; un autre document officiel de 1768 Les répartit ainsi : 410 marchands avec 110 associés ou total 520. 4,202 maitres-ouvriers. 3 (1) Voir Chassin, le génie de la révolution, T. F, p. 189 et suiv. 427 et suiv. Toutes les questions relatives aux élections de Lyon y sont traitées avec beaucoup de soin.
pareil langage. Il en passa quelque chose jusque dans le cahier de la sénéchaussée, qui prescrivait aux députés de mettre « sous les yeux de l’assemblée nationale, l'excessivité des droits qui renchérissent à Lyon les subsistances et la misère extrème des ouvriers de nos fabriques. » Ce n'est pas que les maîtres-ouvriers de Lyon fussent plus désintéressés que les maîtres des autres corporations ; car au milieu de leurs plaintes sur la situation présente, se trouve le regret qu'on eut admis à travailler aux métiers d'autres femmes que les filles de maîtres, auxquelles « ce privilége avait été réservé jusqu'alors ; » mais ils avaient des intérêts différents, qui, sans les confondre avec les compagnons, les rapprochaïent d'eux et.leur inspiraient les mêmes sentiments d'animosité contre les fabricants: Là, comme partout, une ligne de démarcation: profonde séparait' les entrepreneurs et les salariés. ë Ces derniers n'avaient pour ainsi dire pas de place marquée dans la hiérarchie sociale. À une époque où les individus étaient presque (ous groupés en communautés, ils ne jouissaient eux-mêmes des bénéfices d'aucun corps légalement reconnu. Îls restaient dans l'ombre, dépendant du corps de métier, protégés, il est vrai, contre latconcurrence par les règles limitatives de l'apprentissage, mais privés du droit de s'établir sans gravir le difficile sentier de la maîtrise, et poursuivis avec rigueur quand ils tentaient de se dérober au long et coûteux noviciat que les statuts imposaient. Annulés dans les communautés d'arts et de métiers ,. ils avaient cherché une protection particulière dans des-associations secrètes. Le compagnonnage était toujours -proscrit et toujours florissant. Les ouvriers l’aimaient d'abord parce : que, malgré ses nombreux'inconvénients, il leur réndäit