‹ La France industrielle en 1789Chapitre 6 sur 36 · LE. VS · texte numérisé non relu

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nature et puissamment contribué à réveiller le goût des plaisirs rustiques. Les champs étaient à la mode dans les salons ; Florian écrivail ses pastorales et la reine pressait le laitage dans sa bergerie de Trianon. Toute frivo!e qu’estpar elle-même la mode, elle a l'avantage, quand elle s'applique à une idée juste, de la populariser rapidement, et il est rare alors qu’elle ne produise pas quelques bons effets Le marquis de Turbilly cultivait et expérimentait; le duc de Choiseul, relégué dans sa terre de Chanteloup, s'appliquait àavoir une belle vacherie et de beaux moutons; La Rochefoucauld, dont la vie entière devait être un tissu de bienfaits, répandait autour de Jui, sur ses fermiers et sur les villageois de Liancourt, l'instruction, le travail et l’aïsance. Bremontier commençait à fixer les dunes de Gascogne par des semis de pins; Parmentier s’appliquait à vaincre le préjugé des Français contre la pomme de terre.

Enfin les guerres avaient été plus rares, moins coùteuses, moins sanglantes sous le règne de Louis XV que sous celui du grand roi, et, malgré les humiliantes défaites qui avaient terni notre réputation mililaire et détruit notre empire colomal, la France n'avait pas été épuisée d'hommes comme au temps où nous luttions contre loute l'Europe pour placer un prince français sur le trône d'Espagne. Depuis le premier traité de Paris, la paix régnait sur le continent, sans que l'intervention de Louis XVI dans la lutte des colonies américaines contre l'Angleterre l’eüt altérée ; cette intervention, au contraire, bien que lourde à nos finances, avait relevé l'honneur de notre marine et stimulé l’activité de notre commerce. Aussi l’agriculture avait-elle profité du long repos que lui laissait Ta politique, et du caprice de lamode

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qui la favorisait; la production avait augmenté, le prix des denrées et le taux des salaires s'étaient élevés (4).

Un écrivain de la seconde moitié du xvunre siècle parlait de son temps « où le goût de l’agriculture semble être à sa dernière période » et, tout en applaudissant à ce changement des esprits, il craignait déjà l'excès : € Peut-être, disait-il, a-t-on pendant un temps poussé trop loin les choses à cet égard par la préférence marquée qu’on semblait donner aux manufactures. Cet abus ne subsiste heureusement plus. Puisse-t-il, par une suite du génie de la nation, ne pas s'établir trop exclusivement en faveur de l’agriculture » (2)!

Il ne faut pas toutefois se faire une idée exagérée de notre prospérité agricole à la fin du xvm siècle. Il y avait progrès, mais on était parti de si bas et on avancçait si lentement, qu'il restait encore pour ainsi dire un nombre infini de misères à alléger et d'améliorations à introduire. Un Français, soit indifférence ou routine, pouvait ne pas apercevoir la profondeur du mal; mais l'œil exercé d’un étranger intelligent ne s’y trompait pas, et en présence du témoignage d'Arthur Young, l’homme qui a le mieux vu et le plus sérieusement étudié la France agricole au siècle dernier, il ne faudrait pas vanter outre mesure la richesse de nos cultures. Sans doute, on rencontrait comme aujourd’hui quelques provinces privilégiées, celles du Nord par exemple qu'un fermier anglais, au dire d'Young lui-même,

(1) Young conjecture que cette élévation pouvait être dé 20 p. 100 depuis 25 ans. — Voyages, IL, 263.

(2) Tableau de la province de Touraine depuis 1762 jJusques et compris 1766. — Publié dans les Annales de la soc. d'agr. des sc,, arts, etc. du dép. d'Indre-et-Loire, année 1862, p. 234.

aurait visitées avec profit; mais la plupart du temps les terres étaient mal tenues, même dans les régions naturellement fertiles comme le pays de Caux et la Beauce; les jachères laissaient stérile le tiers du sol labourable; un assolement grossier qui consistait à faire pousser sur le terrain reposé du froment la première année, de l'orge ou de l’avoine Ja seconde, pour le laisser ensuite se reposer de nouveau, ne permettait d'obtenir qu’un produit faible et peu varié. Les propriétaires et surtout les grands propriétaires à qui il appartient de donner l’exempleet de perfectionner les méthodes par leur science et par leurs capitaux, ne résidaient guère dans leurs domaines, étaient prodigues à la cour, trop économes dans leurs châteaux, et s’occupaient, il paraît, beaucoup plus de lièvres et de sangliers que de moissons et d’assolements. Les fermiers étaient pour la plupart pauvres; simples métayers dans les trois quarts de la France, ils étaient obligés, ici d'emprunter du grain pour subsister jusqu’à la moisson, là de vivre de chataignes, et ils habitaient des misérables chaumières dont les fenêtres n'avaient même pas de vitres. Arthur Young que ce dénûment choque à chaque pas, fait observer avec justesse que « cette pauvreté frappe à sa racine la prospérité nationale, la consommation du pauvre étant d'une bien autre importance que celle du riche. Y a-t-il apparence, ajoute-t-1l, qu’un pays soit florissant quand la ‘préoccupation principale est d'éviter la consommation des objets manufacturés (1)? » 4

Non, sans doute; mais, au commencement du siècle, la

(1) Arthur Young, Voyages en France, 1. I, 31, 32.

PSE: PAS

consommation et la richesse avaient été moindres encore dans les campagnes, moindres dans les villes ; et quelque loin qu'on fût de la diffusion générale du bien-être en 1786, il serait injuste de méconnaitre le mouvement qui commencail à pousser dans des voies meilleures l’agriculture et le commerce.

La construction des grandes routes n'était pas étrangère à ce changement. Le moyen-âge en avait été réduit aux anciennes voies romaines que Beaumanoir appelait encore pompeusement les chemins de Jules César, mais que le temps avait effondrées et dont l’incurie des hommes n'avait pas toujours permis de réparer les ruines : c'était une conséquence nécessaire du morcellement féodal, La royauté avait été elle-même trop longtemps distraite par les luttes politiques pour s'occuper des intérêts d'un autre ordre, et, malgré quelques tentatives de Sully, Louis XIV, dans une ordonnance de 1664, pouvait se plaindre encore de son emps que le mauvais état des chemins empêchat « notablement le transport des marchandises. » Il essaya d'y pourvoir et fit construire des routes somptueuses qui excitaient l'admiration de M° de Sévigné, mais qui étaient encore en fort petit nombre. C’est seulement au xvirr° siècle, lorsque le contrôleur général Orry se fut sérieusement appliqué à cette tâche, surtout lorsque Trudaine et Perronet furent chargés de ce service et eurent organisé le corps des ponts et chaussées, que les diverses provinces du royaume se couvrirent d’un vaste réseau de grandes routes ; le travail ne fut achevé qu’au xix° siècle, mais il était déjà assez avancé sous le règne de Louis XVI pour que le commerce en ressentit l'influence salutaire. Le roulage

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avait été rendu plus prompt et plus facile; les messageries avaient pris sur presque tous les points la place des anciens coches, et Turgot, dont le court ministère a laissé dans presque toutes les branches de notre orgarisation économique le souvenir d’une bonne pensée ou d'une entreprise généreuse, avait contribué à accélérer leur service. Sans doute, on n’en était encore ni aux chemins de fer ni même aux malles-postes. La rapidité des Turgotines qui, ne respectant pas le repos du dimanche, scandalisait alors les dévots, ferait sourire les hommes de nos jours : on allait de Paris à Bordeaux en cinq jours, à Lille en deux Jours huit heures, à Lyon, partie par terre, partie par eau, en six jours, et de grandes villes, comme Toulouse, n'avaient qu'un service par semaine. Mais, en pareille matière, le progrès est tout relatif, et certes ce progrès paraît incontestable quand on se reporte par la pensée à ces coches d'eau dont Vert-Vert nous montre la peinture grotesque, mais fidèle.

Il est impossible de marquer en chiffres précis le mouvement général du commerce d’une nation, surtout à une époque où la statistique ne fournit à nos appréciations aucun élément certain de calcul ; mais on peut affirmer que là où la richesse s'accroît et où les routes s’améliorent, les échanges doivent se multiplier. Le commerce extérieur qui n’est que la moindre partie de celte activité en péut donner une idée, mais une idée incomplète. Arthur Young, comparant la France au commencement -et à la fin du siècle, évaluait notre commerce à 171 millions de livres environ pour l'année 1720, et, vers 1786, à 655 millions, chiffre proba-

A nER es blement inférieur à la réalité (1), et il ajoutait que le commerce français avait presque doublé depuis la paix de 4763. Il est loin de porter un témoignage aussi satisfaisant sur notre agriculture.

Ce savant agronome, dont on doit toujours suivre de près les ingénieuses observations sans être tenu d'adopter les jugements parfois empreints de partialité, pensait qu’en France on avait, depuis le temps de Colbert, sacrifié les solides richesses que donne la terre aux richesses plus apparentes de l’industrie; il accusait le gouvernement d’avoir développé d’une manière factice les manufactures et détourné de la culture du sol l’activité des citoyens. Contre le système de Colbert, Arthur Young a raison sans aucun doute ; mais 1l a tort de méconnaïtre le mouvement qui, de son temps, ramenait déjà les-esprits vers la terre, et il ne tient pas assez compte de l’influence salutaire que doit exercer sur les produits de l’agriculture une industrie prospère.

(1) Arthur Young, Voyages en France, t. IF, p. 873. — Le commerce extérieur lui-même est très-diversement évalué par les auteurs contemporains. Arnould, dans la Balance du commerce (E. IE, tableau 1), évalue le commerce de la France à 176 millions en 1716, ct à 804 millionsen 1787. (A dminist. des fin., &. ET, p. 115 et suiv.) Necker, en 1784, donnait seulement 530 millions, mais il caleulait une moyenne des dernières années qui avaient précédé la guerre d'Amérique, et il n'y comprena't que les provinces soumises aux douanes Chaptal donne, pour 1787, 1,075 millions, en comptant pour 304 millions le commerce des colonies. (De l’Ind. française, t. 1, p 134.) En prenant les chiffres d'Arthur Young pour cette même année 1787, on arrive, avec les colonies, à un total de 928 millions,

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