MESDAMES ET MESSIEURS
Je ne crois pas avoir à vous présenter l’orateur que vous allez entendre, Son Excellence M. Honoré Mercier, premier ministre de la province de Québec, au Canada. Son nom est aujourd’hui populaire en France, presque autant que dans son pays. Aussi bien sa patrie d’origine est-elle la France, et il est demeuré, comme tout à l'heure vous allez en juger, Français de cœur comme d'origine.
Ce qui nous a valu l'honneur de sa visite, c’est un ami commun que nous avions; amitié dont, pour ma part, je mhonorais grandement. Pent-être vous souvient-il d'avoir vu, au jour peu éloigné encore de mon sacre, en tête de ce cortège d’évêques qui avaient bien voulu m'apporter l'honneur de leur présence, un prélat remarquable par sa haute taille et son costume Ctranger, à la physionomie ouverte et large, où respiraient l'intelligence, la puissance et la bonté: c'était un prélat canadien, Mgr Labelle, alors ministre de l'Agriculture dans son pays, homme vraiment extraordinaire, le plus puissant homme d’action du Canada, grand constructeur de chemins de fer, grand colonisateur, grand créateur de villages catholiques ct français, et grand ministre : hélas! trop tôt arrêté dans sa carrière par une mort prématurée, et héroïquement chrétienne. Avant son départ pour le Canada il avait voulu nous revoir encore, et c’est à Chartres
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= 14 qu’il porta, avant de quitter la France, ses derniers pas. Nous espérions bien qu'il reviendrait; nous avons du moins revu à sa place son ‘intime ami, M. Mercier, dont il était aussi le grand auxiliaire au ministère. Voila comment nous allons avoir l'honneur d'entendre la parole forte, vibrante cet française, que nous apporte l’illustre ministre et orateur Canadien.
M. Mercier, d’ailleurs, est presque notre compatriote par ses aïeux, puisque son premier ancètre canadien était venu d’un petit village situé aux frontières de notre département, Fourouvre : Tourouvre, que, par un sentiment délicat qui l'honore, il a voulu revoir, et qui lui a fait, ainsi du reste que la Normandie tout entière, que Mortagne et que Caen, l'accueil enthousiaste que méritait son patriotisme et sa personne, et son nom cet sa gloire. J'ose dire que, en ce qui est de nos sympathiques respects pour lui, les Chartrains, pour aujourd’hri, seront Normands.
Chartres d’ailleurs, Mesdames et Messieurs, n'est pas sans avoir de nombreux liens avec le Canada. C'est un jésuite français, dont le nom, si Je ne me trompe, est encore honorablement porté à Chartres, le Père Bouvard, qui convertit à la foi chrétienne les indigènes du pays où les colons français devaient plus tard bâtir Québec; et nous en avons un mémorial permanent dans notre crypte, cet ex-volo des Hurons et des Abnaquis, unique monument peut-être qui survit de leur langue et de leur nationalité éteintes. Et c’est le pays chartrain qui a donné au Canada un de ses plus grands évêques, l’immortel fondateur de
l'Université qui porte encore aujourd’hui son nom, Mgr de Montmorency-Laval, dont un prêtre Canadien, qui récemment encore voulait bien aussi nous visiter, et que je suis heureux de saluer ici, M. l'abbé
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ENT os Gosselin, vient d'écrire la splendide histoire. Et cc que vous ne savez peut-être pas, c'est que l'Evêque de Chartres a l'honneur d’être chanoine d’un diocèse canadien, et que l’Evêque de ce diocèse, dont je vois avec bonheur l’illustre frère ici, M. Fabre, commissaire général du Canada en Fance, est chanoine de notre cathédrale.
Mais, quel que soit l'intérêt de ces liens et de ces souvenirs, et quelques titres peut-être qu'ils nous créaient à l'attention spéciale de M. Mercier, c'est surtout, Mesdames et Messieurs, le Canadien d'origine française, toujours fidèle de cœur à la mère patrie, qui nous fait l'honneur de nous visiter, et que nous, nous accueillons, nous acclamons, lui et les honorables représentants du Canada qui l'accompagnent. Il vient nous parler de ce Canada, dont le nom seul éveille dans les âmes françaises tant de sympathies et de regrets: magnifique pays, plein de ressources ct d'avenir, placé aujourd'hui sur la voie d'un progrès dont nul ne peut prévoir le terme, et que nous souhaitons, nous Français, non moins ardemment que les Canadiens eux-mêmes. Il va nous dire l'amour persistant, invincible, des Canadiens pour la France: amour que Île premier peut-être de leurs poètes nationaux a exprimé en si beaux vers.
Nous sommes donc ici, Mesdames et Messieurs, nous avons le bonheur d'être, tous, sur un terrain commun, où, grâce à Dieu, les divisions, les divisions douloureuses, qu'on a le bonheur d'ignorer au Canada, n’ont pas de place : et ce terrain c'est le patriotisme ; c’est le beau, le grand, le saint amour de la patrie francaise !
Quand le bruit des applaudissements prolongés qui ont
suivi cette chaleureuse péroraison eut cessé de se faire
en
entendre, M. Mercier s’est levé. Nous ne serons contredit par personne, en disant que la dignité de son maintien, l'élégance de sa haute taille, l'air de vive intelligence et de loyauté parfaite répandu sur son visage, ainsi que la noble simplicité de son débit, et l'émotion contenue que l'on sentait dans ses paroles, lui ont dès le début conquis les sympathies de l'auditoire. Le succès qu’il devait obtenir s’est affirmé, dès lors, et a été en grandissant jusqu'à la fin.