‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 13 sur 70 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

Bien que la pèche de la baleine soit regardée comme une industrie nouvelle, elle n'en fut pas moins, à une époque déjà reculée, pratiquée avec beaucoup d'avantage par le conmierce et la marine française.

Le temps n'a tK)int effacé de nos souvenirs les souffrances passées de notre marine marchande, et c'est de ces époques que date l'anéantissement en Francç de cette branche d'industrie. Pour ne parler que des temps les moins éloignés, ce fut, comme on sait, pendant la dernière guerre de la France contre tout le continent européen, que les Anglais s'emparèrent du (5omitierce presque général, et firent prisonniers, pendant la courte paix d'Amiens, en iSOâ, vingt mille de nos marins, qui périrent en partie sur la terre étrangère. Ce fut donc à cette époque si désastreuse pour notre marine , que furent suspendus et abandonnés ces armemèns lucratifs, et que les bénéfices en passèrent en d'autres mains.

Si les Hollandais, toujours habiles à profiter des découvertes des autres nations, lorsqu'elles promettent de beaux résultats, après avoir, à prix d'or, séduit quelques-uns de nos intrépides marins basques, apprirent de ces derniers les moyens pratiques de cette pèche, ils l'exploitèrent bientôt, ainsi que d'autres nations, avec tous les avantages que la France avait eus d'abord, en faisant les premiers armemèns organisés.

Mous essaierons ici de déterminer à qui appartient bien réellement le droit de priorité dans cette belle et périlleuse industrie.

Les Basques passent généralement pour les premiers marins qui se soient livrés à cette pè-. che. Leurs armemèns à Bayonne et à Saint-Jeande-Luz datent de 1590. Ils allaient dans le Mord se fi*ayer un passage à travers les glaces et les écueils. Plus tard, ils se laissèrent embaucher par les Anglais, et en 1665, sous le règne d'Elisabeth , il se fit dans leurs ports quelques armemèns pour les mers du Mord.

Mous ne pouvons cependant nous dissimuler que si nos Basques sont les premiers qui aient

fait des armemèns réguliers, ils ne sont pas les preiniers pécheurs de baleine.

Les Norwégiens les ont encore précédés dans cette industrie.

Ainsi , bien qu'on désigne le xv^ siècle comme celui qui vit les premiers essais, plusieurs autorités incontestables prouvent que c'est au xii«, et peut-être même au xi® siècle qu'il faut rechercher les premières tentatives sur cet art.

Un ouvrage danois de cette époque dit que les Irlandais allaient à la poursuite des baleines le long de leurs côtes, et qu'ils se nourrissaient de leur chair.

VEdda (xi^ siècle) est une autorité importante sur cette origine. On y parle beaucoup de la pèche de la baleine, pratiquée sur les côtes de Norwége.

On trouve dans un compte rendu à Alfred le Grand, roi d'Angleterre, dans le Périple d'Otber le Norwégien, sur les rechei^ches qu'il avait faites pour reconnaître jusqu'où était habitée la terre dans le Finmarck, qu'il y rencontra des pécheurs de baleine.

Enfin, Langebek affirme que la pèche de la baleine était en activité dans les contrées septentrionales du nord de l'Europe avant le vl^ siècle.

II résulte de là qu'une foule d'auteurs respectables et de manuscrits authentiques accordent aux marins des nations septentrionales la priorité des tentatives faites à cet égard, et pour époque le xi^ siècle. Mais il faut remarquer aussi que les Basques sont les premiers qui aient osé harponner ce monstrueux animal jusque dans l'Océan. Si l'honneur de l'entreprise appartient aux peuples du Mord, la gloire laborieuse d'en avoir perfectionné les moyens est tout entière le partage des Basques. Aucun peuple ne la leur pourrait contester. Il suit encore de là que nous sommes en général fort pou instruits sur l'origine, la marche et les progrès de l'économie maritime, tant chez nous que chez nos voisins. L'histoire du commerce a son Fischer en Allemagne, son ilnrfer^on en Angleterre, son Lusacen Hollande; une quatrième plume devrait bien nous donner en France un traité complet sur l'enfance et le développement de cette foule d'arts utiles, dans l'invention et la pratique desquels nous marchops des premiers.

On pourrait penser que les baleines qu'on péchait alors n'étaient point du volume de celles qui font aujourd'hui l'objet de nos expéditions^ Plusieurs anecdotes du temps ne laissent cependant aucun doute sur l'espèce de ces cétacés et sur leurs gigantesques proportions. Mous nou$ bornerons à en citer une qui prouve en même temps avec quel succès se faisait déjà la pèche dans le golfe de Gascogne au commencement du xiii« siède.

i Edouard III, voulant dédommager Pierre d»

» Puyanne des frais qu'il avait faits pour équiper > à Rayonne la flotte dont il était amiral, lui dé- » légua, en 1638, 6 livres sterling par chaque ba- 1 leine prise et amenée au port ^

Il fallait que la capture annuelle fût bien considérable, et les valeurs des cétacés bien élevées, pour que les droits seigneuriaux prélevés sur ce commerce s'élevassent à une somme assez ma« jeure pour qu'ils pussent être affectés à l'équipement d'une flotte.

Dans le môme temps, il fut créé une sorte de prime par les ducs de Guyenne. Ils affranchissaient de tous droits les pécheurs du cap Rreton, du Plesfa, ainsi que les Rasques de Reariz, de Gattari, de Saint-Jean-de-Luz, et enfin les autres pécheurs baleiniers, tant du pays de Labour que des côtes de la Saintonge çt de l'Aunis.

Mais les nations qui s'occupaient le plus, dans le siècle dernier, de la pèche de la baleine, étaient principalement les Anglais et les Américains. Quelques autres nations la pratiquaient aussi, mais avec bien moins d'importance : de ce nombre sont les Danois, les Hollandais, ainsi que les Portugais^ et les Espagnols dans leurs colonies d'Amérique.

Tous ces peuples ne font point la pèche dans les mêmes parages : les uns la pratiquent dans le Nord, au Groenland; d'autres dans le Sud, principalement aux côtes du Rrésil et au-delà du cap Hom. Les Américains la font partout. A Ja petite part d'intérêt que la France avait dans ces armemens, il eût été difficile de croire qu'elle fût la patrie des Rasques, premiers pêchejirs expérimentés, qui seuls furent les maîtres des étrangers dans les élémens de cette périlleuse industrie.

Les Hollandais .n'avaient plus à cette époque qu'un reste de leur ancienne marine baleinière, malgré les riches cargaisons en huile et en fanons qu'ils rapportaient du Groenland depuis 1617 jusqu'en 1635. Mais bientôt l'Angleterre fit à la Hollande ce qu'aux temps précédons elle avait elle-même pratiqué avec la Finance par l'embauchage de nos Riscaiens et de nos Rasques.

L'Angleterre, enviant aux Hollandais les succès que la persévérance et le courage leur méritaient dans la pêche au Groenland, annonça dèslors tout ce qu'elle oserait un jour : aussi les Hollandais n'eurent-ils point de rivalité plus active que la sienne. Non contens d'avoir obtenu les meilleurs fonds de pèche du Groenland, en se faisant céder les baies les plus poissonneuses, les Anglais reléguèrent les Hollandais , les Danois, les Rasques^ dans le nord de leurs pêcheries. ' Dès ce moment la pêche de cette nation put être considérée comme ruinée.

Depuis ce partage inégal, leur ambition fut toujours croissant, et fit jouer tour à tour les ressorts variés de sa politique. Tantôt ce fut en

< hmjmtr, Jeta pubL 111, 514, 616« j

attirant au service de la Grande -Rretagne les meilleurs harppnneurs éti*angers, au moyen de grandes récompenses qui leur étaient offertes ; tantôt en donnant des primes d'encouragement extraordinaires aux pêcheurs anglais qui prendraient le plus de baleines. C'est ainsi que l'Angleterre attaqua la pêche des Rasques, qui lui avaient fourni des maîtres et des modèles, et celle des Hollandais, qui étaient ses devanciers et ses concurrens, mais dont la rivalité lui portait ombrage ^,

Ainsi nous voyons qu'en 1785 l'Angleterre avait le monopole exclusif d^ la pêche de la baleine dans le Mord. A cette époque, elle comptait deux cent quatre-vingt-quatre bâtimens affectés à cette navigation, chiffre bien plus élevé que celui de la Hollande dans le temps de sa plus grande prospérité, .

Jusqu'alors on n'avait poursuivi les baleines que dans les mers du Nord. On fit quelques armemens qui furent dirigés vers le Sud, en suivant les côtes de l'Amérique jusqu'au détroit de Magellan. Le succès le plus complet couronna ces entreprises^ et bientôt les Américams et les Anglais approvisionnèrent toute l'Europe des produits de leur pêche. Et cependant ce ne fut que long-temps après l'émigration de nos Rasques baleiniers pour TAngleterre et la Hollande, que les Américains eux-mêmes commencèrent leurs armemens.

A son tour, la France essaya de reconquérir son ancienne importance dans son industrie. Le gouvernement appela à Dunkerque d'habiles Américains, qui, par leurs armemens bien organisés, firent revivre un instant cette pêche, que les événemens politiques vinrent bientôt interrompre de nouveau.

Dans le temps de la réconciliation de l'Angleterre avec la France, il y a près de vingt ans, on sentit chez nous la nécessité d'affranchir nptre commerce de tout tribut étranger. Le gouvernement, pour régénérer la pêche de la baleine, auf» torisa l'admission en France de bâtimens de construction américaine , et l'emploi, pendant trois ans, des deux tiers de marins étrangers dans la composition des équipages, en allouant de fortes primes. Les espérances qu'on était en droit de fonder sur ces mesures n'ont point été réalisée^ avec la promptitude de succès qui fut le résultat des armemens des Hollandais avec les Rasques^ Le joug de la plupart des Américains, dans nos armemens mixtes, a fort pesé sur les Français et a rendu presque nuls les efforts et les sacrifices que le gouvernement faisait pour naturaliser de nouveau ce genre (f industrie.

Heureusement le commerce français a pris lui» même l'initiative, et les armateurs français du Havre y de Nantes et de plusieurs autres ports»

• Voir Fouvrage Wicw of Groenland, trade andJFhaU Fishfry. ^

LA PBAIfGfi MARITIME.

OQt formé bemicoup d'équipages composés aniqvbement de Français, el fort souvent le succès le-plus complet a couronné leurs patriotiques entreprises.

. Û faliait donc que la France reçût aujourd'hui du Nouveau-Monde des instructions sur une pécbe qu'elle seule, trois siècles auparavant, avait easeigaée à toute l'Europe l

Mais l'Egypte^ berceau de toutes les connaissances humaines, n'est-elle pas aujourd'hui tributaire de la France pour reconquérir sa civilisation et son industrie, comme la Grèce, qui éclaira le monde, et qui reçoit aujourd'hui les lois d'un Germain enfant ?

Jui«fiS-4iEG0MT£.

®-a:aïtt.

Trois naiions se disputent la découverte de cotte terre , la plus gracieuse des îles de la mer du Sud, si fraîches et si risntes qu'on dirait les. flewrs d'un bouquet quTune main céleste aunût éporpilK sur cet Ck^an Pacifique.

Wallis, selon les Anglais, en aurait eu le premier connaissance le 18 juin i 767, et, selon la ridicule coutume de cette époque , en aui*ait pris possession au nom de son souverain le roi Georges lU, dont il lui aurait donné le nom.

Les Espagnols, eux, revendiquent cet honneur pour leur compatriote Quiras^ qui y avait, assurent-ils, abordé dès 1606, et lavait appelée Sm§ittaria^ d'autres disent la BM^NuUon.

Ces prétentions n'ontpointempéohéplusienrs des historiens français de citer Bougainville comme le premier des Européens qui aient abordé dans cette ile; et c*est comme une des découvertes de notre illustre compatriote que nous retracerons ici la physionomie d'0-Taiti, telle que nous la reproduisent nos souvenirs de naTÎgateur.

Bkm des navires avaient cinglé \trs cette ile depuis 176&, mais aucun bâtiment français n'y avait paru. Un laps de 55 années s'était écoulé sans que notre bannière flottât sur ces terres où elle avait été plantée pour la première fois, iorsqu en 1822 la Coquille reprit Tanneau de la cbaÉie des temps nonépar VEtoileei la Boudetue.

Pour qui a ht les narrations pleines de charme de B«Migaînyille et de Gook, Taïti, nommée d'abord la NoutMUe*Of0ière par le navigateur français, O-Taïtif par son nom seul, fait palpiter le cttnr. L'homme est ainsi fait; il n'a pas retenu les fermes govremementales , les idées religieuses des CKTaitiais, mais dans sa mémoire sont gravés en traits de feu les peintures libres d'^un sensualisme dans toute sa naïveté, des ta-

bleaux de l'Albane, voluptueux de nudité, voluptueux de coloris : pour lui, 0-Taïti est ce paradis de Mahomet où l'âme n*est pour rien dans les plaisirs des sens qu*il prodigue.

0-Taiti, dans notre tableau, ne se présentera pas avec cette physionomie si riante que loi prêtèrent les premiers découvreurs. Ses pay* sages, il est vrai, n'ont paschangé; c'est toujours la même pompe, la même richesse do végétation. Ses habitans sont, comme ils l'étaient, doux, hospitaliers, bienveillans ; ce sont enoorede grmids enfans dont la physionomie naïve a été défijgih: rée, il est vrai, par les nouvelles habitudes qm leur ont impesées les missionnaires anglicana* Les 0-Tai tiens ne sont donc plus ceux des temps où Wallis, Bougainville et Cook exploraîei^ leurs rivages. Le cachet qui caractérisait ces peuplades a disparu sous le vernis de dissimulation que leur a porté la ferveur du rigorisme : des prêtres protestans. Si les missionnaires, do quelque couleur qu'ils soient , sont aujourd^bui un vrai noi^ens parmi les populations civilisée, que jpense-t-on que doivent être ces hommes sans talens, sans élévation dans l'âme, à idées, rétrécies et bigottes , agissant comme deséneiw gumènes au milieu de peuplades de la mer du Sujd, leur portant, disent-ils, le pain de l'Evangile , pain lourd et indigeste pour des estomacs qui n'y sont pas préparés? Combien je regrefte, pour ma part , la physionomie native des pen* plades océaniennes, que gâte chaque jour le coi^ tact des Européens ! Certes cette vie molle et efféminée des 0-Taitiens , ce libertinage qu'<m leur reproche , étaient loin de celui de nos villes et de la corruption de notre civilisation. Ches eux, l'habitude convertissait en cérémonial de politesse cette prostitution dont on a exagéré les résultats : sacrifier à l'amour était une sorte de rite auquel ils n'obéissaient que dans des circonstances particulières ; et puis enfin , dans une ile fertile où la vie inaclive est assurée t dont la température est élevée , où les habitans ne se livxent que rarement à des gueiPres désastreuses , où l'existence coule heureuse et sans grands besoins, le penchant à l'amour n'est que la conséquence des autres besoins de l'économio humaine satisfaits. J'ai bien réfléchi sur tout en qu'on a écrit sur les naturels des îles de la Po-* lynèse^ et je dois l'avouer^ le plus souvent les écrivains qui ont parlé de' ces peuples ne les ont pas compris, on ne les ont vus qu'à travers le prisme de notre civilisation vaniteuse.

Les marins des diverses nations, qui ont éti leurs historiens, ne se piquent pas non plus de philosophie, et trop souvent leurs livres ont été dictés sous l'influence des préjugés d'une édiH cation incomplète et spéciale. Si jamais les Océaniens écrivent l'histoire des navigateurs quiauront séjourné sur leurs bords, je ne pense pas que nos idées y soleoL traîiiéâs avec £aveiwv

u fhahoe maritaië.

TMi «8t le nom qiie les insolaires do&nenf à leur llc^^et ce oom est peu comra des Français, qui ont adopté celui d'0-7afM que popularisa BougaÎHYiHe, Aux demandes réitérées de ce savig^ateur : Comment se nomme voire ile? les natui^ls répondirent : TaUi; c'est Taïti, Taïti la déUcieuse, la torre favorisée du ciel : car chaque peuple aime par-dessus toute autre conirée celle qui lut donna le jour , celte où se passèrent ses belles années, les heures fugitives des illusions, les vérités du coeur.^ La terre sur laquelle on vit transplanté peut bien devenir une seconde patrie, procurer les jouissances matérielles de la vie, mais Tâme n'y trouve plus les émotions qu'inspire le sol nataL

La pointe de Vénus, en dedans de laquelle notre corvette se balançait gracieuse au mouillage 6ncaintderéci&, est célèbre par les observaiions de Cook, expédié d'Europe pour y observer, en juin 1769, le passage de la planète Vénus sur le disque du soleil : là , ce célèbre navigateur préluda à son immense réputation nautique. On est effrayé quand on songe qu'un simple caprice de quelque membre obscur du bureau de l'amirauté eût pu faire accorder à un Dandy de la marine une mission qu'il eût accomplie en la tronquant, tandis que, dans les mains de Cook, elle estderenue une immense source de gloire pour sa patrie ? La pointe de Vénus est donc placée par Î7<> 29- 2r de latitude méridionale, et par 15«54' 59" de longitude occidentale du méridien de Paris: c'est une pointe de terre basse, s'avançantà une médiocre distance en mer, et que bordent des bancs de récifs corallés. Couverte de végétaux nourriciers , de cocotiers , de cabanes , parcourue par la rivière de Matavai , elle est devenue le principal établissement des missions anglaises.

Si Ton jette un coup d'œil sur les caries, on est frappé de la configuration assez régulière dans les deux presqu'îles soudées par la base qui constituent l'ensemble géologique de Taïti; le profil se découpe légèrement sur les bords dans un développement de près de 40 lieues. Le relief est en ciitier formé de hautes montagnes volcaniques éteintes depuis long-temps» et qu'une mince bandelette de terre cultivée encadre harmonieusement. La jonction des deux presqu'îles consiste en une langue déterre, larged'un raille, et nommée Téravao^ qui semble plutôt une soudure artificielle» un seuil exhaussé conduisant d*une 31e à l'autre. Oporionau, la plus grande, est arrondie, et peut avoir de 9 à 10 lieues do diamètre.. Taïrpon, ou la presqu'île du S.-0.,est de forme ovalaire, et peut avoir 6 lieues de lon-

Îuenr sur 4 de largeur. A quelques lieues d'O- *aïti, dans le N.-E. , s'élève l'île d'Eyméo, bien que les naturels ne la connaissent pas sous d'autre nom que celui de Moréa : c'était la terre que WaHîs nomma ile du éiéc d'York.

Souvent en guerre avec 0-Taïti, E^méo, dans ces domières années, a subi le joug de sà rivale; mais une haine profonde avait jusqu'à ce jour divisé les deux populations : tant il est vrai que les plus proches voisins sont toujours les ennemis les plus déclarés. Eyméo , que rendent remarquable les hauts pitons déchirés qui la hérissent, n'a reçu toutefois le culte protestant qu'après un baptême de sang , et à la suite de guerres opiniâtres: convertie aujourd'hui, sa po* pulation nombreuse est guerrière, et chante des psaumes de la liturgie anglicane; elle est, au dire des missionnaires qui résident au milieu d'elle , animée d'une rare ferveur de prosélytisme ; elle est citée comme une réunion ae catéchumènes télés et conquis à tout jamais aux croyances chrétiennes.

Des ravines profondes , d'immenses crevasses sillonnent les hautes montagnes si boisées où s'arrêtent les nuages, qui y entretiennent une humidité tellement grande , que le corps sembla dans un bain de vapeur tiède lorsqu'on s'élève à une certaine hauteur. Les bas ^ fonds, couverts de végétaux, sont alot^s arrosés par de nouveaux ruisselets ou par de petites rivières, et les plus remarquables de celles-ci sont le JToonfum, le Pûïano^ le Pouranon et la Faroni: celle-cicoule dans le districtde jRitpetn^ et l^Hammon ou rivière de Matavai prend sa source sur les rives orientales du Oroena^ le point culminant de l'ossuaire de Talti. A trois journées de marche de la pointe de Vénus , par des sentiers scabreux que le pied agile de l'O- TaltiM n'a marqués que d'une manière fugitive, se trouve, dans le désert d'l7tnrft-JRipeti/a, haute montagne dont le sommet ou le cratère s'est converti en un large lac , le Otlukirea , dont les eaux sont froides , et qui nourrit de gigantesques anguilles; lac mystérieux, entouré de contes populaires, où les naturels croyaient voir errer les ombres de leurs pères , et sur les bords duquel se sont accomplies la plupart des croyances de. leurs mythes païennes.

Le 4 mai, un empressement des plus \ifs nous portait à fouler le sol dont nous n'avions jusqu'alors saisi l'aspect que par d'avides regards; une cabane, jetée toute brute sur la pointe de Vénus, nous servit de cpiartîer^général; elle fut bientôt le rendez-vous des habitans, qui venaient nous apporter des vivres en échange de nos instrumens de fer ou des hardes qu'As prisaient par- dessus tout. La gatté des naturels , leur bonhomie franche , la jovialité de notre caractère national, eurentbientôt rapproché les distances ; nos nouveaux amis avaient peine à se séparer de nous. Les hommes restaient fai journée entière , accroupis sur leurs talons , suivant de leur prunelle obliquée nos gestes et nos moindres actions, et les fiUes se glissant, avec un rare instinct de coquetterie se déclarant par

une modestie feinte et une pudeur d'emprunt , sous la toile qui enclosait notre caravansérail , pour se rapprocher de nous. Il faut le diri?, nul sentiment de jalousie ne dominait les hommes» et les femmes âgées , que nulle avance , que nuls présens ne venaient chercher, ne songeaient point à quitter le rôle passif auquel Tindifférence les condamnait. Il n*en était pas de même des jeunes filles, les laides exceptées ; c'était à qui leur prodiguerait les verroteries, les colliers, les présens de toute sorte, espérant de doux salaires; mais le rigorisme des missionnaires leur imposait des dehors de sagesse que plus tard , cependant, elles* abandonnèrent avec adresse, afin de ne pas encourir les punitions infligées à celles qui vendent ou donnent leurs faveurs. Les premiersjours, un cruel désappointement bourrelaceuxquetourmentaientdesimages sensuelles. Les récits de Bougainville avaient fait naître tant de douces espérances 1 il était cruel de les voir se détruire ! Mais des Taïtiennes ne pouvaient manquer à leur ancienne réputation, et, filles d'Eve d' ailleurs, elles nous montrèrent bientôt que leur sagacité et leur adresse n'avaient point besoin d'une éducation civilisée pour pécher en secret, et qu'elles savaient entourer leurs actions d'un voile épais, et mystérieux. • *

Notre observatoire fut placé à la même place qu'occupait celui de Gook, abrité par de grands arbres, non loin du lieu où flottait le pavillon des Tai tiens , à champ rouge , ayant une étoile blanche à l'angle supérieur du bâton , étendard que les missionnaires ont fait adopter, sans que nous puissions en apprécier la nécessité. Des cocotiers, des arbres à pain couvrent ce point de l'ile, et s'élèvent au-dessus des cabanes qui forment le village de Matavax , où résident deux ministres de ^Evangile , auprès d'uu petit temple construit à l'européenne. Plusieurs bras du Haonnon sillonoent cette langue de terre, et en couvre, lors des pluies, quelques points par des dcbordemens fréquens.

La corvette n'était point délaissée toutefois ; des centaines de naturels , ayant jeté à la mer leurs sveltes pirogues blanches, couvraient son pont et parlaient tous à la fois. Un silence prescrit par la discipline européenne à bord «des vaisseaux de guerre, succéda au vacarme que l'éclat du tonnerre n'eût point dominé. C'étaient iles rires fous, des cris d'appel, des conversaiions animées entre interlocuteurs qui ne comprenaient pas un mot de leur langue : ici les juremens énergiques du Provençal heurtant ceux du Celtique breton ; là, la pantomime rusée du Normand aux prises avec la finesse de tact du Taïtien , avec le sérieux et la gravité de quelques insulaires. La dignité des chefs se croisant ; l'élourderie et la brusquerie des jeunes gens, l'astuce des fabriçans, les gestes lubri- |

ques de quelques vauriens , la condutie équivoque des filles ; ajoutez à cela le costume écourté , mesquin de nos habitudes d'Europe , opposé aux formes de la statuaire^ à une nudité robuste, drapée de tissus d'écorce fine et moelleuse! Olapoula et Facta étaient surtout les plus remarquables des Taitiens qui se trou-^ vaient à bord ; ce dernier avait une taille bien prise, de cinq pieds huit pouces six lignes, et ses membres, largement musclés, prêtaient encore l'aspect de la force à cette haute stature.

R.-P. Lesson,

Membre correspondant de l'Institut de France.

iTa ©auk Jïlaritinu.

HASSALIE ET NARBONNE.

Massalie touchait au but magnifique de son ambition. Depuis la chute de Carthage, nul pavillon rival ne lui disputait le bassin de la Méditerranée, et le commerce du monde occidental était passé tout entier aux mains de ses hardis armateurs et de ses négocians industrieux. Massalie semblait dire à Rome : A toi la terre, à moi la mer ! et Rome était jusqu^alors fidèle à ce pacte : c Partout, en

> effet, où l'aigle romaine dirigeait son vol, le lion

> massaliote accourait partager la proie '. » Mais l'aigle insatiable de Rome se contenteraitelle long-temps d'un semblable partage? De cette question dépendait tout l'avenir de Massalie, dont la prospérité , frêle comme un arbre qui a grandi trop vite, n'était pas capable de se soutenir sans

.appui étranger. Massalie elle-même sentit qu'il lui faudrait ployer sous le large et hâtif épanouissement de sa puissance, si elle ne parvenait à s'affermir et à prendre racine sur le continent gaulois.

La république massaliote commença donc à "tourner ses vues vers les conquêtes territoriales; mais elle n'en pouvait opérer qu'aux dépens de ces Gallo-Ligures, parmi lesquels elle recrutait d'ordinaire soldats, ouvriers et matelots. Les tribus gallo-liguriennes n'étaient pas disposées à vendre leur indépendance nationale, comme elles vendaient leurs services : elles se soulevèrent contre les voisins avides qui envahissaient leurs terres, et les deux principaux c/an« de la rive droite du Var, les Oxybes et les Décéates, mirent le siège devant deux des colonies massaliotes, Antihes (AntipoLê) et Nice (Nicœa).

La redoutable Massalie, qui jadis avait osé braver Carthage sur les flots, se trouva trop faible sur terre pour réprimer, à vingt lieues de ses

* Amédée Thierry, Hisi* dfs Gaulois, t. II..

BiUTî^iU^, la ç^î^litioa 4e quelques peuplades à' demi sauvugrs. Elle invoqua russistance du sénat rp(P,ain, qui, saisissant avec empressement l'occasion de s'îninaiscer dans les affaires de la Gaule, é^^pédi^ sHr-le-cUamp des commissaires chargés d'interposer leur ai'biti*age entre les parles belligérant^^.

Le navire qwi portait cas envoyés viot relâcher ^u port d*-^gi^pa» petite villç oxybienne, voisine d'Antibesi. Les habitans d'iËgitna, informés du mptif qui amt^nait le^ Roniains, et irrités de la niçdiation étrangère qu'on projf'tait d'imposer à leurs concitoyens, voulurent forcer les députés à se rembarijuer.LesRomains, qui avaient pris terre, ce conduisirent avec leur arrogance accoutumée. D.cs parole^, on en vint aux coups : deux Romains furent tué^; Flaminiiis, le chef de rambassade, fut blessé, et, regagnant son viiisseau à grand peioa, lit voile ppur ^^assalie, d'où il informa le i^émat dçs vlqlences comnûses à son égard.

l^e sénat UCÇ^elUit ^vec une indignation affectée cette uQMvelle qui con^blalt ses vœux. Considérant |a çuerre comme déclarée entre Iç [leuple romain et les Ligures du Yar, il envoya contre ew3f le consul Quintus Opimius, qui saccagea i£gitna, réduisit la population de cette ville ep. esclavage, çt défit les Oxybes et les Décéates. Les, deux tribus se soumirent après une vaillante défcAse. QpitQiu$ les déclara si^ettes de Massalie, le^ 4éSf^r(i[ui entièrement, et tes obligea de livrer à pe^pét^ité aux Massaliote^ un certain noï^brç ^'otages en garantie de leur obéi§§ance.

Ce fut ainsi que Massalie, pour la ruipe de \à Gaule et pour ^ou propre malheur, attira les arment rpn^ç^^nes en deçà des AÎpe^ (15i a,tis avant

jr.-C).

Ce premier Siucçès engagea les Massallotes à persévérer dans cette voie funeste; 'et peu d^at^qées Qprès, ils rappelèrent les Romains pour asservir, i^vec leur aide, les Ligures SalyeQs,qui occupaient la plusi grandp partie du moderne comté dfe Pji-pyence.

Les. Salyens, beaucoup plu^ nombreux que \&s, Oxybes et les Décéates, opposèrent aux conquérais une plus Ipjpgue résistance. Les deu]^ peuplfîs civilisées qui avaient juré leur perte ei^ployère^t toutes les armes sans scrupule contre ces barbares : l'or et la trahison ne servirent pas les agresseur* moins puissamment qujç te fer et la fl nnme. Enfin, plusieurs ççntaiueç de bourgades ^çcagées et dépeuplées, et des milliers de captifs traînés à Tencân sur les marchés de Mas- Sialie, attestèrent le triomphe de Rome et de son alliée. Le consul Saxtius Çalvinus, voulant assurer désorm^is la libre communication des Etats romains àS^assalie, refoula partout les déi)ris des Saiyens et do^. autres Ligures maritiroi^sdan:^rm-: teneur des terres, leur défendant de jamais ap-

S rocher d'aucun pomi de la côte, plus près, que ç mUle p;is, çt (Taucun port,, r^de, criquç ou mise,

MA^TIMG. M

de plus de quinze eepts pas* Tout cq littoral* vide d'habilans, fut octroyé en toute propriété aui^ Massaliotes, qui, outre la valeur de cette acquisition, se virentainsi délivrés Sî^ps retour des pii'ate^ liguriens.

Massalie paya les bpns of{iççs des Ilomaiuç par un service qui devait être bien funeste ^ la Ga^If) ; elle engagea Tun des principaux peuples galli? ques, les Edues (peuple de la Roujgogne et du Kiyeruais), à contracter ^veç la république ron muine une alliance, qui servit plus tard de levier à la politique de Ro^ie pour abattre h liberté gauloise.

Les Romains ne sortirent plus de la Gaule.

Après avoir occupé pour leur propre compte presque tout le territoire des Salyens, ils s'avancèrent jusqu'au-delà de Tisère, et vaincjuirent, dans una grande bataille aux bords du {ihône, la puissante nation des Arvernes, qui étaient venus secourir leurs frères d'armes les Allobro^es. Toute la por*» tion de la Gaule à Test du Rliône fut réduite eu province romaine; et bientôt la contrée entre le Rhône, les Cévennes et les Pyrénées y fut réunie, sous la dénomination eon^mune de Province Nar^ bonnaise, du nom de la ville ligurienne N(nrba (lâl à H8 ans avant J.-C.)-

Les Massaliotes avaient espéré sans doute cyie RoQfie se çoate^terait d'étendre sa domination dans. 1 Ultérieur des terres, çt qu elle leur abandonnerait les rivages de Tlbéro-Ligurie (le Languedoc), comme elle avait fait ^ç ceux de la Gallo-Ligurie ( la Provepce ) : ils ne recpnnurent leur erreur qu'en voyant arriver à Narbo (Narbonne) une colonie romaiue, sous la conduitede Liçinius Crassus, jeune patricien, aussi renonuné par ses talens que par sa haute éloquence.

C'était un coup de foudre pour Massalie ; car Rome n avait encore Coudé hors de l'Italie qu uœ seule colonie sur les ruines i\e Carthage, et la cité phocéenne ne s'attendait aucunement à cette mesure en dehoi*s des babiiudes connues du peuple rpmain. La grande résolution d'exposep ainsi plusieurs milliers de citoyens., loin de la presqu'de au^ sonnimne, aux flots de la barbarie qui allaient les presser de toutes parts, avait été fortement débattue dans le sénat. Le jeune Crassus, qui aspirait à rhonneur de diriger les colons sur la terre de Gaule, étala aux Pères Conscrits force motifs trè^-spécieux ; peignit les nouveaux sujets de Rome gagnés aux mœurs et à la civilisation italienne par l'exemple de la future colonie ; la mère* patrie avertie et défendue par cette avant-garde vigilante. Il l'emporta ; mais le sénat céda peut* être moins a ses argumens qu'à la pensée de donner dans Narbonne une rivale à Massalie.

Licinius Crassus fut donc chargé de fonder cet important établissement, et bientôt .utie image de Rome apparut sur les rives de l'Aude, car toute colonie reproduisait exactement les institutions et les usages de la métropole. Une curie, dont les

là

membres étaient qualifiés de ddcurions ou curiaks, y représentait le sénat; des duumvirs rempliçaienl les consuls ; des édiles, des préteurs, des questeurs, des censeurs remplissaient les mêmes offices que dans la ville de Romulus, et tout citoyen de la cité fille de Borne conservait la liberté d'aller prendre part aux délibérations et aux votes du peuple-roi dans la mère-patrie.

f A peine la colonie fut-elle installée, que des travaux immenses révélèrent le secret de ses fondateurs. L'ancien port ligurien fut changé. Un bras de l'Aude, détourné de son lit par une chaussée de sept milles de long, contribua à former une rade plus sure et plus vaste; et des ponts furent jetés à grands frais, dans une étendue de quatre milles, sur les étangs et les ruisseaux, qui, très-nombreux à l'est de la ville, inondaient fréquemment les alentoui^. Narbonne vit s'élever dans son enceinte un capitole, une curie, lieu où 8e réunissait le sénat local , des temples magnifiques, des thermes, et plus tard une monnaie, un amphithéâtre et un cirque. Elle devint le lieu de station de la flotte militaire qui observait ces parages ; et le commerce de l'italie, de FEsp igne, de l'Afrique, de la Sicile, oubliant le chemin de Massalie, vint s'y concentrer peu à peu '.

Cette révolution toutefois fut Tœuvre de longues années, et Rome ne cessa point de ménager une alliée dont le dévoument intéressé pouvait encore lui être utile.

Lors de la grande invasion desCimbres et des Teutons, les Massaliotes, en effet, secondèrent activement Marins, et ce fameux capitaine leur en témoigna sa reconnaissance par un don assez précîf*ux. Les bouches du Rhôni% encombrées de sable et de limon, étant à cette époque presque innavigables, Marins, pour approvisionner plus sûrement son camp retranché d*Arelate (Arles), fit creuser un grand canal qui partait du Rhône au-dessus d'Arles, et joignait la mer par-delà les plaines de la Crau, Après sa victoire duCœnus, il Liissa aux Massaliotes 1j propriété de ce c mal, dit fossœ Marianœ (les fosses de Marins). L'^s fosses Marins furent bientôt fréquentées p.ir tous les navires qui voulaient remonter le Rhône et trafiquer dans l'intérieur de la Gaule. Les péages, imposés aux bâtimens étrangers, devinrent pour la république de Massalie la source d'un revenu cousidérable, et une ville massaliot», qui emprunta son nom au canal, s'éleva près ^e l'embouchure de ce bras artificiel du Rh5ne.

Le canal de Marins n'existe plus; mais le village de Foz indique encore l'emplacement de la ville de Fossœ Marianœ.

Malgré ses relations amicales avec Marins, Massalie, de même que Narbonne, embrassa le parti aristocnitique dans les grandes guerres civiles de Rome. La ville grecque et la ville romaine com-

* Amédëe Thierry, Hist, des Gaulois, t. il.

battirent toutes deux, sous les enseignes des généraux deSylla, contreles nations gallo-ligurionnes, qui, après la mort de Marins, s'étaient déclarées en faveur de son héritier, l'dlustre Sertorius. Massalie et Narbonne obtinrent de Pompée de viistes concessions territoriales aux dépens des Volkes- Arécomikes et desHelves (peuples du Languedoc maritime et du Vivarais) Cet agrandissement faillit coûter cher aux deux^ colonies. Une insurrection générale lança contre elles toutes les tribus d'entre les Alpes et les Pyrénées; et toutes deux, pressées avec fureur par des masses d'assaillans, eussent succombé sans l'intervention d'une armée romaine.

Ce fut vers cette époque (75 ans avant J.-C.) que Narbonne reçut le surnom de Narbo-Martius, sa population s'étant accrue des vétérans de la légion Martia^ colonisés dans son sein.

Cependant le vieux parti patricien, dont Pompée, après Sylla, était devenu le chef, n'avait pas obtenu un triomphe définitif. Jules César, après avoir préludé à ses vastes projets par la conquête de la Gaule, revendiqua bientôt la succession de Marins. Maître de Rome et de l'italie, abandonnées par Pompée et par le sénat. César reparut promptemont dans la Gaule méridionale, se dirigeant sur l'Espagne, d'où il allait expulser les lieutenans de son rival.

Massalie avait des obligations à César, qui, durant son proconsulat en Gaule, avait favorisé en' mainte occasion le commerce de cette république. Néanmoins l'ancien attachement des Massaliotes pour Pompée, et l'esprit oligarchique de leurs institutions, l'emportèrent sur l'intérêt présent : ils fermèrent leurs portes aux légions du conquérant. Le conseil des quinze se rendit toutefois au camp romain, pour conférer avec César, c Votre devoir, l'»ur dit César, est de suivre l'exemple de toute ritalie plutôt que d'obtempérer à la volonté d'un seul homme. L'Ualie et Rome sont pour moi etavec moi contre Pompée : faites vos reflexions. »

Les quinze rentrèrent dans Massalie, puis revinrent peu après apporter à César la réponse du grand-conseil des six cents.

t César et Pompée, dirent-ils, ont été tous deux les patrons et les protecteurs de notre cité : à des bienfaits pareils se doit pareille reconnu issîmce. Nous ne devons donc aider aucun des deux contre l'autre, et nous ne pouvons nuire à l'un en recevant l'autre dans notre ville et dans nos ports. »

César ne s'abusa point sur la prétendue n(*utralité des Massaliotes; d'ailleurs les négociations n'étaient pas même terminées, que Domitius, l'un des chefs de la faction pompéienne, entra à la tête d'une escadre romaine dans la rade de Massïdie, y fut accueilli avec acclamation, et déclaré commandant de toutes les forces delà république.

César n'était pas homme à laisser derrière lui des adversaires qui pouvaient couper ses communications avec ritalie. Il fit en hâte construire

FRANCE MAWTIME.

des machines de siège, équipa douze calères à Ailes, et chargea deux de ses généraux, Decius Bi'utus et Caius TreLonius, d'attaquer Massiilie tandis qu'il nettoierait TEspagne des armées pompéiennes.

La lutte s'engagea par une terrible bataille navale en vue du port de Massalie. Les douze galères de César, sous les ordres de Decius Brutus, vinrent audacieusement assaillir les escadres combinées de Massalie et de Doniitius, qui comptaient dix-sept galères sans les bùtimens légers. Des bandes farouches de mercenaires Albikes, montagnards gaulois des bords de la Durance ; des gladiateurs, des esclaves, auxquels Domitius avait promis la liberté pour prix de leurs exploits, formaient la garnison des navires pompéiens. Les vieux légionnaires de César couvraient le pont des vaisseaux de Decius Brut us.

Le choc commença près de l'ile qui est située vts-à-vis du port de Marseille. La supériorité du nombre, celle des manœuvres surtout, donna longtemps l'avantage aux Massaliotes. Leurs légères nefs, dirigées par les pilotes les plus habiles et les Tiimeurs les plus exercés de l'Europe, rompirent la ligne des vaisseaux de Brutus, évitant les éperons aigus des pesantes galères romaines, harcelant et fatigant leurs équipages par des décharges continuelles de flèches et de traits.

La foitune changea lorsquejes Romains, assaillis de plus près, parvinrent enfin à faire usage des charpons, des corbeaux ou grappins de fer dont ils s'étaient munis pour forcer leurs ennemis à subir l'abordage. LesAlbikes et les esclaves, malgré leur résistance désespérée, succombèrent partout sous l'épée des légionnaires. Neuf g. 1ères massalâOtes furent prises ou coulées à fond, et le reste, fi»y mt en desordre, alla chercher un refuge dans le port.

Les opérations du siège furent aussitôt entamées par Trebonius, du côté du continent : c'était une grande et laborieuse entreprise. La seule extrémité de la presqu'île massaliote qui tmt à la terre-ferme était fortiliée par un mur flanqué de tours d'une hauteur extraordinaire, et par une puiss mte citadelle , capaLle de défier longtemps les. tours roulantes et les béliers des assiégeans.

Dejj la défense de Massalie s'était assez'prolongee pour que Pompée eut reçu en Grèce les nouvelles du péril que courait sa fidèle alliée et de la défaite de Domitius. il envoya sur-le-champ dix-sept navires, sous le commandement de L. Kasidius, au secours des Massaliotes.

c Ceux-ci avaient travaillé avec ardeur au rétablissement de leur marine *. » Réparant et remettant à flot tout ce qu'ils avaient de vieilles galères dans leurs arsenaux, armant en guerre jusqu'aux barques de pécheurs, ils y embarquèrent toute

* Asoéôét Tliierry, Misi* des Gaulois, t. uh

la jeunesse, tous les hommes valides de leur cité, et joignirent Masidius dans le port de Taui*œntioQ ( Taurcentium). D. Brutus, qui croisait dans les parages des Slœchades (les iles d'Hyères), n'avait pu empêcher cette jonction; il ne craignit point de présenter le combat aux forces bien supé* rieures des Pompéiens.

Le jour se levait, le ciel était sans nuages, les vents se taisaient, et l'Océan aplaniss;iit ses Bots comme pour faire à la bataille un théûtre immobile. Alors, d'un mouvement égal, s'avancèrent les navires de Massalie et ceux de Rome. La flotte des Romains (celle de Decius Brutus) se i*angea en forme de croissant; aux doux cornes (ou ailes) se placèrent les galères à quatre et cinq rangs de rames, et les plus fortes des trirèmes; les plus faibles demeurèrent au centre. Au milieu de la flotte s'élevait, pareille à une tour, la poupe du vaisseau /yre^torien (le vaisseau amiral); six rangs de rameurs faisaient tracer à ce puissant navire un large et profond sillon, et ses longues rames s'étendaient au loin sur la mer.

c Dès que les flottes rivales ne sont plus séparées que par l'espace qu'une nef peut parcourir d'un seul coup d'aviron, mille voix, poussant le cri de guerre, couvrent le bruit des rames et les fanfares des trompettes. Les deux flottes se déploient, les vaisseaux s'écartant prennent du champ pour le combat. Les proues se heurtent ù grand bruit, les navires se repoussent l'un l'autre ; l'air est sillonné, la mer semée de traits et de javelots. Les vaisseaux de Massalie sont plus prompts à l'attaque, plus légers à la fuite, plus faciles à manœuvrer, et plus dociles aux évolut.oos que dirige le pilote; ceux de Rome, au contraire, lourds et solides, sont propres à l'abordage et à la lutte de pied ferme, telle que celle qui se livre sur terre'. »

Brutus sentit qu'il était perdu s'il lui fallait lutter de mameuvres savantes avec ses rivaux. U commanda soudain à ses vaisseaux de virer de bord, et de présenter le flanc aux proues ennemies. Aloi^ tous les navires pompéiens, qui donnèrent de la proue dans le fl:.nc des nefs de Biutus, y restèrent attachés, soit par leurs propres éperons, soit par les griffes d'airain qui furent lancées sur leurs agrès. Les rames se tinrent enlacées y et les deux flottes formèrent un champ de bataille immobile.

Cette journée se décida, comme la précédente» par l'epee des vieux soldats de César. Abandonnés lâchement de Nasidius et de son escadre, qui s'éloignèrent à grande force de nimes dès qu'ils eurent réussi à se dégager du combat, les Massaliotes perdirent dix galères; l'élite de leur population fut tuée ou prise, et du cump de Trebonius et des hauteurs voisines, les légions assiégeantes purent voir rentrer au port les tristes débris de

« LucaiD, PharsaUf I. m.

FftAKCB llAftlTlMÉ,

Tarihéé massaltofe, ati maiéU de la désolation générale.

Mîlssnlîe ne se rendit pourtant passtn^le-champ; einltée pnr la grandeur même de ses revers, elle soutint plusieurs semaines, avec héroïsme, les efforts de Trébonius. Enfin, les Romains ayant ruiné Tune des tours, et ouvert une brèche dans le mur de h vîlle, la cortstaAce des assiégés céda devant rîmpossibilité d'une plus longue défense, lis sortirent de la ville en masse, désarmés et vêtus de deuil. Cl supplièrent les chefs enneitiis d'attendre Tarrlvée de César pour décider de leur sort.

Leurs gémissemen?^, leurs plaintes éloquentes émurent Trébotiius; il consentit à épargner provisoirement des ennemis qni se confessaient vainciîs. et fi ne pas donner un assaut qui eût été infailliblement suivi d'un massacre et d'un pillage nniverscd;

Côsnr, vainqueur de TEspagne, arriva bientôt au camp, et reçut Miissnlie à discrétion. Le sang de ses hibitansne.fttt point vei'sé; leurs propriétés, leurs lois furent respectées; mais il leur fallut livrer leurs armes, leurs machines de guerre, leur trésor public, les navires qui leur restaient, et recevoir en leur cité une garnison de deux légions (49 ans avant J.-C). César ne tarda pas à porter un coup plus rude encore aux Massaliotes, par h fondation Jurtc colonie maritime. Forum -Julii (Fréjus), à fembouchure de la rivière d'Argent, cité nouvelle qui acquit rapidement une haute Importance, devint, sous Auguste, un des prîncipîHiX arsenaux de l'empire romain, et ne fut pns tine concurrente moins dangereuse pour Massalie que Narbonne elle-même.

Plusieurs des colonies.de Massalie, proclamant et précipitante la fois par leur conduite le déclin de leur métropole, se séparèrent d'elle pour obtenir le litre de villes romaines. Ainsi la délaissèrent Agathi (Agde), et la florissante 'Antipolis (Afitibes).

Massalie eût pu se relever d'une terrible catastrophe, si les causes de sa décadence u'aussent été durables et permanentes. N'espérant plus ressaisir sa grandeur première, elle se consola, par les lettres et la philosophie, de la perte de sa puissance, et obtint de ses vainqueurs eux-mêmes le titre glorieux de seconde Athènes. Narbonne fut encore sa rivale dans cette nouvelle carrière, et enfanta comme elle une foule d'orateurs, de philosophes, d'écrivains illustres; mais leurs annales sont absorbées, désormais dans les fastes de Yempire uni^ verset, jusqu'aux jours de terreur où l'empire luimême s*abtme sous le débordement des peuples teutoniques, et de ses provinces démembrées forme les royaumes de TEurope moderne.

Henry MA&rm.

£ej$ Jfilet^ Îr'ab0r^ii[fle.

Par une sombre soirée de novembre 18.., nuê belle canonnière du port de Cherbourg côtoyait silencieusement la pointe de Bnrfleur, pour se rendre au mouillage du fort TEmpereur, et se tenir, la nuit,. sous sa triple rangée de cations qui, dans ce temps-là, n'attendaient que le boute-feu pour mitrailler tout ce qui se trouvait Sous leur portée.

La brise était si faible que la canonnière, avee toutes ses voiles étendues au frais, avait h peiné un sillage de deux nœuds. J'ai dit que la nijît était noire. Un ciel lourd et brumeux ne laissait vaciller, à travers son voile de nuages, la clarté d'aucune étoile : le petit feu de la tour était le seul point qu'on distinguât dans cette atmosphère d'ombre, atmosphère sans horizon. C'était noir partout, hors la voilure régulièrement établie dit brick, qui se dessinait faiblement comme un grand fantôme grisâtre dans les vapeurs de la nuit.

Bien que le courant, favorable dans ce moment, augmentât la route du navire, un jeune homme, monté sur l'affût d'un canon de douze, qu*il frappait violeuMneni du pied, paraissait dans la plus grande impatience; La clarté blafarde de la lampe d'habitacle étendait parfois sur son visage quelques rayons incertains, et il était aisé de deviner, aux contractions des muscles et aux larges plis qui ridaient son front, que c'était supplice pouf lui que ce retard qu'apportait la faiblesse du vent à la course de son navire.

Ce jeune marin était le capitaine de la canonnîèi-e.

Fresco san Antonio ! se prit-il à dire, suinnt une de ces habitudes traditionnelles des marins, qui font quelquefois siffler le vent pour le faire venir.

Et après une pause :

€ Lofez d'un quart, tîmonnier ! » ajouta le jeune homme appuyé sur le bastingage, en regai*dant la voilure qui battait contre les mâts, et qu'uû reflet de lumière, qui s'échappait par les cailhîbotis, espaces à jour ménagés dans la charpente des panneaux pour jfîter de l'air et du jour dans l'entrepont, éclairait parfois de lueurs incertaines.

Puis, impatienté du bruit monotone des garcettes battant contre la toile, ou du frottement des mâts dans leurs chouquets au roulis du navire, l'officier abandonna sa place pour s'emparer d'une longue-vue placée près du tîmonnier. Après avoir promeué ses regards dans chaque partie de la nuit, il descendit dans sa chambre avec tous les signes extérieurs de contrariété.

C'était un petit séjour charmant que la chambre d'arrière de la canonnière. Aucun des bâtimens qui stationnaient alors sur nos côtes n'eât

FftANCfi

pu offrir une cabîhe oîi le goAt eût donné an Jnxe un aspect plus gracieux et pourtant plus sc\ère. Sur un lambris propre et recouvert d'un vernis luisant se détachait, entre deux tableaux, ébauches de tt^tes de femmes gracieuses et mélancoliques, un faisceau d*armes riches et luisantes. Dans le fond, à l'arrière, était une petite grille en cuivre, enlevée sans doute à quelque yack anglais, d'oii se répandait une Lonne chaleur de charbon de terre, et dont le feu brillant rougissait les ornemens dorés. Puis, d'un côté, un hamac en réseau, d'où tombait pendant un petit tapis de soie bleue à losaces. Sur un cahnpc qui occupait le côté opposé, se trouvait un frac d'uniforme, dont la biillante broderie d'or se découpait sur le fond écarlate du drap. Au milieu de cette petite chambre était un guéridon que recouvrait un tapis d'un vert sombre, orné aux quatre coins d'aigles brodées ; le dessus était couvert par une grande carte et quelques instrumens de marine.

€ Nous n'arriverons jamais! se dit le joune en* seîgne en se mettant sur le hamac qu'il balançait au roulis en traînant sur le parquet sa jambe pendante. En vérité, c'est impatientant ! Si le vent reste sud-est, l'amiral appareillera demain malin, et je n'atteindrai jamais la rade à temps ! i

Se parlant ainsi, le marim laissa pencher en dehors du hamac sa jolie tête caractérisée, qu'ornait une épaisse chevelure brune. Puis, dirigeant ses regards sur l'un des deux portraits de femme, il parut se complaire dans cette contemplation. Mais bientôt ses yeux se fermèrent comme pour se plonger dans les souvenirs que ce tableau lui rappelait...

Dans ce moment, un jeUne aspirant descendit précipitamment le rapide escalier de la petite chambre :

c Commandant, dit-il avec une voix perçante, on vient d'apercevoir dans le nord-ouest des éclairs qui pourraient bien être des amorces; le contremaître dit avoir entendu deux détonnations. »

Le léger sourire qui, un instant auparavant, se dessinait sur la bouche de l'officier, s'effaça bien- . tôt; en deux bonds il fut sur le pont.

« Attention, la vigie ! s'écria-t-il. Timonnier, cachez la lumière de l'habitîicle ! »

Et bientôt, à l'aide d'une excellente longuevue de nuit, il interrogea l'horizon dans la direction que lui désigna l'aspirant.

c Serait-ce une frégate anglaise? Y voyez-vous, r.^onsieur? dit-il au chef de timonnerie, qui, monté sur les bastingages, prêtait une oreille attentive.

— Je ne vois rien, commandant ; cependant, îe parierais ma ration de fromage contre un quart de vin avoir aussi entendu un coup de canon il y a un instant.

— A quelle distance, monsieur?

— Tmis bons milles, commandant.

Il fait presque calme, bientôt te courant va

MAWtlME. èîf

cesser de nous être favorable; disposez tout pont mouiller, > ajoura l'enseigne à l'aspirant.

Un instant après, toutes les voiles du brick étaient carguêes et étouffées sur leurs vergues, et Ton entendit lo frottement du cûble qui courait dans récubier.

il s'écoula plusieurs heures avant que la première in<|uiétude, occasionée par la présence d'un gros navire de guerre, fût dissipée. Bientôt après, le contre-maître envoya un long coup de sifdet, dortt le son perçant fut en partie étouffé

Ear sa main, qu'il mit au bout pour faire hioins de rult, et il donna l'ordre aux Âarins qui n'étaient jpoint de quart de rejoindre leur hamac, et de se tenir prêts au moindre signal.

Avant de desôertdre chez lui, il vint idée au commandant de faire gréer les filets d'abordage. En moins d'une heure, la canonnière se trouva entourée de réseaux , qui s'élevaient jusqu'à la moitié de ses haubans.

Ces filets sont un appareil de défense dont les petits navires, en temps de guerre, s'entourent au mouillage pour se mettre à l'abri d'une surprise. Ils consistent en un rets dont les mailles, de deux à trois pouces de diamètre, sont formées de cordages de la grosseur du petit doigt. Ces réseaux, attachés au pourtour du bastingage, s'élèvent à une hauteur de huit ou dix pieds, an moyen de drisses et de montans fixés au platbord. Le navire, ainsi protégé, se trouve enveloppé d'un treillis que l'on ne peut que lentement et difficilement franchir.

Le jeune officier eut soin, en faisant établir ces filets, qu'on laissât assez de mollesse dans leur tension, pour qu'en cas d'attaque leurs fils pussent fuir sous le tranchant des faux dont se munissaient toujours les péniches anglaises dans ces sortes d'expéditions.

Cette mesure de précaution une fois prise, il recommanda bien qu'on l'avertît au moindre sujet d'inquiétude, et descendit de nouveau dans sa chambre, où il se mit à consulter sa carte pour connaître l'heure au juste du renversement de la marée.

Depuis long-temps l'aspirant, debout dans les haubans, restait fixé dans la même position. Un long chut fut la réponse d'une question que lui adressa le timonnier de service, et bientôt on crut distinguer un bruit sourd et régulier, comme celui d'un grand nombre de rames frappant l'eau avec ensemble. L'enseigne de vaisseau, promptement averti, vint se joindre à son second ; et, prêtant la plus muette attention dans le calme de la nuit, ils ne tardèrent pas à reconnaître que leurs prévisions étaient fondées par l'approche de plusieurs embarcations ramant avec précaution.

Aussitôt Tordre du branle-bas général est donné dans l'entrepont, et au milieu du plus profond silence , quarante marins bien armés se joignent à leurs ^camarades. Le jeune commandant, dont

le regard brille dans la nuit, parcourt en tous sens le pont du brick où les appiéu se t'ont avec le plus grand ordre. En moins de dix minutes, trente hommes, armés jusqu'aux dents, sont rangés de chaque bord des bastingages; d'autres veillent Vapproche des embarcations, qui paraissent s'être arrêtées un moment. Tout est prêt : on attend l'ennemi, qui ne pense guère à la réception que lui prépai*enl soixante vigoureux marins qu'il croyait égorger endormis.

Quelques instans d'un silence plein de pressentimens de mort et de gloire laissent à chaque homme le temps de se reconnaître et de veiller plus attentivement l'approche de l'ennemi. Bientôt les avirons frappent de nouveau la surface unie de la mer, et l'on voit se dessiner vaguement dans l'ombre de longues péniches toutes pavées de tètes d'hommes pressées les unes sur les autres. On en compte trois, quatre... et dans cet instant le disque de la lune, qui se montre à l'horizon incertain, en fait apercevoir une cinquième peu éloignée; encore quelques coups d'aviron, et elles sont toutes le long du bord.

Le plus grand silence continue à régner. Deux péniches accostent les premières, et de chacune d'elles se détachent trente Anglais, qui, le sabre à la main^ cherchent à monter, et sont arrêtés sur les liJî^es par les filets d'abordage. C'est alors qu'un vigoureux de sifflet va retentir jusqu'aux nerfs de ceux qui croyaient conquérir une victoire facile : cent coups de pistolet renversent à l'eau les assiégeans; quelques-uns, à moitié passés dans les intervalles des filets, sont massacre^ dans cette position. La lune, qui monte, éclaire cette scène de carnage. Le jeune commandant vole partout avec l'ardeur de son métier et de son ûge. Une des pirogues, qui n'avait point abordé, s'éloigne de toute la vitesse de ses avirons; une autre, qui cherche également à fuir, après s'être détachée de la canonnière, est vue par l'aspirant, qui pointe dessus un des pierriers continuellement chargés à mitraille, et avec la plus grande adresse y fait un ravage affreux. Le navire est entouré d'hommes à moitié noyés ou affaiblis par leurs blessures qui implorent du secours. Le pont, les filets sont chargés de membres palpitans ; et bientôt, après un quart-d'heure de combat, le jeune commandant de la canonnière est obligé d'envoyer un équipage français, danà une des pirogues abandonnées, pour ramasser celui de l'embarcation que le paquet de mitraille faisait couler, malgré les efforts que déployaient les Anglais pour fuir.

On aperçut, dans la partie de l'horizon éclairée par la lune, une large voilure appartenant à un navire de premier rang.

Une petite brise, qui s'éleva du nord, permit 'à la canonnière d'appareiller. Le lendemain, on vit entrer, par la passe du nord-ouest de la digue de Cherbourg, une canonnière trahiant à sa remorque

trois péniches anglaises, qui mirentbientôt à terre quatre-vingts prisonniers.

Le changement de vent avait empêché l'amiral d^ partir.

Jcles-Lecomte.

Mi0c à Venu

D'UN KAVIRE.

Tous ceux qui ont habité l'un des nombreux petits ports qui découpent nos côtes, savent quelle solennité y entraîne la mise à l'eau d'un trois-màts et d'un brick.

Cette solennité s'est pourtant sensiblement effacée depuis que la fi equence de ces fêtes nous a familiarisés avec elles. Et puis d'ailleurs nos vingt dernières années, en enrichissant nos populations riveraines, que les désastres maritimes de l'empire avaient parquées dans la misère, ont fait perdre en partie à ces grands jours le caractère qu'ils avaient pour un pays ruiné, auquel ils annonçaient la réouverture de ses anciennes sources de travail et de richesse.

Uue mise à l'qpiu y est cependant toujours un événement; pour le curieux, c'est un spectacle où l'homme, pur la puissance de la statique, agit sur un corps dont les colossales proportions semblent défier les forces humaines; pour le peuple, c'est un nouvel atelier ouvert à son activité et à son industrie ; pour le navire, c'est son premier beau jour, le jour de son inauguration , de son baptême : c'Cdt le jour de ses fiançailles avec la mer.

De tous mes souvenirs d'enfance, il n'en est aucun qui se soit gravé aussi profondément dans ma mémoire que celui des impressions qui se rattachent à l'une de ces scènes dont je fus acteur.

C'était alors le beau temps de ces fêtes. Les vieux maîtres pêcheurs, de retour des pontons d'Angleterre, reprenaient joyeux leur ancienne existence de loups de mer; une foule de jeuaesgens voulaient entrer dans cette rude carrière où, d'après leurs rêves et les vieux récits, quelques campagnes ne pouvaient manquer de les enrichir.

Or, les navires qui chaque année larguaient leurs huniers pour Terre-Neuve n'étaient pas encore très-nombreux ; il y avait donc presse à qui serait couché sur les rôles du bord; aussi un bâtiment n'était pas dans le havre que son équipage était déjà complet. Une mise à l'eau devenait par là un jour de fête pour bien des fairiilles : c'éuitdel815àl816.

Mon père, depuis trois mois, dirigeait, avec toute la sollicitude d'un capitaine-armateur, la construction d'un bâtiment qui devait prendre le nom de la Mc^rie.

C'était un joli brick de cent cinquante à deux cents tonneaux , pour lequel, bien qu'il fut construit en destination de la pèche à la morue sur le banc de Terre-Neuve, on n'avait point négligé cette élégance de forme qui promettait au navire un bon till.*ge.

Depuis r.nstnnt où sa quille avait été étendue sur les tins, nous avions presque cessé de voir mon père ailleurs qu'au chantier, qu'avec quelques amies ma mère avait pris pour but de ses promenade s dû soir. 11 était toujours là, surveillant les travaux, dirigeant les efforts, activant et encourageant les hommes.

Aucune pièce de bois ne pouvait être employée qu'il ne l'eut sondée et étudiée lui-même. La m!*mbrure, dont une partie, achetée pour une construction précédente, se trouvait d'un échantillon trop fort, était sciée de nouveau sous ses yeux.

Aussi les plus vieux marins citrûent-ils (\ê]h ce navire conmie un modèle de solidité et d'élégance.

On m'avait toujours promis, comme récompense, que j'assisterais au lancem 'Ut de la Marie, et Dieu sait par combien d'assiduité et d'étude je m'étais efforcé de mériter cette faveur ! Le jour vint : j'étais en pension. Dès le matin, un large pavillon déployé sur I arrière du navire, et les charpenii •rsque,du haut des remparts (c'était à Granville), j'aperçus occupés dans la grève à installer la coulissf^ que devait suivre le bâtiment en glissant vers la mer, m'apprirent que la mise à l'eau de la Marie devait avoir lieu à la marée du soir. La journée passa pour moi dans l'impatience et dans l'attente; je commençais à craindre que Ton ne m'eût oublié, lorsque vers trois heures une bonne vint, de la part de mon père, demander pour moi à mon vénérable mentor la permission si désirée.

Lorsque j'arrivai dans le chantier, tous les préparatifs étaient presque terminés; plusieurs marins, armés de longs pinceaux, finissaient de grais-' ser la coulisse avec du suif qui bouillait dans des chaudières à brai. Le navire, dégagé de tous ses accores, ne conservait quelques-uns de ses étais que comme les béquilles qu'emploient souvent les pataches dans nos petits ports, pour conserver, durant la mer basse , la position horizontale de leur pont.

Les remparts de V Œuvre et de VIsthme étaient chargés de spectateurs; une foule immense s'était répandue dans la grève ou groupée sur les hauteurs, d'où l'on pouvait découvrir le navire. Bv^aucoup de jeunes gens, pour mieux jouir du spectacle, s'étaient jetés dans des canots, à qui la marée montante permettait à chaque instant de serrer par leurs bordées de plus près le rivage.

Mon arrivée fut opportune; M. le curé mettait le pied sur le bâtiment au même instant que moi ;

et ma jeune cousine, mademoiselle Augustine

L , pauvre enfant qui, jolie, candide et bonne,

n'a pu depuis trouver grâce devant la mort, attendait avec impatience le bouquet que, parrain, je devais lui offrir à elle la marraine du navire.

. Un instant après, le curé, en blanc surplis et en étole, recevait de notre bouche le nom de la Marie, qu'il donnait au bâtiment. Une aspersion d'eau bénite termina la partie religieuse de la solennité, et nous fûmes prendre place, en famille, sur des sièges qui nous avaient été préparés dans un jardin dont les pièces de |jois et les travaux de construction avaient brisé jusqu'aux arbres.

La mer lavait déjà de ses lames montantes une grande partie de la coulisse. Les dernières mesures venaient d'être prises par les charpentiers et par les matelots; les pavillons, sur l'avant et l'arrière de la Marie, avaient reçu de nouvelles couronnes de fleurs; lu foule attendait attentive et silencieuse. Le navire lui-même, couché sur le chantier, l'arrière, comme d'habitude, dirigé vers le port, semblait, avec ses étais, une bête à cent pattes qui, prête à se hasarder sur un fond difficile, alongeait la tête pour étudier l'espace qu'elle allait parcourir.

Le signal ne se fit pas attendre long-temps.

«Largue la clef! dit le constructeur d'une voix puissante. Largue ! >

Le dernier morceau de bois qui retenait le bâtiment toml^a sous la hache; le navire, n'étant plus enchaîné par aucun lien, sembla s'ébranler de luimême sur son bers. Ce fut d'abord un mouvement lent et indécis; comme un homme qui a devant lui un abime à franchir, la Marie sembla hésiter un iustant à prendre sa course; mais a mesure qu'elle s'avança dans la rainure suiffée, la vitesse de sa marche devint plus grande. Enfin, elle glissa droite et rapide, au milieu des cris et des vivat, jusqu'à ce qu'elle plongea dans la mer, dont les vagues vinrent en écumant baiser ses vierges préceintes.

Quelque temps un violent mouvement de tangage, longue oscillation de poupe en guibre, la balança frémissante au milieu des lames, où la suivaient les acclamations. Mais ce mouvement cessa, les acclamations se turent, et la foule joyeuse regagna ses foyers pendant que la Marie se hâlait lentement vers les quais du port, où l'attendait déjà sa mâture.

Nous, nous fûmes terminer cette cérémonie dans un banquet où l'on but au jeune navire pêcheur, souhaitant que les vents lui fussent toujours légers et la mer toujours poissonneuse*

Dix campagnes prospères ont prouvé depuis que le ciel nous entendît alors.

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