‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 33 sur 70 · TOMB · texte numérisé non relu

TOMB

MARITIME. i6{

vissant édifice, on aime, pour compléter l'orientalisme de cette architecture aérienne, à couvrir ces plombs des arbustes et des fleurs dont les couleurs et les parfums répandaient jadis sur ces galeries monacales l'aspect voluptueux d'un kiosque.

Horrible ! horrible î

SCHAKESPBAÀE.

Telles étaient les grandes parties féodales et monastiques de cette abbaye, dont la chaux et le mortier ont voilé les poétiques merveilles.

Les aménagemens, d'une destination hideuse, ont profané dans ces lieux la sainteté de l'art et ^ la consécration de l'histoire. Le bruit des ateliers et des chahies retentit dans ces galeries, dont les échos jadis ne répétaient que des psalmodies religieuses et des chants bachiques.

La douleur a débordé, des tnjMiceet des culs de basse-fosse où gémissaient autrefois les victimes de la tyrannie, jusque dans le séjour qu'habitaient les religieux oppresseurs et les pieux geôliers.

Sous les dortoirs, anciens clapiers de prostitution, sous les réfectoires, vieux cloaques d'orgie monacale, s'étendaient et s'étendent encore d'autres édifices, asiles d'angoisses : cachots, souterrains, oubliettes; — lieux terribles, dont pour chaque captif la porte ne s'ouvrait cpi'une fois; — tombeaux où le désespoir rongeait un cœur avant que les vers dévorassent un cadavre.

Sous les dernières années de la Restauration, les Bourbons aînés, croyant, malgré leur gothique amour pour les \îeux ta d'oppression, le retour des bastilles en dehors de nos mœurs, firent combler une partie de ces prisons souterraines; — celles qui sont restées ne l'ont point été depuis.

Chaque voyageur se fait montrer, lorsqu'il lui est permis de pénétrer dans le château abbatial» le caveau où se trouvait cette cage de bois dans laquelle furent enfermés plusieurs prisonniers d'état. Tous parcourent avec curiosité et aveo horreur ce labyrinthe de galeries suintantes et sombres, dont les conduits n'aboutissent qu'à des cachots; les ca^9 des doubles grilles, dont les barreaux de fer sont rongés par le temps et l'humidité; la fosse de la trappe ^ où l'on ne descend que par une échelle de cordes, et tant d'autres, sans nom, sortes de puits infects où pourrissaient les chairs et se rouillaient les os.

Tous ces souterrains sont d'un aspect qui serre le cœur. L'eau saumâtre que pleurent ces granits, extraits des rochers de la côto, nourrit sur les parois une mousse verdâtre, ou y développe des cristallisations de salpêtre qui semblent ronger ces pierres à moitié oxidées par l'action du temps.

Il faut avoir frissonné dans leur atmosphère froide et humide pour s'imaginer l'impression que l'on ressent dans ces caveaux*

FRANCE MAIUTIME.

Limbes historiques.

P.-L. Jacob, bibliophile.

Les preniiers temps de notre hUtoirp sont enveloppés d'une obscurité si épaisse, que les indue? tions, fruits de longues et laborieuses éludes, peuvent à peine y jeter quelques lueurs.

Sur tous nos faits domestiques, dans ces époques, la cbronique est silencieuse. Les druides, ainsi que les mages et les philosophes de la Grèce, Lycurgue, Pythagore, Socrate, Talês, confiaient leurs enseignemens à la mémoire de leurs adeptes ^

Ces traditions se sont évanouies à travers les temps comme les chants de nos bardes, ces autres Inonumens de ces âges inconnus. De cette ère de civilisation il ne nous est resté que la page muette des Dolmens.

C'est à la conquête romame que se nouent les premières données de l'histoire ; encore n'est-ce qu*en se heurtant contre des généralités que les présomptions et les analogies peuvent en faire jaillir quelque lumière sur les différens points de cette périoide. La grande division territoriale à laquelle nous devons rattacher le roc dont nous résumons les chroniques, a été elle-même et reste encore un sujet de discussion pour les historiens et les savans.

Cependant, pour peu que Ton veuille étudier comparativement les divers documens qui nous restent sur ces régions, on voit cette question se dénouer d'elle-même.

f^a Gaule celtique comprenait, d'après Jules César, toute la coAtrée qu'enserrent la Garonne, la Seine et la Marne.

Auguste en démembra plus tard les pays compris entre la Garonne et la Loire ; l'autre partie de l'ancienne Celtique prit le nom de Gaule lyonnaise.

Cette nouvelle province s'étendait ainsi de l'ouest à l'est : ses limites, partant de l'Océan, suivaient au midi les sinuosités de la Loire, pour aller joindre le Rhône au-dessous de Lyon ; de lài, remontant à la source de ce fleuve, elles descendaient avec le Rhin qu'elles quittaient à Bâle, pour suivre la partie méridionale des Vosges, le cours de la Marne et de la Seine, et aller s'appuyer à la mer, embrassant ainsi les Meldi^ lesV^tocasses, les CaUU, eis^.y peuples de la Brie, du Yexin, du pays de Caux, etc. ^

* Strabon, lib. rv, c. 4.

Diodore de Sicile, /. Y, c. 9.

AmmicD MarceUin, /. XV, c. 9.

. posidoniuS) /. i.

Athénée. /. vi, c. 13.

PompoDius Mêla, /. m, c. 13.

Luca, /. IV.

Pclonlier, Histoire des Celtes.

* La Description que Strabon donne de cette contrée n*est paa exacte; le territoire qu'il attribue aux Belges est beaucoup plus vaste que celui qu'ils occupaient. La cauâc de Bon erreur est facile à reconnaître. Après avoir placé à fa Cel*

Le mont Beknm faisait doac partie de cetla contrée.

Les Romains, maîtres de ce point, substituèrent au nom du dieu vaincu celui du souverain de leurs dieux ; ils consacrèrent ce mont à Jupiter, sous lappellation de mons Jovi$, qui, en se vul-: garisant, se changea en mont Jou, dans le langage du pays.

Toutes les études archéologiques portent à penser que BeUnus n'était, comme le Baal des Israélites, le Beiui des Assyriens, que la déifica^ tion du soleil ^.

Les rapports fondaipentaux de la philosophie religieuse des druides avec les doctrines des prêtres et des sages d*Orient ne donnent point seules de la gravité à cette thèse, que viennent étayer de nombreuses similitudes dans leurs rites ; mais l'étude des mœurs germaniques et scythes révèlent les traces qu'y a laissées cette théogonie» en passant de l'Orient dans les Gaules.

Gam po4tîqa€s.

JMcres Sxlva.

Le mont Belenus s'élevait anciennement au milieu d'une épaisse forêt*, dont le§ halliers, s'éiendant sur toute cette plaine envahie par la mer, allaient toucher Coutances*, ap^ès avoir longé 1^ chaîne de montagnes dont la crête depuis formé des îlots •.

L'isolement et l'élévation de ce lieu durent, dès les temps les plus reculés , l'offrir aux druides comme un des lienx les plus favorables à )enrs rites; aussi fut-il occupé par un collège de six prêtresses jusqu'après la couc^uéte romaiqe.

Quelcjues écrivains modernes ont contesté le caractère authentique d'une tradition que l'autorité de Strabon et de Pomponius Mêla , sur les druidesses des Ilots armoricains, eût dû soustraire à la contradiction d'opinions individuelles.

D'après Deric et Saint -Foix, Içs marins des côtes celtiques ne commençaient jamais yne expédition importante sans faire acheter aux druidesses du mont Belenus des flèches merveilleuses, qui, jetées dans les flots par le plus jeune des matelots de l'équipage, avaient le pouvoir de calmer la tempête.

Dès que le navire était de retour, le jeune marin retournait, au nom de l'équipage, offrir des présens aux vierges prêtresses, qui le renvoyaient

tique dans la Gaule narbonnaise, il est bîe^ f9jcçé d'^te^h dre la Belgique jusqu'aux pays armoricains.

* F. Encvclopédie, et surtout Elias Schcdius, dcDiisGer* manis, et J. G. Yossius, de Origine et Progressibus idoloUt* triœ.

^ Fo^ez Labbe, Nouvelle bibliothèque des manuscrits \ Chromco/if ab anno ^21 ad 1056, p. 350 ; alîuachronicqn, ab anno 506 ad 1 li>4 ; GatUa Christ iana; Neusiria pi/t; Vie de saint Pair, le P. MabiUon, Sigc'bçrt, i. Aug. de Th«m, Gl«t)er, de Roque, Max. Raoul, etc.

» Ogée, Dictionnaire historique et géog,

* Les Ilots de Ghausey.

fUrnU MAfilTIMB.

êes véteihèns pa^ëë de coquillages, et, ^eloh les suppositions de quelques naïves chroniques, comblé dé plus doubes faveurs.

Toiit lé'temps où cette province, soumise par Césat'j fit partie du graitd empi^e , mil événelUëiit ne jeta dlinportalice historique sur cette montagne.

Vers la fin du tpiatrième siècle seulement le christianisme fit de cette contrée un lifeu de retraite poilr ses solitaires et sèà néophytes; les apôtres chrétiens venaient s'y préparer, par la méditation et le recueillemeiit, à évangéliser les populations voisines, aussi d'anciens livres de piété Bommeht-ilà ce pays Une pépinière de ilaiiits.

Pair^ ëvèquè d'Avranches, réunit dans la suite, SOUS uhë seule règle, les ermites qui s'étaient construit de petites cases snr le mont Jou et le morne Voisin. Cette communauté, que saint Aubert i^égularisa en 709, prit le nclm de Monasteriurri ud ducts tumbas.

Ici les miracles et les mystères, dont toute religion entoure son origine, viennent jeter sur la sétérité des faits la poésie de leurs traditions.

b'abôrd c'est un loup qui porte les alimerts précaires qiie lé curé de Beauvoir ' envoie aux ermites; et plus tard, comme si ce n'était pas un assez iihposant prodige que les bases de cet immense édifice jetées sur la cime d'un rocher, il faut

Ïu'tin archange descende du ciel pour ordonner révéque Aubert dé lui bâtir un moilument sur ce roc.

Nous, 9 qui notre caractère d'historien fait de la recherche de la vérité un devoir, abandonnant an p^oète les merveilles des chroniques, nous nous efforcerons de. dépouiller les faits de leur voile religieux.

fiovum ingreasi sunt orbem.

Ncustriâ pid.

Ce fut dans la troisième année du règne de Chîldebert, qtf Aubert, douzième évêque d'Avranehes, long-temps retenu par les difficultés, résolut enfin de fonder un monastère régulier sur le mont Jou.

L'aplanissement du rocher offrit un travail A&fkt la longueur et la durée décourageaient les paysans et les moines, lorsqu'un certain Barrion, arrivant avec ses douze fils, triompha des difficultés qui avaient arrêté les autres travailleurs.

Cette esplanade reçut les fondemens d'une église et des cellules qui remplacèrent les misérables cabanes qu'habitaient auparavant les soli-

• Cibos et alimenta solebat ilUs mittere parockus. Eo snrcinét ferendœ ossuevernt usinas oui tandem prœda factns est bipo obvianti; divind pmidentiâ id cfficii exhibere corictus fait. — MeUstria pia.

Un curé avait coutume, de leur envoyer leur nourriture. Ir'âne qa*il avait habitué à remplir cette mission ajant été dévoré par un loup, la divine providence força le loup à remplir cet oftlce.

taires. Douze ctiaUdines de la cathédrale d'Avranches y furent placés par Aubert.

Pendant que les travaux s'exécutaient avec ardeur, révéque envoya trois clercs pour chercher lès reliques* que conservaient les religieux du mont Gargan. Ces envoyés furfefat fort étcllinés, lorsqu'au retour de ce long voyage, ayant atteint les hauteurs de Beauvoir, ils aperçurent le mont qu'ils avaient laissé à ledr départ entouré d'une campagne boisée; élevant au-dessus de la mer son plateau couronné d'édifices.

' Grèves, tombeau d'un monde,

Bien que la date de cette submersion puisse être contestée, l'unanimité des témoignages sur laquelle en repose le fait lui donnerait encore Un caractère d'authenticité cpii écraserait toute discussion historique, lors même que le renouvelleinent d*accî4ens analogues ne viendrait pas continuellement sur cette plage appuyer ce récit traditionnel par sa grave argumentation.

Pour les causes de ces déluges partiels, la science est encore réduite à les chercher. Sans cesse interrogée sur les secrets de ses mystères, la nature n'en laisse que rarement tomber les mots, et le mot de celui-ci, elle ne l'a pas donné encore.

Cependant l'histoire naturelle est parvenue, par l'étude des faits isolés, à former un faisceau de documens sur lequel pourra reposer un jour la solution de ce problème.

Ces relais, dont la Méditerranée ensable les rivages méridionaux de l'Europe; les sédimens que l'Atlantique assole continuellement aux rives orientales de l'Amérique du sud, ne se lieraient-^ ils pas, dans un vaste système d'actions et de réactions, aux conquêtes que la mer fait sur d'autres bords?

Ne pourrait-on pas expliquer un Jour par cette théorie la destruction de cette grande tle de l'Océan occidental dont parle Platon, d'après l'aS"* surance deè prêtres égyptiens?

Quoi qu'il en soit, la science, jusqu'ici impuis-' santé à combiner et harmoniser tous ces acciaens, s'est efforcée de les expliquer en les isolant les uns des autres. Nous ne pensons point qu'aucune des solutions données soit complète.

Nous ne pouvons admettre, comme M. Maximilien Raoul s'efforce de l'établir dans ses belles études historiques sur le Mont-Saint-Michel, que cette invasion de la mer soit uniquement le résul» tat d'une marée équinoxiale favorisée par une tempête.

* Allât a est pars rubei pallioli qiiod archangelus super

altare reliquerat, cum parte marmoris super quod ste^

terat. — GaUia Christiami.

Us apportèrent ime partie du manteau ronge que l'ar-

I change avait laissé sur Vautel et noe partie dn marbre sur

V lequel il s'était tenu debout.

Si telle eût été sa cause, la submersion n'eût été (jue momentanée ; le vent tombant, la mer fût rentrée dans son lit : cessante causa, cessât effectas; et la rive lui eût de nouveau opposé sa digue naturelle. Des faits identiques confirment chaque jour cette remarque.

Les systèmes cosmogoniques sur lesquels Deluc, Saussure, Dolmius, et le philosophe allemand Silberscblag basent leurs suppositions antédiluviennes, ne peuvent offrir une explication plus satisfaisante.

L'étude géologique des lieux établit, d'une manière plus naturelle que par des affaissemens de sol, quelles ont dû être les causes de oette cata-> strophe.

L'action lente mais continuelle de la mer contre ces rives de sables ayant insensiblement rongé cette barrière, une marée ou une tempête lui aura suffi pour en briser et en emporter les restes ; le flot aura alors envahi Ms bas terrains qu'elles protégeaient, et qui, par leur renversement, lui sont depuis restés ouverts*.

FuLGENGE-GiRARD.

Calais.

Calais est une petite ville maritime que l'exigrfité de son port eût condamûée à Texistence obscure et précaire de nos autres havres pêcheurs, si la position sur le pas auquel il a donné son nom n'en faisait le lieu de passage de tous les voyageurs anglais.

Aucune ville pourtant de tout le littoral de la Manche ne peut lui être comparée pour la régularité des rues et l'élégance des constructions ; ses monumens, anciens et modernes, lui donnent un caractère artistique qui fixe l'attention de tous les voyageurs. La flèche de rHôtel-de-Ville, élégante pyramide déchicpietée à jour, rappelle, par la légèreté et l'élégance de son style, les productions les plus délicates de l'art gothique. La tour du Guet et surtout le fort Risban sont, pour les antiquitaires, l'objet de longues études et le texte des dissertations archéologiques les plus hypothétiques et les plus obscures. Un des donjons, terminé par un toit conique, remonte même, d'après plusieurs commentaires, jusqu'au temps de Caligula.

Malgré le lustre d'antiquité que, par de telles, exagérations, quelques historiens ont voulu répandre sur cette ville, sa fondation ne date pas de plus loin cjue le commencement du xiii« siècle, vers le règne de Philippe-Auguste.

En 1214, ce n'était encore qu'un village d'une faible importance, qui fut réuni au comté de Boulogne, et par suite, en 1227, au domaine de la

*La suite incessamment.

couronne de France. Philippe le Bel en fit une ville et la fortifia.

Au milieu du siècle qui suivit. Calais subit, en 1347, le joug d'Edouard III d'Angleterre. On sait l'admirable dévoûment de quatre de ses bourgeois pendant le siège qui précéda ce changement de domination, et Calais est surtout célèbre par l'héroïsme d'Ëustache de; Saint-Pierre et de ses compagnons.

Pendant les guerres de la Ligue, les Calaisiens restèrent constamment fidèles au parti d'Henri IV.

Les événemens dont les environs ont été le théâtre jettent également quelque illustration sur Calais : c'est entre Guines, situé à une faible distance de cette ville, et le village d'Andres, qu'eut lieuf au xv« siècle, la fameuse entrevue de François I®"^ et de Henri VIII d'Angleterre, au Champ du Drap-d'Or, ainsi nommé à cause de la magnificence qu'on déploya dans cette journée, où l)eaucoup de seigneurs, dit un vieil annaliste, avaient mis sur leurs épaules leurs prés, leurs moulins, et jusqu'à leurs bois de haute et basse futaie.

Calais se divise aujourd'hui en trois parties bien distinctes : la ville proprement dite, dont les hôtelleries jouissent d'une réputation fondée sur la richesse et les exigences des étrangers qui s'y succèdent sans cesse ; le Gourgain, qui, comme le PoUet de Dieppe, est uniquement habité par les matelots et les pêcheurs ; puis la ville basse, espèce de faubourg qui s'étend en dehors des fortifications, dont les deux premiers quartiers sont enveloppés.

Le port est formé par une étroite enceinte qui s'étend entre la tour du Guet et FHôtel-de-Ville. Il n'est guère fréquenté que par des bateaux de pêche et des caboteurs. Le fort Rouge en commande la passe, que resserrent des jetées, courant du S.-E. au N.-O. Un fanal, ou un drapeau de couleur éclatante, placé sur ses fortifications, annonce aux bâtimens l'heure où la marée en rend le chenal franchissable.

Le Père Dutertre, Jésuite, auteur estimé d'une histoire générale des Antilles, maréchal, chirurgien de Louis XV, moins fameux peut-être dans son art que pour avoir été le grand-père du marquis de Bièvre, si connu par se; calembourgs; Laplace, uu des savans les plus distiAgués du siècle dernier, et le romancier M. Pigault-Lebrun, sont nés à Calais.

JTUbu^tier^.

Les. flibustiers n'avaient d'abord ni vaisseaux ni munitions, pas même de barques, et ils ignoraient l'art d'en construire ; l'argent leur manquait également ; leur caractère résolu et entreprenant suffisait à tout : nous avons dit comment ils se procuraient des barques; ils eurent en peu

de temps des navires et laéme des vaisseaux de guerre.

Les parages qu'ils avaient choisis leur étaient singulièrement favorables; il s'y trouvait une quantité de ports naturel^, de golfes, de baies, de criques, de petites îles, et de côtes dont les abords, faciles pour leurs légers bâtimens, présentaient mille dangers aux gros vaisseaux, qui n'osaient s'y hasarder.

Les excursions systématiques des flibustiers commencèrent vers l'année 1660, et continuèrent jusqu'à la Qn du dix-septième siècle ; on en remarque encore dans le dix-huitième, mais elles se firent sans ordre, n'offrirent aucune importance, et n'obtinrent (pie des résultats tout-à-fait insignifians.

Les premiers de ces pirates ne furent que de simples ëcumeurs de mer; ils étaient loin de prévoir que leurs successeurs deviendraient formidables pour l'Espagne et pour l'Amérique espagnole. Ils sortaient alors de l'Océau-Occidental, pour entreprendre de longues courses ; ils allaient aux îles du Cap- Vert et jusqu'en Guinée; il en est môme qui poussèrent jusqu'aux Indes-OrientcUe$. Quand ils avaient réussi dans leurs entreprises, ils se rendaient à Madagascar, et dissipaient là leur butin dans les débauches.

Plus tard, les flibustiers adoptèrent un meilleur système; les IndeS'Occidentales devinrent le principal théâtre de leurs exploits, et leurs lieux de retraite furent Saint-Christophe, puis la Tortue, Saint-Domingue et la Jamaïque.

Un fait sufhra pour donner l'idée du courage et de l'audace de ces hommes extraordinaires. Un Français de Dieppe, Pierre-le-Grand, capitame d'une barque qui contenait tout au plus vingt hommes, rencontra près du cap Tibron , à la pointe occidentale de Saint-Domingue, un gros vaisseau espagnol monté par un équipage de deux cents hommes, et fort de cinquante-quatre canons; c'était le vice-amiral des galions d'Espagne, séparé, de sa flotte. Pierre fit jurer à chacun de ses hommes de prendre le vaisseau ou de périr; ils n'avaient d'autres armes que des pistolets et des épées : le soir, ils se préparèrent à l'attaque, et pour se mettre hors d'état de manquer à leur serment, avant de monter à l'abordage ils sabordèrent leur barque , la laissant couler avec tous les objets qu'elle contenait.

Au môme instant , ils grimpèrent sur le pont du vaisseau avant d'avoir été. aperçus, se jetèrent avec impétuosité sur l'équipage, qui était loin de s'attendre à une pareille surprise, s'emparèrent en quelques minutes des armes et de la saintebarbe, et firent prisonniers les officiers, qui jouaient tranquillement aux cartes dans la chambre du capitaine. Ce sont des démons venus par les airs ! disîiient les Espagnols stupéfaits en tombant à genoux et faisant le signe de la croix ; car ils ne voyaient point la barque qui les avait ame-

nés ; et deux cents hommes bien armés se rendi* rent à vingt aventuriers !

Pierre ^t un grand butin, mit à terre la plus grande partie^e l'équipage .espagnol , et passa eu France, renonçant à son aventureux métier, pour y jouir paisiblement de sa fortune.

Les Espagnols, effrayés des progrès des flibustiers, armèrent deux vaisseaux de guerre pour protéger leur commerce : cette précaution leur devint plus funeste qu'utile ; car, au lieu de continuer à marcher isolément, les Frères de la côte commencèrent à concentrer leurs forces, à réunir plusieurs navires pour une même expédition, et leurs pirateries n'en furent que plus for« midables et plus ruineuses.

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