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Le plus célèbre des ministres réformateurs du xvin siècle, Turgot, était trop clairvoyant pour ne pas discerner ces obstacles; il eut la témérité de croire que la force de la vérité suffirait pour les vaincre et il se brisa contre eux. Dans sa généreuse ardeur pour le bien, il embrassa trop de choses à la fois, économie dans les dépenses, égalité et uniformité dans la répartition de l'impôt, libre circulation des grains à l'intérieur du royaume, suppression de la corvée, abolition des jurandes et des maîtrises, rachat des offices nuisibles à la liberté du commerce; c'était ameuter contre soi la foule des privilégiés, depuis le nobleet le bénéficiaire que l'impôt menacait, ou le courtisan qui redoutait l’économie, jusqu'au plus humble artisan, chagrin de voir tomber avec la maîtrise la barrière qui le séparait du compagnon. Il s’éleva.un concert de malédictions contre lequel la voix de quelques économistes ne pouvait prévaloir: Turgot, attaquant tant d'intérêts à la fois, aurait dû trouver au moins des partisans dans ceux qui, placés au plus bas de l’échelle, ne profitaient d'aucun privilége et les subissaient tous, dans les ouvriers par exemple; mais les ouvriers, nous l'avons vu, n'avaient pas alors voix dans les manifestations de l’opinion publique, et ils restèrent trèsindifférents à la proclamation d’une liberté qu’ils ne comprenaient pas.
Turgot tomba, mais la nécessité d'une grande réforme subsista. Le courant y poussait. Calonne- fut entraîné, et après avoir repu quelques années la cour de fastueuses prodigalités et d'illusions, il en vint, comme Machault, comme Silhouette, à une subvention territoriale, et il fut renversé comme eux. Brienne, élevé par la faveur des privilégiés,
Se ci de
fut entraîné à son tour, proposa de nouveau Île timbre, la subvention, ameula le Parlement et disparut pour laisser la place aux États-Généraux. Les ministres les moins amis de la réforme rendaientun hommage éclatant aux idées nouvelles par l’aveu de leur impuissance.
Ces idées s'infiltraient dans la pratique. Turgot avait imaginé les municipalités; Necker avait institué la première assemblée provinciale, et Calonne en avait appliqué le principe à. toutes les généralités. La France commençait à discuter ses affaires, à régler le mode des impositions ; plusieurs de ces assemblées avaient déjà introduit de sages réformes dans leur province, remplacé la corvée, formé des projets de dessèchement ou de canalisation, travaillé à l’extinction de la mendicité A). La justice était améliorée et les dernières traces de la torture disparaissaient par les mémorables édits du 8 mai 1788. La charité devenait plus éclairée; l’adminislration moins tyrannique. Le bien essayait de percer la couche des abus. pe
Les institutions qui ont longtemps abrité les pères, ne conviennent pas toujours aux arrière-petits-fils. Souvent le temps les à dégradées pendant que les générations croissaient et multipliaient ; 11 ne suffit plus de les réparer, il faut chercher un toit plus vaste et plus hospitalier. Heureuses les nations qui 6nt le bon séns de modifier peu à peu par une suile de légers changements les lois, afin de les ‘accommoder sans cesse à leurs mœurs! Heureux les gouvernements qui ont la sage prévoyance d'élargir à propos l'édifice pour en prévenir la chute!
(1) Voir M. de Lavergne, Les assemblées prov. sous Louis XVI.
Ces institutions du siècle dernier apparaissent sous deux aspects bien différents à qui ne les envisage pas avec Île calme de l’histoire. Ceux qui croient nécessaire pour la justification du présent de ne voir au-delà de la limite de 1789 que du mal, des abus et des misères, représentent la noblesse arrogante et licencieuse, le clergé de cour corrompu, celui des campagnes réduit à la portion congrue, les cultivateurs courbés sous le faix des droits féodaux et de la taille, le commerce paralysé par les entraves fiscales et administratives, l’industrie stérilisée par le système des corporations, et ils peignent un tableau dans lequel ils ne mettent que des ombres. D’autres, par mauvaise humeur contre le présent ou par piété pour les souveuirs du passé, vantent cette société d'autrefois où la distinction des classes contenait les ambitions et maintenait à tous Îles degrés de l'échelle le respect traditionnel des inférieurs pour tout ce qui élait au-dessus d'eux, où les supérieurs de leur côté, obéissant à la loi chrétienne, ne craignaient pas de tendre une main charitable à leurs inférieurs, parce qu'ils ne voyaient pas en eux des envieux et des ennemis, où, dans l’industrie en particulier, les réglements et Îles statuts faisaient une loi de la bonne confection des marchandises, le noviciat et les épreuves garantissaient l'habileté de l'artisan, les obstacles placés à l'entrée des métiers empêchaient l’affluence des populations vers Îles villes, et servaient de barrière contre le prolétariat.
- Nous avons vu comme ce fantôme d'harmonie sociale s'évanouissait à la lumière des faits économiques. Toutefois le spectacle que‘nous avons eu, à le juger sans prévention, n'était assurément pas celui de la misère et de la dégra-
dation. Un homme qui avait été magistrat au Parlement, et, qui après avoir occupé des postes éminents sous l’Empire, sous la Restauration et sous Louis-Philippe, avait eu le rare privilége de survivre à tant de révolutions, et de conserver dans ses vieux jours toute la fraîcheur de sa mémoire, avait coutume de dire qu'on ne se doutait guère maintenant de l'activité industrielle qui animait Paris vers 1784. Déjà, avant 1784, les marchands combattant les projets de Turgot et les reproches des économislies, rappelaient dans leur mémoire qu'il « y avait dans la seule ville de Paris, sans les faubourgs, 3,207 marchands merciers ou veuves de marchands, ce qui fait un tiers de plus qu'en 1750 (1). »
Or, cette activité croissante était la raison même des réformes auxquelles on aspirait. Les nations appauvries et languissantes peuvent s’agiter sur leur lit de douleur; mais elles sont incapables d'accomplir une grande révolution sociale. Parce que les méthodes de cullure s’amélioraient, parce que l’industrie et le commerce se développaient, parce que les idées de justice se répandaient, la nation francaise se sentait plus blessée par les inégalités sociales, et plus gênée par les barrières que les institutions lui opposaient; à mesure qu'elle grandissait, elle était plus mal à l’aise dans un vêtement devenu trop étroit.
Pour l’élargir, fallait-il le jeter au feu ? Grave question qu'il n'est pas de notre sujet de débattre ici. Ce qui est certain, c'est que l’accommoder aux besoins nouveaux était
(1) Cité par M. Léon Gautier, Études hist. pour la déf. de l'É glise, p. 245. : |
une œuvre bien difficile : l'échec des ministres réformateurs le prouve. Cependant si la France avait eu au xvin® siècle un roi à la fois éclairé et énergique, assez ami du bien pour vouloir, dès le principe, les réformes et en concevoir avec netteté le plan et la suite, assez politique pour ne pas les aborder de front toutes ensemble, et pour prendre toujours son point d'appui dans l'opinion publique en évitant de froisser trop d'intérêts à la fois, qui saurait dire quelle action une intelligence droite unie à une volonté ferme, avec l’aide du temps, aurait pu exercer sur les destinées de notre pays ?
Ce roi ne se rencontra pas, et aux réformes avortées succéda la Révolution d'où date notre société moderne. Qu'elle eût pu ou non être prévenue par d’opportunes concessions où accomplie par des moyens différents, elle s'est faite et s’est faite au nom des principes de justice, d'égalité et de liberté que froissaient maintes institutions de l'ancien régime. Ne l’oublions pas, et quelles qu’aient été ses erreurs et ses défaillances, attachons-nous aux idées premières qui l'ont inspirée et qui la légitiment.
Interrogeons l'expérience de tous les siècles et la tradition de nos ancêtres ; nous y trouverons de précieux enseignements: Mais ne cherchons pas de ce côté le modèle d’une organisation du travail, et sachons qu'il est plus vrai et plus consolant de placer son idéal devant soi que derrière. Les sociélés humaines sont comme les corps organisés ; quand elles ne croissent plus, elles ne tardent pas à dépérir. Notre société n’est certes pas réduite à ce dernier état; elle croît, elle avance, non pas, il est vrai comme un voyageur seul sur une route plane, mais comme une populeuse tribu d'émi-
grants à travers une contrée semée d'accidents et d'obstacles, tournant les diflicultés et parfois obligée de camper sur un sol ingrat, lançant en avant ses éclaireurs et ses pionniers, et laissant à sa suite une longue file de traïînards ; cependant elle avance, et à considérer l’ensemble des faitséconomiques, la masse de la nation est sans conteste plus nombreuse, plus riche, plus instruite aujourd'hui qu'elle ne l'était au siècle dernier. £
Tant que le travail restera fondé sur la liberté, l’'activité individuelle ne lui fera pas défaut dans ses développements divers et il prospèrera; nos petits-fils n'auront pas moins de labeurs, mais ils auront probablement plus de bien-être que nous. C'est vers les voies de l'avenir qu'il convient de tendre ses regards et ses vœux. De cet avenir, l’histoire du travail, durant les soixante années qui ont suivi immédiatement la Révolution, nous ouvre les pre-
mières avenues.