GUERRE
Pris par un pirate qui avait pillé le négrier sur lequel nous sortions des Bisagos , avec une cargaison de trois cents esclaves , je me trouvai forcé de m'abandonner au sort qui venait de jDi'enchainer aux chances périlleuses que couraient les forbans auxquels nous nous étions rendus. Leur navire était un petit trois-mâts , de la Havane, fin voilier, bien équipé et armé de douze caronadesde seize. Ils allèrent établir, après avoir capturé et expédié notre bâtiment, leur croisière près de Sierra-Léone.
Une nuit,. je me le rappellerai toujours, le capitaine, ayant prévu du mauvais temps, fit prendre des ris dans les huniers, et recommanda à l'ofiicier de quart de veiller aux grains qui s'élevaient du sud-est; mais, ne se fiant pas trop au chef du premier quart , dont l'habitude était de boire beaucoup , le capitaine s'entortilla de quelques pavillons , et s'endormit sur le pont près du timonier. A chaque grain qui tombait à bord , il se réveillait , et, d une voix tonnante , ordonnait d'arriscr les huniers, Un de ces grains fut si violent, qu'après avoir grondé sur nous,
il nous força d'arriver les huniers sur le tenon, Mais, dès que le nuage qui nous avait inondés de pluie fut passé sous le vent , un des hommes placés aux bossoirs cria : Navire Tï oui le monde se leva à ce cri répété de l'avant à l'arrière : c'était un spectacle curieux et terrible que de voir ces matelots déguenillés sortir de l'entrepont, comme d'un antre de brigands, les pistoletsattachésà une ceinture de corde, et un large poignard à la bouche ou dans la main. Jamais im branle-bas de combat ne fut aussi vite fait à bord de la frégate la mieux tenue. Tous les re* gards de ces hommes avides se portaient sur là partie de l'horizon oii l'on avait cru apercevoir le navire. Un point noir se faisait remarque!* confusément en effet sous le vent , à une assez petite distance. La nuit était sombre, leciel couvert, et le bruissement des lames et du vent se faisait entendre seul. Le capitaine-pirate , l'œil fixé sur l'habitacle dont il cachait la lueur avec sa capote, faisait gouverner de manière à rallier le bâtiment qu'il croyait voir , mais en se tenant toujours au vent du point où il s'imaginait le voir fuir. Bientôt un officier qui s'était placé devant: passa sur l'arrière pour avertir le capitaine qu'on n'était plus qu'à une portée de fusil dii navire chassé. Soyez parés à F abordage, dit alors le capitaine à demi-voix à tout son monde : il faut l'enlever souplement, garçons! Et* tous les forbans frémirent d'impatience , courbés presque à plat-ventre sur le gaillard d'avant, pour être plutôt prêts à sauter à bord du bâtirtienf qu'ils dévoraient déjà des» yeux. Le bâtiment dont nous approchions à chaque minute ne faisait aucune manœuvre ; le plus grand silence régnait à son bord : on aurait dit , à quelques embardées qu'il faisait, que tout son monde dormait, et que le vent seul, en soufflant dans* ses voiles orientées au plus près , lui faisait suivre sa route* Le capitaine-pirate ne se tenait pas de joie; il se frottait les mains, et recommandait à ses gens , en retenant son haleine , de faire silence ; il voulait qu'on sautât à bord comme pour faire une niche à l'équipage qu'on se proposait de massacrer. Hais au moment où le bout du beaupré allait s'engager dans la hanche du brick ( car c'était un grand brick) , un cri terrible de feu partout se fait entendre dans un porte-voix, et un tourbillon de mitraille tombe sur le pont du corsaire, au milieu d'un nuage de feu qui nous couvre tous, comme si notre navire avait disparu dans le cratère d'un volcan, La détonation de cette volée à bout portant avait été si forte, que personne, je crois, ne l'avait entendue.Ce ne fut que quelques minutes après cette épouvantable commotion que nos oreilles purent distmguer le bruit de la mer qui venait battre tranquillement noire navire démâté et percé d'une demi-douzaine de boulets. Nos yeux en vain se portaient avec effroi autour de nous ;
le l>rick avait dispara. On ne ponvait faire un pas sur le pont sans glisser dans le sang au moindre roulis, ou sans faire crier un mourant «ous ses pieds. Le gaillard d'avant était jonché de cadavres. On allume des fanaux ; on cherche le capitaine, qui, au moment de la volée, était jBonté surle bastingage : on ne le retrouve plus; on ouvre les panneaux de la cale, elle était remplie d'eau. Tous les hommes, bien portans, ou non, sauteataux pompes, qu'on ne peut franchir» IfouM coulons/ crie un officier i embarguons-nous danêla chaloupe ei les canots sans perdre de temps; et aussitôt on frappe les caliornes sur la chaloupe, pour la mettre à la mer; mais, quand les embarcations sont amenées , chacun s'y jette avec fureur: les premiers embarqués défendent leurs places à ceux qui veulent s'en emparer, 6t empêcher les canots de déborder sans eux.
Les poignards brillent dans les mains des pirates : le carnage recommence ; et sur le pont et le long du bord du navire, qui va couler dans quelques minutes , se livre un combat affreux. La chaloupe pousse enfin du bord , chargée de oeux qui sont parvenus k massacrer les assaillans qui voulaient s'y établir après eux. Décidé à périr ou à ne me sauver que dans cette embarcation, je saisis la boite qui renfermait un des compas de l'habitacle, et je me jette à l'eau : je nage avec mon fardeau vers la chaloupe , qui bordait deux ou trois avirons pour s'éloigner du corsaire. Un des forbans, voyant que j'élevais quelque chose au-dessus des flots, më présente h pelle d'un aviron pour m'aider à monter à bord. Ils aperçoivent un compas , et me reconnaissent : pensant que la boussole, dont ils avaient oublié de se munir, pourrait leur être utile, et que je pourrais diriger la route mieux qu'ils fi'étaient capables de le faire , ils me reçoivent au milieu d'eux. Un mât de misaine et 8t voile avaient été amarrés sur les bancs de l'embarcation. On s'oriente, et nous faisons route le cap à terre. J'indique l'aire de vent à suivre; et, sans vivres, sans aucun espoir de recevoir des secours sur la côte que nous aborderions, nous nous éloignions du navire, que des efforts bien entendus auraient pu long-temps encore tenir à flot. Le jour enfin vint éclairer une des scènes les plus affreuses que j'aie vues. Qu'on se figure une vingtaine de brigands entassés dans un canot de vingt-cinq pieds , les uns la figure et les mains barbouillées de sang, à moitié endormis sous les bancs, les autres essuyant le sang qui coulait des blessures qu'ils avaient reçues en poignardant leurs camarades, et les misérables parlant encore avec une féroce satisfaction de leurs exploits et de la victoire qu ils avaient remportée. Aucun regretn'échappait de leur bouche ; aucune crainte ne se lisait encore sur leurs visages effroyables. Ils parlaient presque en riant de la nécessité de se partager
les membres du premier qui succomberai!, si nous ne pouvions gagner la terre avant que )a faim ne les tourmentât. Le ciel ne permit pas que ce festin si digne d*eux leur fût présenté. Un navire dont les voiles blanches se montraieoi à l'horizon vint frapper nos yejux ; cette vue bm fit tressaillir de joie. Placé à la barre, mon prenûer mouvement fut de gouverner de manière i nous en approcher; mais je pensai payer cher ce mouvement irréfléchi. Tu parais avoir bîea envie de nous faire pendre au boutde la grande vergue de ce bâtiment? me dit un des pirates. U ne nous aura peut-être que trop vite, ajouta ua autre. Tâchons d'atrapper la terre : un banc de sable vaut mieux pour nous qu'un bout de plaache où il y a un pavillon anglais ou américaio. Mais, répondis-je aussitôt, croyeiK-vous que, si nous étions sauvés par un navire, je passerais moins que vous pour avoir fait la course ? «— C'est vrai , dit un pirate , il serait pendu aussi au bout d'un cartahut, comme un vrai brave.
Amenons notre misaine pour n'être p;is aperçus de ce chien de navire , qui grossit à vue d'oêiL * — C'est, ma foi, trop vrai, qu'il grossît : il n'y a qu'un moment qu'on ne lui voyait que les perroquets, et à présent on distingue ses basses voiles. Nous sommes gobés. — Dites donc, les enfans, reprit un autre, si ça pouvaitètre un sbip marchand , un bon enfant de navire bien chargé avec dix hommes d'équipage, est-ce que nous ne sauterions pas bien à bord encore en jouant de la pointe ? Et les forbans agitaient leurs poignards en signe de joie. • — Tiens, ma poudre n'est pas mouillée, à moi, j'ai deux coups de pistolet à envoyer au premier venu. — Ah ! il serait bon ce navire , s'il voulait nous recevoir comme de pauvres malheureux naufragés , et si nous sautions à bord pour prendre la place de ces parias et leur faire faire un plongeon. -^ C'est un brick, crie un forban: il est git>s. — Tant mieux, il y en aura plus à la part. Dans un quart d'heure, il sera sur nous, ou peut être nous serons sur lui : et en avant les fourchettes. — Oui, en avant les fourchettes! s'^ crièrent-ils tous, en menaçant de leurs poignards encore tout sanglans le navire qui s'avançait.
Le brick ne tarda pas à apercevoir notre frêle embarcation, qui se cachait souvent entre deux lames. Une oloffée qu'il fit m'indiqua bientôt qu'il gouvernait sur nous. Quand nous pûmes distinguer son bois, nous remarquâmes qu'il était très-allongé , et que sa mâture, séparée par un grand intervalle , pouvait être celle d'un bâtiment de guerre. Une large batterie jatme, régulièrement coupée par des sabords très-hauts, ne nous laissa bientôt plus aucun doute sur l'espèce de navire auquel nous allions avoir affaire. Il fallut se résigner. Les pirates devinrent silencieux, car rien n'inspire plus à ces
brigunds de mer ^oe la vue d'un bÂUment trèsfiiiperieur en force. Après avoir amené ses perroquets et cargué ses basses voiles , le brick masqua son grand hunier : cette manœuvre se fit au bruit d'un sifflet que je crus reconnaître pour celui d*un maître d'équipage français. En nous accostant » deux hommes nous jetèrent une amarre qu'il fallut bien prendre. On nous ordonna de monter à bord; mais tous les pirates avaient déjà jeté leurs poignards et leurs pistolets à la mer. Us avaient eu soin même de se laver la figure du sang dont ils étaient barbouillés » et qui avait eu le temps de sécher sur leurs vilains visages.
Le commandant du brick m'interrogea, après m'avoir entendu prononcer quelques^ mots de français. Je lui racontai brièvement mon aventure» en ne désignant toutefois le navire-pirate que sous le nom de négrier espagnol. Je voulais épargner la vie de ces misérables » qui m'avaient accordé l'hospitalité en me recevant dans la chaloupe. Ma réserve, quant à eux, fut inutile, comme on va le voir.
— Qu'est devenu le trois-mâts négrier auquel, dites-vous, appartenaient ces hommes?
me demanda le lieutenant de vaisseau commandant, le brick français.
— Commandant , il a coulé sous nos pieds , par suite d'une voie d'eau qui s'est déclarée subitement.
— Cette voie d'eau n'aurait-elle pas été faite par des boulets de vingt-quatre , reçus hier par votre trois-mâts , à onze heures du soir , à bout portant? A ces mots , je jetai les yeux sur les caronades de vingt-quatre du brick, que le commandant fixait en m'adressant cette question , et Je ne dootai plus que ce ne fiàt le brick même qui noHS avait si bien mitraillés. Je pris le parti de convenir de tout.
— Oui , commandant , je suis forcé de l'avouer, c'est vous qui nous avez coulés; jamais volée de navire n'a porté aussi bien : tout le gréemeat et la mâture basse , criblés par votre Mitraille, sont tombés sur nous à l'instant même où votre fusillade et vos caronades de l'avant , sans doute , nous ont percés de part en part. Le navire n'a pas resté une heure sur l'eau a(>rès cet engagement terrible. Si vous aviez v««iu sauver l'équipage, claquante hommes, peut-être 9 ne seraient pas revenus des cent quarante marins qu'il y avait^ bord.
— Sauver ces misérable! non : on ne peut pas les pendre comme ils le méritent; mais on les coule, on passe dessus, et on continue sa ix>ate. Croyez-vous que je ne fusse pas depuis long-temps sur la piste de ces gueux de pirates? C'était Raphaël de Règle qui le commandait. Il vous a pris avec trois cents esclaves , vous qui étiez sur la L&uise, Vous ne m'avez pas l'air de Tidoir grand'chose , mais du moins vous n'êtes
pas un forban. Allez demander à déjeuner à la cambuse. Qu'on lui donne un hamac, et qu'il se couche. Quant à cette vingtaine de piiates, qu'on appelle le capitaine d'armes , et qu'il les mette aux fers. En arrivant au Sénégal, ou leur apprendra a venir comme des imbéciles attaquer la nuit un brick de guerre, où ils croyaient ne trouver que trois hommes de quart endormis sur les cages à poules.
/j Quelque temps après m'être couché dans le hamac où m'avait permis de reposer le commandant , je m'éveillai au bruit que les pas de Féquipage faisaient sur le pont en manœuvrant.
C'était le brick de guerre qui passait entre les débris du corsaire , à l'endroit même où il venait de couler. Quelques avirons, des morceaux de pavois, des planches et des bouts de mâture flottaient çà et là ; mais pas un seul homme ne paraissait à la surface des vagues , qui avaient tout englouti. Les regards des gens de Téquipage se promenaient avec curiosité et avidité même autour du bord : pas une expression de pitié ne se mêlait aux observations qu'ils se faisaient à voix basse , pour interrompre le moins possible le silence de cette scène imposante. Le commandant ordonnait froidement la manœuvre , que les officiers faisaient exécuter sans paraître attacher une grande importance aux suites teiribles de l'engagement de la nuit. Une heure après avoir abandonné les parages où surnageaient les débris du trois-mâts-pirate , les matelots chantonnaient des airs de bord sur le gaillai*d d'avant, en se promettant d'autres combats avant d'arriver à Corée, lieu de station du brick.
EUiouard Corbière.
6oujgatn0ille.
COMTE n£ l'empire, ET MEMBRE DE L'mSTITUT*
Bougain ville est un de ces hommes rares dont la réputation maritime prouve , par une rare exception , que le génie peut quelquefois ^i^pléer dans la navigation aux connaissances prntiques d'une longue expérience.
Placé à vingt-quatre ans, par ses travaux mathématiques, au rang des savans les plus distingués de son pays , officier dont la réputation militaire s'était fondée quelques anuées plus tard sur des exploits dont avait retenti l'Europe
etrAmcriquc, toutes les carrières lui semblaient ouvertes , excepté celle de la navigation , où. il a pourtant acquis sa principale gloire.
L. A. de Bougaîaville naquit à Paris le H novemlne 1729 ; il fit ses études à Tuniversité de celte ville , où il se fit remarquer par ses rapides progrès dans les sciences.
Destiné par sa- famille à la carrière du barreau , il se soumit à ce désir par facilite de caractère, et fut reçu à vingt ans avocat au p^ lement.
Il avait à peine commencé son stage lorsqu'il fit paraître la première partie de son Traité du calcul intégral , i)our servir de suite à l'analyse des I/ifini//,ent Petits, du marquis de L'Hôpital.
Cet ouvrage posa les premiers fondemens de sa réputation scientifique avant d'entrer dans la carrière militaire qu'il devait parcourir avec tant d'éclat.
L'histoire de Bougainviile étonne par la variété de professions auxquelles il s'est livré et la multitude d'événemens qui remplissent sa vie.
Le calme du cabinet de l'avocat ne pouvant satisfaire ses goûts > il se fit inscrire aux volontaires noirs , et se livra aux études sévères pourlesquelles, malgré la mobilité de ses idées, il avait montré de grandes dispositions.
En 1753, Bougainviile entra comme aidemajor dans le bataillon provincial de Picardie. L'année suivante, il devint aide-de-camp de Chevert. En 1754, il fut envoyé à Londres comme secrétaire d'ambassade. Pendant son court séjour en Angleterre, il fut reçu membre de la société rovale. En 175G, il devient aidede-camp du manjuis de Montcalm , chargé de la défense du Canada : il était alors capitaine de dragons.
Ici la vie de Bougainviile commence à s'attacher par l'histoire de noi colonies aux fastes de notre marine. A peinearrivédansle Nouveau- Monde , on lui confie une aventureuse expédition : à la tète d'un détachement d'élite , par une marche forcée de près de soixante lieues , tantôt à travers des bois impénétrables et sur un terrain couvert de neige , tantôt sur les glaces de la rivière de Richelieu , il s'avança jus- (|.u'au fond du lac du Saint-Sacrement, où il brûla une flottille anglaise sous le fort même qui la protégeait. Le talent et la brillante valeur qu'il avait déployés dans cette étonnante expédition lui firent donner la charge dc'maréchal-des-logis du plus grand corps d'armée. Le 6 juin 1758, un corps de cinq mille Françafî^ poursuivi et harcelé par une armée de vingtquatre mille Anglais , allait être contraint de déposer leurs armes : Bougainviile ouvre l'avis de les attendre de pied ferme. On n'eut que vingt-quatre heures pour élever et fortifier un campretranché;lescinq mille Français s'y arrê-
tèrent et repoussèrent les attaques répétées de J'ennemi , qui , après un combat acharné de deux heures , fut obligé d'abandonner le champ de bataille, couvert de six mille des siens. Bougainviile, dont le conseil courageux avait sauvé l'armée , fit dans ce combat des prodiges de va^ leur ; il se montra à tous les postes les plu^ périlleux, et ne cessa d'exciter l'année par son exemple que lorsqu'il tomba , vers la fin de l'action, frappé d'un coup de feu à la tète^
Le marquis de Montcalm , hors d'état de défendre la colonie , chargea Bougainviile d'ailler rendre compte à la cour de France de sa périlleuse situation et demander des renforts.
La France était alors dans une position peu favorable. Aux demandes de Bougainviile , le ministre Berryer ne fit d'autre réponse que celle-ci : t Quand le feu est ù la maison , on ne s'occupe pas des écuries, t — On ne dira pas c du moins, monsieur, repartit avec safranchise c militaire lecaustique messager, que vous parlez c comme un cheval. > Il fallut toute l'autorité de madame de Pompadour pour apaiser le res-^ sentiment du ministre. Le roi donna à Bougainviile, quin'avait que quelques années deservice, la croix de Saint-Louis et le grade de colonel. A son retour ( 1759 ) au Canada , le général Montcalm le nomma commandant des grenadiers et des volontaires , et le chargea de couvrir avec ces deux corps la retraite de l'armée lorsqu'elle se replia sur Québec. Bougam ville s'en acquitta avec la bravoure et l'habileté dont il avait déjà donné des preuves. La bataille du 10 septembre 1759 , où fut tué Montcalm , décida du sort de la colonie : Bougainviile revint en France.
La paix s'étant faite en 1762 , Bougainviile, à défaut de l'illustration des armes, chercha une autre gloire à conquérir.
Le port de Saint-Malo, célèbre de tout temps par le nombre de ses armemens et la hardiesse de ses entreprises , attira ses pensées et ses projets. Il avait eu des relations avec plusieurs négocians de cette ville dans ses voyages au Canada : il les convainquit facilement, après la perte de cette colonie , des avantages qu'ils devaient retirer d'un établissement aux Malouincs , archipel, situé à l'extrémité méridionale de l'Amérique. Des navires furent équipés, et Bougainviile, avec l'autorisation du roi, qui lui conféra le grade de capitaine de vaisseau , se chargea de fonder une factorerie dans ces îles : ce fut ainsi que les batimens du port où s'étaient formés Duguay-Trouin et Jean Bart commencèrent la réputation maritime de Bouguainville.
Il mit à la voile en 17G5 : son entreprise réussit avec tant de bonheur, que lesEspagnols, jaloux et inquiets de ses succès , réclamèrent les îles Malouines comme dépendances du continent américain. La cour de France crut
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devoir leur donner satisfation , à condition pourtant que les armateurs français seraient indemnises des dépenses qu'avait nécessiices la colonie. Bougainville fut chargé lui-même de remettre cet établissement aux agens que le cabinet de Madrid devait nommer pour en prendre possession. Ce fut comme dédommagement de cette pénible mission qu'il lui fut accordé d'effectuer son retour par l'Océan Pacifique, vaste carrièrede découvertes qui s'offrait alors , presque inconnue, aux explorations des voyageurs.
Bougainville est le premier Français qui ait fait le tour du monde. Treize voyages de circonnavigation avaient bien été excéulés avant lui , mais tous par des bâtimens étrangers ; six seulement avaient été entrepris dans l'esprit do la science , les autres avaient été faits dans le but de s'enrichir par la course contre iesEspagnols, qui faisaient alors , à l'exclusion de tous les autres peuples, lecommerce de cesmers.
Bougainville quitta Saint-Malo, le 15 novembre 1766 , sur la frégate la Boudeuse , que la fliUe VÉtoile accompagnait chargée de vivres.
Le passage du détroit de Magellan lui fut très pénible; il lui fallut toute son intrépidité pour affronter les brumes épaisses et les vents impétueux qui avaient toujours arrêté nos navigateurs. Il parvint à les surmonter par son habileté dans une profession dont il faisait pourtant en quelque sorte l'apprentissage.
On peut se faire une idée des difficultés qu'il eut à vaincre en songeant qu'il lui fallut cinquante-deux jours pour franchir un passage que sa relation n'estime qu'à cent trente-deux lieues.
Cependant, malgré les contrariétés et les périls qu'offraient à la navigation ces mers encore peu sillonnées; malgré les brumes et les tourmentes des eaux australes, malgré les vents alises et les innombrables écueils des parages intertropitiques , il les traversa dans toute leur largeur, découvrant sans cesse de nouveaux archipels et de nouvelles îles, visitant et étudiant les pays déjà connus.
Son retour en France se fit le 16 mars 1769.
Les développemens que ses rapports et le récit de son voyage donnèrent aux sciences géographiques placèrent son nom parmi ceux des plus célèbres navigateurs.
La condui te distinguée de Bougainville durant la guerre d'Amérique lui valut , en 1779 , le grade de chef d'escadre , et Tannée suivante celui de maréchal-de-camp, dans les armées de terre.
En 1790, lorsque des troubles éclatèrent dans l'armée navale de Brest , le caractère énergique mais conciliant de Bougainville le firent choisir comme l'officier le plus propre pour les calmer. Sa voix et son influence furent insuffi-
santes dans ce mouvement précurseur de boulevcrsemens bien autiement graves. Après quelque temps de lutte, voyant ses efforts inutiles , il donna sa démission , et se consacra de nouveau à l'étude des sciences.
En 1790 , il avait projeté un voyage au pôle: tous ses préparatifs venaient d'ôtrc terminés, lorsque le comte de Brienne obtint le portefeuille de lamarine. Le nouveau ministre, l'ayant fait venir, lui parla dans des termes qui pouvaient faire croire qu'il regardait ce voyage comme une faveur sollicitée par Bougainville: € Monsieur , lui dit ce dernier , croyez-vous donc que ceci soit pour moi une abbaye ? >
La société royale de Londres, informée que le gouvernement français avait renoncé à cette expédition, fit demander à Bougainville le travail qu'il avait préparé pour ce voyage , dans lequel l'astronome Cassini devait l'accompagner: il Tenvova à cette société. Il avait déterminé deux routes, indiquées sur son plan par route A et route Ji : il donnait la préférence à celle-ci. Le capitaine Philipps, depuis lord Mulgrave, qui entreprît le voyage , suivit la première, et ne put aller au-delà de 80^. Bougainville était persuadé que. si on accordait une prime d'encouragement aux baleiniers , ils arriveraient au pôle, ou du moins iraient beaucoup plus loin que lord Mulgrave.
En 1796, Bougainville fut élu membre de l'Institut , puis appelé au bureau des longitudes; dans ces deux sociétés , il ne cessa pas de travailler pour la science. Lors de la création du sénat , Napoléon , envieux d'entourer son trône impérial de toutes les illustrations, fit entrer Bougainville dans ce corps politique.
Comblé d'honneurs , revêtu des plus hautes dignités , Bougainville mourut en 1811, ûgé de 82 ans, exempt d'infirmités, et jouissant encore de toute l'étendue de son intelligence.
Lemansois.