‹ La France industrielle en 1789Chapitre 9 sur 36 · RON, | VER · texte numérisé non relu

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En 1788, tous les fléaux semblaient se réunir pour accabler la malheureuse ville de Lyon: disette de soies, disette de blé, froid rigoureux; plusieurs milliers d'ouvriers étaient sans pain et sans feu et seraient morts si lintelligente charité de Pinstitut philanthropique n'était. venue à leur secours. Beaucoup émigrèrent; beaucoup aussi restèrent avec des salaires réduits qui ne leur permettaient pas de subvenir aux besoins de chaque jour. « C’est ainsi, disaient-ils l’année suivante aux États généraux, qu'on à vu plusieurs négociants contraindre l’ouvrier de travailler à moitié prix et forcer des pères de famille en travaillant, eux, leurs femmes et leurs enfants, 17 à 18 heures par jour, à ne pouvoir subsister sans recevoir les bienfaits de citoyens par les souscriptions ouvertes en leur faveur (1). » Mais de pareils faits n’occupent pas le devant de la scène; l'histoire ne les enregistre pas ou les laisse enfouis dans d'obscurs documents ; la postérité oublieuse les ignore, et, dans le lointain de la perspective, s’imagine voir une mer toujours calme, parce que les flots ont depuis longtemps recouvert les naufrages.

Quand on voit les fraudes pratiquées par certains commerçants, on se prend à regretter l’antique bonae foi de nos pères, et on suppose qu'il suffit de franchir une date de notre histoire pour trouver la probité régnant sans conteste dans le domaine des intérêts. C’est encore une illusion. Il y avait des fraudes autrefois, malgré les régiements, malgré les gardes et jurés, comme il y en a aujourd’hui

(1) Mémoire des électeurs fabricants d’étoffes en soie, cité par M. Chassin, le Génie de la Rév., p. 429.

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malgré la police et les lois contre les falsificateurs. Ouvrez le registre d’un corps de métier, celui des orfévres par exemple; vous verrez des saisies opérées par les gardes dans leurs visites absolument comme en opèrent aujourd'hui les employés du contrôle dans leurs visites chez les bijoutiers : iet un orfévre faisant des anneaux avec une pellicule d’or sur un fil d'argent; là d’autres orfévres pratiquant la même fraude sur des cachets, des breloques, et vendant ainsi un léger doublé pour du métal lin; une autre fois, un Jjoaillier recouvrant d’une mince couche d'argent une monture d'étain (1). Dans le grand commerce il en était de même. Les Français avaient perdu le monopole du commerce du Levant au xvni° siècle par leurs mauvaises livraisons. Au xvin° siècle, interrogez les Anglais et Arthur Young. « Les fabricants de Manchester, disent-1ls, se sont plaints de la manière d’agir de leurs voi- : sins, non-seulement pour ce qui regarde le paiement, mais aussi lé manque de confiance. Leurs produits exécutés avec soin d’après le modèle convena, sont rarement reçus sans disputes et sans déductions. Tandis qu'ils reconnaissent la ponctualité des Américains, « des Allemands, etc., ils se fient peu au commerce français en général. C’est de même à Birmingham (2). » J'ai entendu de nos jours en France et en Angleterre des négociants tenir un langage à peu près semblable: Le remède à ce vice est moins dans les réglements que dans les mœurs commerciales qui se

(1) Voir entre auires, visites et saisies de déc. 1784, du 11 mars, 18 et 21 juillet 1786, Arch. de l’'Emp., t. 1490%, fol. 49 et suiv. (2) Art. Young, t. II, p. 378.

forment surtout par la publicité et par la fréquence des relations.

L'industrie du xvui® siècle n’était donc pas, comme on l'a quelquefois dit, dans l'enfance ou dans la torpeur; mais d'un autre côté elle n'était pas à l'abri des misères et des fraudes : 1] ne faut exagérer ni dans un sens ni dans un autre. La manufacture ne ressemblait sans doute pas alors à celle de nos jours. La mécanique y était grossière; des manéges, des rouages de bois, des lourds engins composaient le matériel. Examinez, par exemple, la fabrique d'épingles que représente l'Encyclopédie. Ici l’un tourne la roue pendant que l’autre appointit à la meule un paquet de six épingles. Là deux autres passent à la filière le fil de laiton qu'ils amincissent et ils embarrassent un vaste espace de leur personne et de leurs rouleaux. Au milieu dé l'atelier, deux enfants accroupis coupent avec des cisailles les morceaux de fil qui vont se changer en épingles et en remplissent une sébile; mais ils n’ont que l'œil et l'habitude pour régler leurs longueurs. Ni dans cette fabrique ni dans les autres les menus outils ne manquent. Ce qui fail défaut, c'est l’organisation de nos grands ateliers, la | discipline et les machines. L'homme était aussi ingénieux et aussi adroit, et c’est pourquoi dans les petites industries où la main de l’homme continue a être le principal instrument de travail, comme dans Ja joaillerie-ou la gravure, nous ne pouvons pas nous vanter d'avoir surpassé nos pères; mais dans les grandes industries, qui peut nier que les engins modernes sollicitent l'adresse et commandent l’activité? Quoiqu’on ait pu dire contre les machines, la fileuse qui conduit un métier de 200 broches, non-seule-

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ment obtient un produit beaucoup plus considérable, mais déploie plus d’habileté et d'intelligence que la fileuse au fuseau. ° |

On se plaignait, au xvin° siècle, de la dépopulation des campagnes, plainte banale à Jaquelle il ne faut pas toujours croire sur la: foi des contemporains, et dont il faut se garder de tirer trop vite des conséquences défavorables ; car si elle indique parfois le dépeuplement et la misère, elle indique aussi souvent le déplacement au profit des villes, l’activité de l’industrie ou un simple enchérissement de la main-d'œuvre. La population de la France avait augmenté dans le cours du siècle; quelque imparfaites que fussent alors les estimations, c'est un fait qu'on ne saurait mettre en doute. Vers 4700, le recensement, calculé d’après les mémoires des intendants, donnait un peu plus de 19 millions d'âmes, sans la Lorraine, soit environ 20 millions en comptant par anticipation cette province. Vers 1789, Necker et Lavoisier calculaient, d’après le chiffre des naissances, 25 millions, et l’Assemblée constituante, dans le recensement le plus exact qui eût été fait jusqu'alors, trouvait 26,363,074 habitants, dont le cinquième {5,709,270) seulement pour les villes et bourgs (1)

(1) Voir Art. Young, t. I, p. 317, Necker, Adm. des fin., I, p. 182 (24,800,000 habit. avec la Corse). — On donnait en généra | des chiffres moins élevés : D’Expilly 22 millions, Buffon 21 millions 1/2 (mais sans la Lorraine), Messance 23 millions. D'autres, au contraire, donnaient 25 millions (Pommelles), 27 millions (Bouvalles-Desbrosses et un ingénieur de la Touraine). Ces chiffres ont elé reproduits pour la plupart et discutés par M. P. Boiteau, État de la France en 1789, p. 3 et suiv.

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Nous comptions, en 1859, sur un territoire d’une superficie à peu près égale, 36 millions d'habitants dont plus du quart (9,100,000 environ) dans les villes et les bourgs. Le progrès de notre temps à été sans contredit plus rapide, surtout dans les agglomérations urbaines ; mais si, durant les soixante-dix années qui ont suivi notre révolution, 10 millions ajoutés au chiffre des habitants de notre sol sont le signe et la conséquence d’une grande activité industrielle, on ne saurait nier que 6 millions gagnés en quatrevingts ans au xvin® siècle n’indiquent aussi un accroissement de Ja richesse publique. Au xvin° siècle comme au xIx°, la meilleure part fut pour les villes ; Paris s’éleva de 500 à 650,000 habitants : de là les plaintes contre le dépeuplement des campagnes. Elles avaient encore un autre motif : le travail manufacturier pénétrait peu à peu dans les villages et enlevait des bras au travail agricole. Un ingénieur, homme intelligent qui a composé sur la Touraine, vers 1766, le meilleur mémoire que nous possédions sur l'état d’une province sous Louis XV, ne croit même pas à une diminution du nombre des paysans, mais il explique la rareté de la main-d'œuvre en disant « que le commerce et les manufactures en tout genre qui ne commençaient qu’à naître vers la fin du dernier siècle, se sont beaucoup augmentés, et répandus depuis environ vingt ans du centre des villes dans les campagnes qui préparent aujourd'hui une grande partie des matières premières, qu'il n’y a pas de village où l’on ne trouve des artisans de différentes espèces, qu'il en résulte une diminution des bras pour la culture des terres; enfin que le luxe qui acquiert chaque jour un nouveau degré, distrait, pour toutes sortes de besoins, d'u-

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sages et d'occupations, un nombre considérable d'hommes, qui sans cetle cause particulière à l’état actuel des choses, seraient des journaliers ou des cultivateurs (4). » Il est bon de rapprocher ce témoignage de celui d'Arthur Young afin de ne pas trop céder à la mauvaise humeur du voyageur anglais. Il explique d'ailleurs parfaitement la hausse de 20 p. 400 sur les salaires en général. Arthur Young n’a-t-il pas écrit lui-même : « Je prends cette hausse de 20 p. 100 l’un dans l’autre comme la vérité approchée ; les provinces où il y a du commerce et des manufactures l’ayant passée de beaucoup, les autres au contraire, élant restées fort audessous (2). »

Tout n’était pas profit pour le salarié dans cette hausse.

S'il recevait plus d’argent, il payait les denrées plus cher. Le blé qui avait valu en moyenne 18 livres le setier dans la première moitié du siècle en valait à peu près 24 depuis 1766 (environ 17 francs l'hectolitre). « Le prix des journées et de toutes les mains-d’œuvre ont à la vérité augmenté, disait au début de la cherté l'ingénieur de Tours, mais sans aucun avantage pour les malheureux, puisque la plusvalue des denrées a absorbé cette augmentation de prix (3).» Et à la fin de cette période Arthur Young tenait exactement le même langage (4). Il s'exprimait même à cet égard avec

(1) Tableau de la province de Touraine depuis 1762, jusques et y compris 1766 — Annales de la Soc. d’Agr. sciences, arts, etc. du dép. d'Indre-et-Loire, année 1862, p. 237.

(2) Art. Young, IF, 263. — Dans l'Ile-de-France en particulier il estime la hausse à près de 50 p. 100, p. 271.

(3) Annuaire de la Soc., année 1862, p. 254.

(4) Art. Young, IT, p. 272.

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