SUR LA COTE D'AFRIQUE
[Fin.]
La submersion ou le bris d'un navire n'est pas toujours la péripétie où se dénoue ce terrible incident de la vie maritime que l'on nomme un naufrage; le malheureux qui échappe aux flots n'en a pas toujours fini avec la souffrance en touchant le sable du bord. Jeté par les lames sur des plages désertes, rivages brûlés ou côtes de glace^ le naufrage peut commencer pour lui une longue chaîne de privations et de fatigues, dont chaque anneau est uuq douleur ou un danger; heureun quand, après s'être traînée long-temps au milieu de l'épuisement et del'angoisse, à travers des bèteâ féroces ou des tribus sauvages, elle ne se trouve point violemment rompue par une nouvelle cata^ strophe 1
Le premier sentiment qu'éprouvèrent ceux des marins du Woodrop-Sims qui atteignirent le rivage, fut le bonheur instinctif d'avoir échappé aux dangers où tant de leurs compagnons avaient trouvé la mort ; mais l'abattement moral suivit de près la prostration physique où les avaient jetés les fatigues de cette nuit de désastre. Presque tous tombèrent dans une indifférence apathique, dans un affaissement brute d'où le cri impérieux des besoins animaux put seul les faire sortir pour les rendre à la perception de la souffrance.
C'était contre hi presqu'île des Tigres (\xi% s'était brisé le Woodrop-Sims, ce fut sur cette pres- (ftt'ile que s'établirent les naufragés. Langue de terre sans falaises, elle forme d'un côté une digue de rochers contre laquelle viennent se rompre les lames, tandis que de l'autre elle couvre et protège une anse où la mer s'étend imie et paisible comme l'eau d'un lac.
Le rivage auquel s'attache un isthme étroit est une vaste étendue de sable, espèce de mer dont les moellons sont les flots, et dont le souffle du vent change chaque jour la mobile physionomie.
Aucune verdure ne revêt cette arène jaunâtre dont rien ne rompt l'àpre monotonie ; à peine si * l'œil y trouve pour se reposer quelques touffes de broussailles, arbustes nains, plantes sans sève et sans vigueur qui, brûlés par les rayons verticaux du soleil, ne peuvent ni s'élever ni verdir.
Un briquet phosphorique, trésor sauvé par la prévoyance du chirurgien, fit jaillir d'un monceau de ces végétaux secs une flamme vive et pétil- 4aHte. Les malheureux auxquels leurs blessures remplies de sable et le frisson de la fièvre arrachaient des plaintes, furent étendus près de ce foyer, où leurs membres engourdis reprirent peu à peu leur souplesse.
Une circonstance imprévue vint par sa brutalité
jeter quelque chose de désolant sur cette scène sinistrel Plusieurs matelots s'ëtant rendus sur le rivage, y avaient trouvé parmi les débris un baril d*eau-de-vie qui fui défoncé aussitôt. Un instant après, des cris et des chants d'ivresse étouffèrent les sanglots douloureux des blessés sur cette plage où chaque lame roulait un cadavre ou un débris!....
Le reste de cette terrible journée s'écoula entre les souffrances et les privations de toute nature. Rien encore ne pouvait donner confiance dans l'avenir.
On savait la côte fréquentée par les naturels ; ignorant leur nombre et leurs dispositions, on avait à redouter qu'avertis par la fumée du feu, ils ne devinassent que quelque chose d'extraordinaire se passait sur le rivage. On craignait de les voir arriver en nombre et disposés à tirer parti de l'état d'accablement où se trouvaient les naufragés; aussi la nuit qui suivit cet affreux événement fut-elle longue et cruelle. Le feu bien entretenu brûlait d'un côté ceux que le froid, rendu plus impressionnant par la douleur et l'épuisement de leurs forces, glaçait de l'autre.
Il n'est point de climats où les changemens de température soient aussi brusques que sur les côtes d'Afrique ! Le jour, un soleil lourd et brûlant embrase ces déserts de sable qui dans l'intérieur conservent pour la nuit un reste de chaleur, que sur les côtes glacent subitement les brises froides de la mer. Insupportable dans le milieu du jour, la chaleur y fait bientôt place à ime brume humide et froide qui s'étend sur la terre et sur les flots. Les nuits sont longues, et le matin ce brouillard ne se disperse que lorsque, par une transition subite du froid au chaud, le soleil, qui se lève derrière les monts, le traverse de ses rayons.
Aussitôt que le jour le permit, plusieurs hommes se mirent en route pour suivre le rivage et chercher à découvrir quelques vivres et quelques objets de première nécessité ; ces recherches furent heureuses. Après avoir côtoyé pendant peu de temps, on aperçut un boucaut de biscuit, trouvaille sans prix pour les premiers besoins des naufragés; on le roula sur le sable, dans lequel il s'enfonçait, n'ayant point d'autre moyen de transport; enfin, après des peines infinies, on parvint à le rendre au point de réunion ; et comme d'autres hommes avaient aussi trouvé une pièce d'eau, ou fit un repas délicieux, dont les corps, affaiblis par les souffrances et les privations, avaient le plus grand besoin.
On continua les recherches. Pendant la nuit, la mer était totalement toml)ée, et sur cette plage, toute jonchée de mûts, de vergues, de planches, de barriques et d'autres agrès, il devenait facile de choisir ce que l'on jugeait nécessaire pour les besoins de tous.
Une circonstance des plus heureuses vint en-
core ranimer les forces des naufrages : on trouva une barrique pleine d'effets de mer, appartenant au capitaine : ce fut une inexprimable joie. On fit aussitôt le partage : c'étaient des chemises de laine rouge, des caleçons, des bonnets fourrés, objetsdes plus nécessaires, dont la possession inespérée fut vivement appréciée. Ce jour-là on trouva plusieurs boucauts de biscuits, plusieurs pièces d'eau, deux petits barils d'eau7de-vie, et quelques autres barillages contenant du sucre, du café, du beurre, des fromages, etc. Ces trouvailles firent renaître la confiance dans tous les cœurs : on avait alors pour deux mois de vivres, et il était probable qu'on réussirait encore à sauver et à mettre hors des atteintes de la mer ce qu'elle apporterait sans l'avoir endommagé.
Cependant des considérations de prudence et de commodité déterminèrent les naufragés à établir un camp qui, en leur procurant les moyens de se soustraire aux intempéries de ce climat changeant, rendit, en cas d'tittaque, leur défense plus aisée. Il se composa d'un cercle de barriques défoncées par un bout, et que l'on avait trouvées sur le sable; ces barriques formèrent une série de cellules, dont la partie ouverte recevait, dorant la*nuit, la chaleur d'un grand feu, allnméau centre. Deux hommes trouvaient alors un abri commode da.ns chacune d'elles.
On régla aussi des quarts pour veiller à l'entretien du feu nécessaire pour écarter les bètes sauvages, et surtout pour prévenir de l'arrivée des naturels.
Le caractère de ces Hottentots nomades est encore peuconnu, malgré les relations que nouent avec eux chaque année davantage les baleiniers français qui fréquentent ces côtes. Quoiqu'ils paraissent géaéralement timides et craintifs, ils passent pour cruels et féroces dans plusieurs comptoirs européens.
Ces peuples sont originaires de la pointe méridionale de l'Afrique; c'était la seule race qui l'babitàt à l'époque où les Hollandais y commencèrent leur établissement; douce et paisible de caractère, elle ne fit aucune résistance aux nouveaux habitans qu'elle vit prendre possession de son pays. Ses différentes tribus vivaient dans des relations de mutuelle «bienveillance, dont aucun froissement ne troublait la paix; leurs mœurs avaient beaucoup d'analogie avec celles des anciens Scythes. Leurs richesses étaient quelques troupeaux en petit nombre, et les instrumens de fer dont ils se servaient pour tuer le poisson et le gibier qui formaient en grande partie leur nourriture, ils n'avaient aucun antre besoin.
L'arrivée des Européens sur ces côtes vint changer l'aspect de ce pays. La politique constante des administrations coloniales a été de tenir les peuples indigènes dans l'ignorance et la pauvreté par la plus abjecte servitude. Aussi, à mesure que les Hollandais développèrent leurs établissemens»
les Hottentots se retirèrent-ils dans Tintérienr des terres.
A peine si Ton trouve aujourd'hui quelques iro^/s, villages hottentots, dans les vastes possessions dont a hérité l'Angleterre.
C'était donc l'approche de ces malheureux que l'on craignait en quelque sorte au camp des naufragés ; et ^s ne tardèrent pas à se présenter. Avec quelques débris de la seine qu'on avait sauvés on avait réussi à prendre plusieurs poissons, et les hommes étaient à en faire un repas lorsqu on aperçut trois naturels qui débusquaient d'un morne. Ils étaient armés de flèches et de sagaies, et paraissaient, à mesure (|u'ils approchaient, de plus en plus craintifs et indécis. Les naufragés, de leur côté, craignaient avec raison qu'ils ne fussent suivis d'un plus grand nombre, et disposés à profiter de l'état de dénûment où ils étaient, pour s'emparer des provisions.
Le peu de lan(5es et de harpons que l'on avait sauvés n'étaient pas des armes à opposer à leurs flèches ; on s'empressa de leur faire des signes d'intelligence et d'amitié; ils y répondirent et s'approchèrent jusqu'au camp ; alors on leur donna de l'eau et du biscuit, dont ils sont très-friands.
La confiance s'établit au point qu'ils déposèrent leurs armes, que chacun put librement visiter. Le soir ils s'en retournèrent joyeux et chargés de biscuit mouillé qu'ils avaient ramassé s^r la plage. Un des naufragés les accompagna pour s'assurer de leur nombre et de leurs dispositions.
Les tribus hottentotes qui parcourent cette plage déserte sont d'une constitution pauvre et rachitique, les hommes sont grêles et mal bâtis ; rarement on en remarque un qui puisse supporter un examen peu sévère. Leurs petites jambes maigres et frêles, leurs, genoux, leurs rotules trop saillantes pour des cuisses dont la chair recouvre à peine le fémur, leur corps on l'on compte les côtes, sont hideux à voir; leurs bi*as sont d'une longueur disproportionnée ; leur visage plat est défiguré par ta séparation des cartilages du nez , opération qu'on leur fait subir dès la naissance : cela passe chez eux pour une beauté : et c'est un trait de ressemblance avec les Chinois et les Malais, chez qui la même opération est en usage. Je crois que la couleur naturelle des Hottentots est une teinte jauntitre : mais dès l'enfance ils s'oignent tout le corps de graisse de mouton, mêlée de suif, de cendres et d'autres ingrédiens, qui leur donnent une couleur brune très-idésagréable. Cette pratique leur est utile contre les mousquites ou d'autres insectes dont le pays abonde. Us ont le front grand et fort arrondi : leurs yeux sont bruns ou noirs, mais sans éclat, et, quoique grands, tellement couverts par le front, qu'ils y semblent cachés. Ils ont les os des joues fort élevés, la bouche et le menton petits, ce qui donne à leur tète l'air de finir en pointe par le bas. Leurs dents sont blanches comme l'ivoire ; leurs
cheveux ne sont que des bouclés de laine courte et clairsemée, beaucoup moins noire et moins épaisse que celle des nègres. Ils n'ont point de barbo. Leurs membres sont grêles et n'annoncent point la force.
En général, les femmes sont mieux; il en est même sur lesquelles l'œil se repose avec moins de dégoût; elles ont plus d'embonpoint que les hommes ; leurs formes sont pourtant exagérées, flasques et sans vigueur, le visage presque toujours fort laid, la gorge abondante, les mains petites et potelées; les pieds surtout sont fort jolis.
Ce qui est fort remarquable chez les Hotten- ^totes, c'est la grosseur disproportionnée de leurs hanches et de leurs fesses. La démarche renversée qui leur est naturelle fait de la colonne vertébrale un arc très-^p renoncé, qui contraste avec la grosseur de l'abdomen. C'est une hideuse nature que celle de ces populations, une hideuse nature sur un sol plus hideux encore !
Huit jours s'écoulèrent lentement entre les relations continuelles, mais pacifiques, des naturels et des voyages d'exploration que, grâce aux réparations faites à deux pirogues, on put faire dans les baies voisines pour s'assurer qu'aucun navire n'était venu y mouiller.
Cet état d'attente, sans «espoir fonde autrement que sur des probabilités fort incertaines, ne pouvait durer. On parla de suivre le rivage pour tâcher d'arriver à Saint- Philippe de Benguela, comptoir portugais situé par 12® 5(f latitude sud, à plus de cent lieues de l'endroit du naufrage du Woodrop-Sims. Cette distance de cent lieues devait encore être doublée par rapport aux énormes circuits qu'on aurait à faire pour suivre le rivage; et comme pour un pareil voyage il était difficile de pouvoir transporter assez de vivres, on convint d'en charger les embarcations qui navigueraient de concert avec la petite caravane.
Ainsi déterminés à partir aussitôt que la clarté de la lune pourrait protéger leur marche, les naufragés s'occupèrent de bien consolider les embarcations pour les rendre capables d'aider au voyage. On décida qu'on n^y mettrait que de l'eau et du biscuit, chaque homme devant se charger de six galettes, et plusieurs étant désignés pour porter les barils d'eau. Avant de partir on résolut de faire encore un voyage à la pointe de la baie, pour ne négliger aucune chance de salut avant d'entreprendre un aussi pénible voyage. La pirogue étant revenue sans avoir rien découvert d'intéressant, on fixa le jour du départ : on convint que sur les vingt-quatre hommes épargnés par la tempête, moitié irait dans les deux pirogues avec les vivres, et les autres par ten*e en suivant le rivage, de manière à voyager de compagnie. Puis, comme ces derniers pouvaient courir risque d'être attaqués par des animaux, et qu'il était prudent de songer à leurs moyens de
défense, avec les harpons et les lances on fabri-
3ua des espèces de piques qui furent emmanchées ans des tronçons et des morceaux provenant des manches de lances : chacun fit la sienne. La journée se passa ainsi en préparatifs de départ. Plusieurs hommes visitèrent la plage pour s'assurer si quelque objet d'utilité n'y avait pas été jeté; d'autres firent une petite excursion dans les sables, comme pour dire adieu à ces déserts horribles , qu'on aimait pourtant, car ils avaient été témoins de déchirans tableaux. Ces rochers, ces plages, ces mornes ont une physionomie particulière aux yeux de l'homme pour qui ils ont été le théâtre d'un grand événement; la mémoire en* consacre le souvenir ; et si jamais on entend citer un naufrage, on se rappelle ces rochers, ces sables qui vous ont reçu mourant... Si l'on parle de désert, on se rappelle ces plaines où l'on cherchait en vain une oasis verdoyante, ou une source qui réfléchit l'azur du ciel. Mais ces souvenirs faiblissent chez le marin : il n'oublie pas, mais il en tient compte comme d'un événement qu'il a lu.... Et de retour, après avoir revu la terre qu'il ne devait plus quitter, il repart pour les mômes parages, voir les mêmes rochers où un an auparavant la tempête brisa ses espérances. S'il voit la place, il la montrera , il dira aux autres d'un air fier : C'est là ! Puis ceux qui l'écouteront seront plus impressionnés que lui...
Le lendemain, à trois heures du matin, après avoir dit adieu à tout ce qu'on laissait , tout le monde s'embarqua dans les deux pirogues pour doubler la pointe de la baie. Par ce moyen la caravane gagnait huit bonnes lieues, et ces huit lieues à travers les roches et les sables mouvans eussent été doublées par les difficultés du chemin. En manœuvrant avec une infinité de précautions, à cause de la trop grande charge des pirogues, on parvint enfin ù doubler la pointe, et l'on mit pied à terre. Là on tira au sort pour savoir quels hommes iraient par mer; ceux que le sort désigna s'embarquèrent sous les ordres du capitaine du navire, et les douze autres, sous la conduite du chirurgien, s'acheminèrent le long de la plage avec leurs provisions particulières d'eau et de biscuits.
Les pirogues partirent. On avait décidé qu'elles se rendraient tout droit à Port-Alexandre, baie située à cinquante milles du point de départ; les hommes que le sort avait désignés pour aller par terre devaient les y rejoindre. La mer était grosse, le ciel gris et sans rayons : c'était pénible ce voyage sur le bord des rochers où la mer brisait en leur jetant son écume ; sans souliers, à travers une multitude de petits cailloux et de coquillages brisés, ou bien sur le sable où les pieds s'enfonçaient ! D'un côté c'était la mer, et de l'autre un long morne de sable à pic qu'on ne pouvait sui\Te; les pieds en le pressant le faisaient écrouler, de Manière que, pour gagner du chemin , il fallait
prêter côté à la route pour gravir ce qu'on devait écrouler en avançant. Puis le ciel s'éclaircit, et ce fut le soleil lourd et pénétrant. On n'osait satisfaire sa soif qu'en la flattant : c'était de s'hu* mecter les lèvres en attendant les heures où la ration devait être distribuée.
La nuit vint faire réfléchir à la nécessité de se procurer un abri pour prendre le renps si néces^ saire à la suite d'une pareille route. iJn homme^ étant parvenu au sommet d'un des mornes q^f, bordaient la mer, aperçut une espèce de vallée qui avait la forme d'un entonnoir; mais. on n'y voyait aucune broussaille propre à faire du (&a pour passer la nuit. Cependant on se décida à y descendre, et après avoir pris quelque nourriture» chacun chercha à se placer dans la position la pias commode ou la plus propre à se délasser de It fatigue du jour.
Mais le sommeitne vint pas. Les pieds end^oris par cette pénible marche dans les pierres et les sables mouvans, les jointures fatiguées du poids du corps, on se représentait avec effroi les journées semblables qu'on avait encore à passer ainsi dans une longue et pénible route avant d'arriver à un point où l'on pàt recevoir quelque soulagement à tant de peines; l'espoir ne se portait que sur la rencontre de quelque bâtiment dans le nord de ta partie où l'on se trouvait, si l'on était assex heureux pour arriver à Saint-Philippe de Beng«eiâ avant que les vivres commençassent à manquer. Aussi, à la pointe du jour, engourdis, les jambes douloureuses, les naufragés se remirent en route, soutenus par le désir de rejoindre les pirogues qui devaient être déjà à Port-Alexandre.
Le chemin devint plus praticable , bien qu'oa eût le sable à moitié jambes; mais bientôt le soleil, dissipant la brume de la nuit, vint, en échauffant le terrain , rendre la marche plus pénible. De temps en temps, lorsque les jambes n'y poor vaient plus tenir, on venait marcher sur la plage, et , comme on enfonçait à chaque pas d'une manière fatigante, on se mit en ligne, et chacun à son tour occupant la tête, chaque homme mettait son pied dans l'emplacement foulé par celui qui mardiait devant lui. La journée se passa ainsi , longue, chaude, fatigante. Le soir, avec la nuit, une franche humidité, transition trop brusque du chaud au froid, vint faire sentir le besoin d un abri que ces déserts n'offraient point : on fut à la découverte , et l'on aperçut un feu à une grande distance. On se décida à faire route vers cet endroit, où l'on ne trouva que deux naturels, l'un endormi, l'autre soignant le feu et faisant le quart. Aussitôt qu'il aperçut les hommes qui s'approchaient, il réveilla son camarade, et, effrayés tous deux, ils se disposaient à.fnir, lorsqu'on leur fit des signes d'intelligence qui les rassurèrent. La hme répandait une grande clarté sur ces sables, et à l'aide de sa lumière on chercha à en découvrir d'autres. On leur donna un peu d'eau, ce qui les calma tout-
à-fait ; ils gesticulaient et parlaient beaucoup sans qu'on pût comprendre ce qu'ils voulaient exprimer. Cependant on crut entendre qu'ils montraient la position de la baie où devaient être les pirogues, et ils paraissaient disposés à faire route. Le temps était assez beau, la brume dissipée ; on résolut de les prendre pour guides, espérant avec leur secours ne point faire de chemin inutile, et arriver à Port-Alexandre dans la journée du lendemain. Depuis que la caravane était partie du camp, elle avait fait à peine quatorze lieues.
Vers midi les deux Uottentots manifestèrent par leurs signes qu'ils voyaient la baie, où l'on arriva en effet une heure après.
L'équipage des pirogues, arrivé la veille, vint au-devant de la caravane aussitôt qu'il l'aperçut. Le matin ils avaient péché un peu de poisson, qui fit un excellent repas pour des hommes exténués de fatigue et de besoin après une marche aussi pénible que longue.
On décida qu'il serait avantageux pour la route du lendemain de passer le soir même de l'autre côté de la baie : en deux voyages les embarcations transportèrent tout le monde. Là on s'établit au pied de quelcpies cocotiers, première verdure qui se trouve dans le nord de ces côtes arides. On fit un grand feu que tout l'équipage entoura : chaèun raconta les particularités les plus saillantes du voyage , soit par mer, soit par terre, et l'on éprouva quelques instans de soulagement. Vers le soir on aperçut descendre d'une montagne voisine du bivouac marin une troupe assez considérable de naturels. Ils approchèrent, et bientôt on reconnut qu'ils étaient plus de quatre-vingts, armés de flèches, de sagaies et de lances.
On résolut de ne leur faire aucun signe, parce qu'ils pourraient être hostilement interprétés. Ils s'avancèrent encore, puis se mirent sur deux rangs, le chef en tête ; alors Us poussèrent quelques cris, puis se prirent à courir avec célérité Yers les mornes d'où ils avaient paru. Cette fuite précipitée, sans avoir eu de rapports, était alarmante ; aucune des armes des naufragés n'était à opposer aux flèches empoisounées des Hottentots; la nuit on veilla avec attention, maison n'eut point d*autre sujet dmquiétude.
De grand matin on résolut de partir afin de ne Les point rencontrer; mais on les aperçut bientôt ae dirigeant vers les deux pirogues ; ils étaient en iBOins grand nombre que la veille.
Les hommes destinés à aller dans les embarcations y entrèrent, après leur avoir donné quelques galettes de biscuit pour s'en débarrasser, et les antres se mirent en route sans paraître s'occuper d'eux.
Ils firent quelques pas, puis s'enfuirent en faisant des signes d'adieu.
Avec la route recommencèrent les fatigues que l'épuisement des forces et l'irritation des blessures ramenaient diaqiie natia plus terribles.
Cette journée cependant ne fut pas aussi déso» lante que celles qui l'avaient précédée. Le rivage devint plus plein, le terrain plus uni se couvrait par endroits d'une végétation dont la présence faisait oublier à ces malheureux l'ophtalmique nu-t dite du désert.
La petite baie où s'arrêtèrent ce soir-là les pirogues et les voyageurs était une délicieuse crique dont la fraîcheur rappelait les vertes anses de la plage américaine : c'étaient des massifs d'arbustes inconnus, des pelouses de verdure marbrées de filets d'eau rejoignant le rivage. On marcha à la source de ces petits canaux où l'on trouva un large étang d'eau douce tout bordé de joncs épais, de nénuphar et d'autres plantes marines. La joie que cette trouvaille fit naître dans les cœurs fut cependant tempérée par la découverte d'énormes trous percés dans la terre ; les larges empreintes de griffes qui les avoisinaient ne laissèrent point de doutes sur la nature des habitans de ces antres auxquels cette mare four« nissait de l'eau. Mais le lendemain il fallut reprendre des routes presque impraticables, dont les . pieds nus des pauvres marins teignaient de sang les sables pierreux ou les bancs de rochers. Ce fut à travers des fatigues inouies, tantôt gravissant des mornes de roc ou glissant sur leurs pentes abruptes, tantôt se traînant sur des lits de roches aiguës, ayant à se défendre des naturels ou des bêtes féroces, qu'après de longs jours de désespoir et d'épuisement, ils se décidèrent à tenter uye dernière chance de salut en s'embar* quant tous dans les pirogues.
Il ventait heureusement une petite brise de sud-ouest qui enflait les voiles. — Ce n'était qu'avec la plus grande précaution qu'on agissait dans les canots, qui, trop chargés, risquaient de chavirer au moindre mouvement trop brusque.
Après avoir navigué environ deux heures , la journée s'écoulait douce et paisible ; la brise favorable faisait fuir rapidement les rochers du rivage ; on avait cru comprendre que les naturels avaient désigné un point peu distant auquel oa espérait parvenir bientôt, et l'espoir d'un prochain changement de situation était dans tous les cœurs.
Vers le soir on aperçut une pointe sur laquelle se dressait un palmier gigantesque : c'était le palmier de la saline, situé à dix lieues environ de Bm§uela, la première colonie portugaise sur ces côtes.
Cette vue transporta de joie les naufragés; on s'empressa de border tous les avirons afin d'aider au vent à franchir la distance qu'on dévorait des yeux ; on était tout îinpatience et tout contentement; c'étaient des frissons nerveux de plaisir qiit font mal. Vers cinq heures du soir on arriva à la saline, où l'on trouva une quantité de nègres de Benguela dont l'occupation pendant une