VENEZUELA
Une terreur générale régnait dans les colonies espagnoles ; aucun navire n'osait se mettre en mer, si fin voilier qu'il fût, car c'eût été une prétention absurde que de penser disputer de vitesse et de ruse avec les croiseurs aventuriers; équipage nombreux et batteries bien servies n'étaient pas une meilleure garantie, car il n'y avait point d'exemple que les Frères de la côte eussent jamais reculé devant la partie la plus inégale ; ils ne calculaient point matériellement les chances d'une victoire : audace, impétuosité, intrépidité, tels étaient les seuls poids qu'ils s'occur passent de mettre dans la balance, et le bâtiment qu'ils attaquaient était toujours un bâtiment pris.
Les Espagnols avaient espéré que, fatigués de victoires et de vengeances, enrichis enfin par un butin sans cesse renouvelé, les flibustiers s'arrêteraient, ou du moins s'énerveraient; ils s'étaient trompés. Pas un départ qui échappât à leur surveillance, pas un navire dehors qui ne fût presque aussitôt capturé. Us résolurent alors de se renfermer dans leurs colonies, composant ainsi autant de petits états isolés, et renonçant à tout ce que leurs fréquentes communications leur procuraient auparavant de force, de commerce et de richesses : leur but, en prenant une telle résolution, était de tuer par l'inaction des adversaires que le combat leur montrait toujours supérieurs: nouvelle erreur. Ne trouvant plus d'Espagnols à chasser sur mer, les flibustiers eurent bientôt pris leur parti; la pensée leur vint que le cou* rage qui les avait rendus maîtres de la navigation n'obtiendrait pas sur terre un moindre succès. Mais il y avait à enlever des forts bien approvisionnés, à réduire des garnisons nombreuses et bien armées; ce n'était plus à faire le métier d'un voleur qui arrête le voyageur au passage^ lui mettant le pistolet sous la gorge, et demandant la bourse ou la vie : c'était la guerre, la guerre avec toutes ses tactiques, toutes ses pré- ! voyances et tous ses hasards.
fUmn IfÀRittMË.
L6I1I dé i^éclilëi* àennï bos diffiëullës, hôs fli^ bustiers entrèrent résoluihent danâ là noUvelle fctn^îère (ju*ils se cbéàlent; Nous léë sulvrohs dans leiirs éxpédllions, iiûssi fbrtilés eh prodiges qùé nos gaeri*es Ifeé plus cëlèbres^ et iiu milieu desquelles 8iit*gissent de gràrides figuréô que n'au* raieilt pôifat foi! pâlir^ dabis d'atitrëft cadres, les fiotlts déd Pierre le Grand , dë^ Charles XII et Qé^ BohapaHe.
La première de ces etpëdilions cjul eut de Fëclat fut conçue et ëiécutëe par rOlohnhià et MU 6hel le Basque. L'Olonnais, qui, de simple engage, s'étilit élëvë par sa bratoiire au rang de corn* tùillidatit, Tenait, avec deux canots et vingt-deux hommes d'écpiipage, d'fehleve!* une frégate espagnole; Michel, distingué déjà par un grand nombtê d'ëctioh^ écldlahtéSj venait eticdrfe de s'éra-
f>arer d'un vaisseau dé gherre chargé de cinq milions de livres, sous le feu même du canon de Potio^Bellô.
lltt pi*ojët, fbrtriê et ëxëcutë pàf ces deiix célèbres aventuriers, ne |)otivhit ^u*lnsplrer de là fcOnfiance ; aussi à peine eUi^ent-^ls fdit publier iltrils allaient entreprendre lihe expédition dans lî)(}iiëlle il f aiirëit à acquérir en tiiême temps |;loirfe et profll^ (}ùe, de tous côtés. Vinrent se join* flrê à edx dtt grand nombre de h-èrès de la côte. Moyse VâilClirt fouriiit une fk^égale de dix ca-^ hôn^i Wdntëe par qti,1tre-Vingt-dix hommes i Du Puit§i ttrië ffëfeatè de méitie forcé, notnmée la PàUdfiète, Chargée surtoiit de pondre, de munition^ et d'ètrgent } Pierre-le-Grand, un brlgaiitin pcrtatlt (jiiararite homtneë. La frégate espagnole fenlevée par TOloritiais, forte de seixd canons et de cent Vittgt homtries, et la f^égatd dfe Moyse VaucHni, forilialent le no^ail de cette flotte, com-
Êlétëe pût le vaisèéaii dé guerre de Michel le asque, et deiix bai'qnes ayant quarante homttes d'équipage chacune; fbite totale t sept voiles et quatre ci?nt quarante hommes armés fchacuii d'un fU^il, de délit pistolets et d'un sabre. Jamais escadr*e atissi nombreuse, jamais artnée aussi cohsidéhible , aussi vivante d'énei*gie et d'assurance de succès, n'avalent été réunies par Ids flibustiers : c'était, partout où ils iraient, Victoire certalile pour eilx, défaite et mort pour l'ennemi. L'enthousiasme devint tel, que plurieurs Français, qui n'étalent point Frêreit de la tMy et les deux neveux du gouverneur de l'île flé Ici Tortue, n'bésitèretit point à faire partie de l'cxpéditioit.
L'Olonnaîs reçût le titre d'amiral, Moyse Vau- Clin celui de vîce-amifal, et le commandement des forces sur terre échut à Michel le Basque, sonsr les ordres duqtiel l'Olonndis s'engagea à c'ombattre comme simple volontaire.
L'Olontiais et Michel passèrent Une revue générale de leurs forces, et firent connaître alors 4e but de l'etpédîtion : c'était d'aller surpretidre la ville de Maracaibo, située dans la province de
YënëKliela, sur le bord du laë de Marécage, ël dé dévaster tous les établissemens formés sur lés ri'* vës de ce lac.
La baie de Maracaibo et de Venezuela est cent* pl'ise etitre le cap Saint-Romain et le cap Goqni-' baëoa i son étendue est de douté à quatoi*2é lieues; dans son fond on rencontre deux petites lies, d'une lieue de tour chacune environ, enthe lesquelles passe, comme dans un canal, le g^and lac de Marecaye, pour se décharger dans la mer; Au-devdnt de ces detix lies, à l'endroit 06 les eaux du lac vont àe mêler à celles de la mer, s'est formé iin banc de sable nommé la Barre par les Espa-* gnols. Sur Tune de ces lies, Uommée Vile deê Ra-» miers, était élevé le fort qui défendait l'entrée du lac ; sur l'autre était placée la vigie dont elle ti* rait son nom.
Le lac de Marecaye, alimente par plds dé soixatite-Klix rivières, a une longueur de soixante lieues, et compte trente lieiies dans sa plus grande largeur. Le côté du levarit, terre basse presque toujours inondée, ne présentait de points remarquables que la Pointe de la Èrite, où se trouvaient quantité de ramiers et quelques habitations; Bar^ bacoa, occupée par des Indiens pêcheurs, qui coristruisaient leurs maisons sur des arbres ; et l'opulent bourg de Gibraltar, qu'enrichissaient son tabac et son cacao, et qui commuuiquait dv-ec plusieurs villes situées aU-<}el& de très-grandes mon^ tagnes toujours couvertes de neiges.
Sur le côté opposé dii lac, à six lieues de son embouchure, semblait S6 mirer dans lés eaux une ville élégatnment bfltîe; c'était Maracaibo, que rendait florissante son commerce de cuirs, de cacao et de tabac; elle avait une population de quatre mille habitans, pa^mi lesquels on pouvait compter huit cents hommes en état de porter les armes. Là venaient se réunir les produits de tous les établissemens qui environnent le lac, pour être chargés sur les navires qui venaient d'Espagne les acheter à Maracaibo. Aussi était-ce un endroit renommé pour sa richesse, habité et fréquenté par de gros commerçans et quelques riches bourgeois. Quel appât puissant pour des flibustiers, qui pourtant appréciaient leur proie plus encore par la perte qu ils allaient faire subir aux Espagnols que par le gain qui en résulterait pour euxmêmes !
L'Olonnais prit ses mesures pour n'arriver devant la barre du lac qu'à la pointe du jour; son dessein était de débarquer avant que les Espagnols eussent pu se mettre sur la défensive. Cette partie de son plan ne réussit point : la vigie l'aperçut, et fit un signal au fort, qui tira quelques coups de canoh pour avertir leâ habitans de la ville de l'approche de l'ennemi. L'Olonnais se hâta de faffé débarquer tout son monde ; Michel le Basque prit le commandement, et ce petit corps d'armée marcha eu bon ordre et d'un pas résolu sur le fotl, que défendaient qtiatorze pièces de ca-
|ipn et une ganiisen de deux o^nt cinquante homr* mes bien fournis de munitions. L'attaque fut vive, )a défense opiniâtre ; les Espagnqls étaient abon- 4amment pc^rvus de tout c^ qui devait rendra leur résistance victorieuse ; mais, du côté des flibustiers, Taudace et l'intrépidité suppléaient à rinsuffisapce d^s ressources : ce fut ^n leur faveur que se décida |a victoire quelque temps dQuteuse. Le fort fut emporté, les canons encloués, 1^ gar*> pispn passée au fil de Tépée.
Maracaïbp était à six lieues de là ^ on ^*y veuz dit sans perdre i^i^ moment. Mais à peine le pre* mier cQup de canon s'était-il fait entendre, q\k^ les habitans , s^^n^ attendre Ti^ue d'un combat dont il leyr p^rais^ait inévitable que les Qibu^ tiers sortissent victorieux, s'étaient hâtés d'em-: ))all^r let^rs effets les plus précieux, en tivai^nt charge tout ce qu'ils avaient pu réunir d'embs^rca^io^s ; et entin ils venaient d'abandonner la ville ppur passer à Gibratar, lorsqu'arrivèrept Micbe) Ê^ rOlounais.
On peut juge? quels furent le désappointement et la colère des v^inqueurs^ lorsqu'en entrant âa^ns cetto ville on ils avaient r^v^ une^i belle fortune à recueillir ;iux 4épens des Esp^ignols, ib p*y rencontrèrent que des ouvriers et des indigenst Cependant il y avait une grande quantité de ma-: gasins remplis de vins et de comestibles; ce fut Hlie cpasplation dont les flibustiers tirèrent parti pendant quinze jours qu'ils passèrent dans de fontinnels festins. Las enfin de la débauche, ou plutôt îiyant épuisé tous les moyens de s'y lir vrer, i\s songèrent que, pour tirer quelque avan? tage de leur victoire» ils ne devaient pas s'en tenir à Waracaib^ ; ayaipit appris des pauvres gens aban-: donnés dans cette ville que les riches s'étaient ré*: fugiés à Gibraltar, Us se rembarquèrent et firent ^oBe yer^ l'autre côté du lac.
Les quinze jour^ passés à Uaracaibo, et troif Icturs de traversée, avaient laissé aux l^spagnolf le temps de préparer leurs moyens de défense > fdt cette fois ils furent plus oojtnplets et beaucoup «dieux dirigés que la première. Uii fo/t avait été éjlevé, présentant de front six pièces de canon; snr le rivage étaient disposés des gabiqns, au moyen desquels on pouvait tirer sur l'ennemi, sans craindre d'en être atteint.
Les flibustiers débarquèrent ; mais, à la vue de cet appareil formidable de défense, ils bé&itèrent un moment. L'Olonnsû^ proposa de se jeter dans les bois» et de revenir, aprèis un kmg eircuU» prendre les Espagnols par -derrière ; ceu^-ci avaient prévu qu'un pareil pr^( p^rrait ôtre formé et mis à ei^écution. Les 4ibnfi^j:iers tre^uvér rent donc toutes les avenues obstruées par cle grands arbres jet<^ ba/sî, dont on avait fait das b^rr^icades; d'ailleurs^, tqut le VKf^ était inonci^ : wh
possible de faire un pas sans enfoMcev j^A^U ^n;i ge^vi^ <^s la ya^. |1 faUnt ^ i^so^idre ^ nv^r-
cW dkeçtemfAV sur l^ fort; wcojre n& t^onv^
M4flITIMB. 167
t-on ppur y conduire qfi^m chemlp nù sk hommeii seulement pouvaient avancer de front. Japt de contrariété^, loin d'abattre le cpnrage des aven*! turiers, ne firent que TirriteB, et ils s'élancèrcnl tète b^iss^e paf la seule voie qui leur ét£^it puver te.
€ Frères, s'écria l'Olonnais, ooui^e t \\ X^oja^ i f^ut ici vaincre ou mourir. En avimt 1 Si je sue^ > conibe, ne vous ralentisse^ ps^s ! >
\h n'étaient plus qti'à une portée de pirtole» du fort, luvsqne tout-à-coup le terruin ^'enfpngn sous leurs pieds, et ils restèrent quelque temp3 einbairrsissés 4ans la bpue, ne pouvant avançai* ni reculer. Alors roula sur eux le feu, vigoureuse^ ment nourri, de vingt pièce» de oanqn et de toute la piGlu^queterie des ÇsRîlgnnls s ce fut un hoiy
rible mènent à passer ; l'Olonnais et Michel virent tomber autour d'eux leurs plus braves çom-i ps^gnon^.
€ Yengezrnou^ I oriftient les mourans; cwr^gel ) la victfîir? vous restera I ^
Et ceux que les boulets et les balles avaient respectés, «citési jw le^ (iris de vengeance dft leurs frères^ abattus, sentirent redoubler leur% fprçes. JloneUant le eh§wn de branches d^rbres, ils purvinrcftt à «e fmrf^ d?^ peinte d'«ppui, et arrivèrent jusqtf^^i Rwnier retriu^ehement qu^ls enlevèr^t en quelques winutes. Le ^eond fui^
enlevé presque aussitôt fle la môme mani^'e, ttl les Qibu^tifMT^ restèrent maîtres du champ de bataille, entourés de cadavres et de blessés.
Six cents Espagnols se trouvaient réduits à cent, qui furent faits presque ^us prisonniers. Quatre cents ^v^teft péri; cent étaient hors de combat; pas un officier n'avait échappé. Du côté des vaii\queurj, il y î^vîjit cent l\ojmmc§ tués ou blessés. L'Olonnais et Bfichel, que Ton avait rencontrés partout ou le danger était le plus grand, avaient eu le bonheur de ne recevoir aucune blessure.
Après la défaite (tes {espagnols» (Gibraltar n*aii vait à opposer aucune résistlanee» et le pillage den vint la sei^e occupation des aventuriers. Sb( se% maines furent employées à chercbef (km les boi% l'etp et l'firgent qu^ les habitai^ y avaient cachés» et à donner la question aui^ prisonniers pour leun faire^ déclarer les lieux o^ le^ objets précieux avaient été enibyuis. Le résultat ne répiandit poin| aux espérances de TOlonnais, <|ni proposa de s^ rendre h Uérida, l'une dea villes avec lesquello% Gibraltar faisait le plus de commerce. Maïs unci route de quarante lieuea au travers de terr^^ nt^ées, et des mMtagne^ à franchie, effrayèrent toute sa troupe , qui commençai! à sentir le be-i soin dn repos, et l'Olonnais se vit forcé de ^enpui cer à ce projet; il s'en vengea sur GibraltaiVi Lei principaux habitans ay^nl hésilé k répondre ^ la demande d'une rançonponr ce malbentew bourg, le feu fut mis aux quatre coins* et en m^na de ail) I heiiresL U fut utièremeiu coiHwmé* Puis, ajdOài
fait venir les prisonniers , TOlonnais les prévint qu'il les ferait livrer eux-mêmes aux flammes s'ils ne se Mtaient de prendre les mesures nécessaires pour acquitter leur rançon.
De retour à Maracaibo, TOlonnais leur commanda de lui faire apporter cinq cents vaches grasses : il fut obéi sur-le-champ ; la rançon exigée pour la ville fut même comptée avant l'expiration du délai fixé, car menace avait été faite de brûler Maracaibo si Ton éprouvait le moindre retard, et les Espagnols avaient pu se convaincre à Gibraltar que les flibustiers étaient de parole.
Outre le rachat, les églises furent démolies et leurs ornemens enlevés : tableaux, sculptures, cloches, tout. Jusqu'aux croix des clochers, fut embarcpié par les flibustiers, pour décorer une chapelle qu'ils avaient l'intention d'élever dans nie de la Tortue.
N'étant plus retenus sur une terre où il ne restait plus rien à détruire, les Frères de la côte remontèrent sur leurs vaisseaux, et se rendirent aux Gonayves, pour y répartir entre les blessés les indemnités réglées par la charte-partie, et faire le partage du butin. Estimé ou converti en argent, il s'élevait à environ cent mille écns; il avait été fait pour plus d'un million de dégâts.
Ce gain, si promptement acquis, fut encore plus promptement dissipé, et il fallut songer à une expédition nouvelle.
Bemolièhe.
DE L'AMIRAL GANTEAUHE.
Tous les événemens qm s'étaient passés depuis le retour de Bonaparte en France n'avaient pu détourner (pie momentanément ses sollicitudes des projets qu'il nourrissait sur l'Egypte. Cette expédition, par sa grandeur et sa hardiesse, avait été, pour son âme poétique, le beau rêve, la brillante utopie de sa jeunesse.
La pensée de planter notre civilisation française sur cette vieille terre des Pharaons, jetée entre le continent asiatique et la presqu'île africaine, comme un lieu de repos entre l'Europe méridionale et l'Inde, s'entourait, dans son imagination, de l'importance politique (pie devait avoir dans l'avenir de la France une vaste colonie d'où elle pouvait renverser l'Angleterre en la frappant dans -ses immenses possessions indiennes.
Et puis le lien le plus puissant (pii pât le captiver, l'intérêt de sa réputation, liait ses préoccupations au succès de cette entreprise. La destruction d^ Farmée expéditionnaire stérilisait ses
lauriers des Pyramides et du Liban, rendait sans résultat pour la France la gloire dont l'anéantissement des Mamelouks et la conquête des trois Egyptes avaient couvert le jeune vainqueur de l'Italie.
il n'avait pas d'ailleurs oublié la promesse qu'en les ({uittant il avait faite à ses vieux frères d'armes ; abandonnées sans approvisionnemens, sans munitions, dans un pays que plusieurs siècles de barbarie avaient laissé presque sans ressourcées a\'ant même qu'y passât la guerre, isolées au milieu de populations vaincues mais hostiles, soumises mais frémissantes, nos troupes n'avaient d'espérance pour maintenir et régulariser l'occupation que dans les secours qu'elles devaient recevoir de la France.
La mort de Kléber, au milieu des difficultés d'une organisation incomplète, était venue doubler les embarras (pi'éprouvait dans son établissement l'administration française ; et l'incapacité de son successeur, Join de pallier ce que cette position avait de critic[ue, n'avait fait qu'en multiplier les obstacles et les dangers.
L'armée ne voyait donc devant elle cfu'un avenir de revers et de malheurs, si nos escadres républicaines ne parvenaient à rétablir entre elle et la patrie les communications coupées par les vaisseaux anglais.
Bonaparte en était pénétré lui-même ; mais les chances, durant les guerres précédentes, avaient été, sur mer» si désastreuses pcnir la France et ses alliés, que c'eût été sacrifier évidemment les élémens de puissance que la république pouvait trouver plus tard dans les débris des marines française, espagnole et batave, cpie de disputer l'empire de la Méditerranée aux flottes anglaises.
Le premier consul ne négligea cependant aucun des moyens (pii présentaient la possibilité de faire parvenir des secours à cette armée d'Africpie ; des primes étaient offertes aux armemens du commerce (jui réussissaient à jeter des approvisionnemens sur la plage égyptienne ; des honneurs et des récompenses étaient le prix de ceux de nos officiers cpii parvenaient à traverser heureusement ces mers.
Les tentatives cpie ces encouragemens firent naître n'eurent prescpie toujours pour résultats que de jeter de nouvelles prises dans les ports anglais ; ceux de nos bâtimens qui trompaient la vigilance des nombreuses croisières de la pleine mer échappaient bien rarement aux stations (jui couvraient les attérages.
Ce fut au milieu de ces circonstances cpie le cabinet de Saint-James crut le moment arrivé d'écraser, par un coup vigoureux, les débris de ces troupes expéditionnaires dont le blocus des côtes d'Egypte (levait avoir épuisé les forces et les ressources.
L'amiral lord Keith reçut l'ordre «de prendre I sur son escadre les troupes de débarquement ras-
semblées dans les tles de Majorque et de Minorque , sous le commandement de sir Ralph Âbercromby.
Huit jours après son appareillage, cette flotte de plus de soixante voiles : trois vaisseaux de 80, le Foudroyant, au grand mât duquel flottait le pavillon amiral, le Tigre et l'Ajax; trois vaisseaux de 74, le Kent, le Northumberland et le Swiflskure; huit vaisseaux armés en flûte; (juatre frégates de première \igne, l'Ulysse, la Pénélope, la Flore et la Florentine; quarante autres frégates et bâtimens de transport , portant vingttrois mille soldats à son bord, ralliait lescadre ottomane, composée du trois -ponts le Sultan- Sélim, percé de liO sabords, de cinq autres vaisseaux de 74 et de huit fortes corvettes, transportant six mille Janissaires et Albanais.
Ces forces imposantes, après avoir longé quelques jours la plage du Delta, vinrent, le 7 ventôse (8 mars), s*embosser en ligne de débarquement dans la rade d'Aboukir.
La nouvelle de cette expédition, sous laquelle notre armée d'Orient devait infailliblement succomber, détermina le premier consul à tenter de lui fournir à tout prix les moyens de repousser ce choc terrible.
Plusieurs armemens, faits en secret dans nos ports de TOcéan, furent poussés avec une activité dont notre marine offre peu d'exemples; le plus considérable était celui de Brest.
Sept vaisseaux de ligne, deux frégates et un aviso formaient cette escadre, au commandement de laquelle fut appelé Tamiral Ganteaume.
Homme de mer, dont la réputation reposait peut-être autant sur la faveur des circonstances que sur sa capacité personnelle, cet amiral était un des marins sur lesquels Bonaparte, depuis son retour d'Egypte, fondait le plus d'espérance. Le premier consul, en l'appelant à cette importante mission, lui fit parvenir des instructions qu'il avait rédigées lui-même, s'en rapportant néanmoins aux lumières et au courage de cet officier supérieur pour les modifications auxquelles, dans l'exécution, pouvait les ployer la force impérieuse des circonstances.
Dès que cette flotte, dont l'équipement avait été si secret et si rapide que les préparatifs en étaient encore ignorés même en France, fut en état de prendre et de tenir la mer, des ordres furent donnés à tous les bâtimens qui se trouvaient dans nos ports et sur nos rades atlantic|ues, d'inquiéter l'ennemi par de fausses sorties.
Par cette tactique, Bonaparte voulait forcer les croisières anglaises à affaiblir leur ligne en l'étendant sur tous les points du mouvement, et donner ainsi à l'amiral Ganteaume la possibilité de tromper la surveillance des forces navales attachées en station à l'île d'Ouessant.
Plusieurs divisions quittèrent en effet ce point pour prolonger leurs reconnaissances vers le sud
et vers le nord; mais Tamiral Hervey, qui commandait, en l'absence de lord Cornwallis, les forces britanniques dans la Manche, connaissait trop l'importance de cette position pour la dégarnir complètement de vaisseaux.
Les tentatives de nos bâtimens n'eurent donc qu'un demi-succès.
L'escadre appareilla cependant le 7 janvier, pour se porter sur la rade de Bertheaume. L'Invincible, V Indomptable , le Formidable, tous les trois armés de quatre-vingts canons; les quatre vaisseaux de 74, la Constitution, le Dix-Août, le Jean-Bar t et le Desaiœ, formaient, au coucher du soleil, avec les deux frégates la Bravoure et la Créole, armée chacune de quarante pièces, et l'aviso le Vautour, une ligne d'embossage forte de six cent cinquante bouches à feu.
Le lendemain, dès l'aube du jour, cette escadre mit à la voile, par une jolie brise de N.-E. Tout semblait favoriser cette sortie : le vent frais qui gonflait leurs voiles, et la mer clapotante, qui bouillonnait contre leurs préceintes, promettaient bon sillage aux vaisseaux ; tous détalèrent en bon ordre au milieu du calme le plus profond.
Comme plusieurs feux avaient révélé, durant la nuit, la présence et la position de quelques croiseurs anglais en face du chenal de l'Iroise, l'amiral français, encore favorisé par l'obscurité du premier matin, fit le signal, pour échapper à leur surveillance, de donner dans la passe du Baz, malgré les dangers qu'offrent ses écueils.
La rade de Brest peut être vidée par trois passages, que forment, avec les côtes du Finistère, deux petits ilôts : le pas du Baz, que l'île d'iroise laisse au sud; celui du Four, resserré entre la côte du nord et l'île des Saints, et le détroit de l'Iroise entre les deux îles. Les deux premières passes sont difficiles et peu sûres; la troisième, d'un large lit d'une eau profonde, offre un bassin presque sans danger.
La manœuvre de l'escadre ayant été, malgré toutes les précautions, éventée par l'ennemi, l'amiral Gauteaume fit manœuvrer pour regagner le mouillage, afin qu'il pût croire que cette tentative n'avait pour but que de l'inquiéter, comme le faisaient, sur tout le littoral, nos escadrilles et nos bâtimens.
Ganteaume résolut d'attendre dans cette position qu'un coup de vent forçât la croisière d'observation à prendre le large.
Cette attente ne fut pas longue. La tempête du 22 janvier lui ayant complètement balayé le passage, le signal du départ fut donné.
Ce fut dans la nuit du 25 au 24 qu'eut lieu cet appareillage. Bien que le vent eût considérablement molli dans la soirée, sa force avait toujours un caractère que le ressac des vagues et le voisinage des récifs ne laissaient pas sans dangers; le ciel bas et sombre n'avait d'autre clarté que les lueurs qu'y jetait la phosphorescence des lames,
L'escadre n'en mit pas moins hardiment le cap en mer. Guidée par le feu de l'amiral, elle conserva quelque temps son ordre ; mais la violence du temps ayant forcé chacun des bàtimens de ne consulter pour ses manœuvres que sa position» son caractère et ses dimensions» tous ne tardèrent poiot à perdre de vue le feu qui leur servait de guide.
Le lendemain, quand le jour se leva sur la mer» ^Hts les navires de la division se trouvèrent isolés les uns des autres; nul dès-lors n'eut plus de souci que de voguer, le plus rapidement possible» vers la rive méridionale d'Espagne, oà le point de ralliement était fixé à la hauteur de la pointe Gâta.
La ft*égate la Bravoure fut la seule qui» dans ce trajet, rencontra un ennemi.
Ce fut le lendemain même du départ : elle se trouvait sous le cap Finistère, lorsqu'elle tomba dans les eaux d'une frégate anglaise.
L'engagement fut sans résultat. Après quelques bordées échangées par les deux adversaires, l'intrépide capitaine Dordtliny ayant voulu abor^ der l'anglaise, celle-ci, gagnant le vent, prit chasse devant lui.
La ^ratxmre continua sa route.
L'amiral Itervey, ayant appris, quelques jours après» par le capitaine de la frégate anglaise, que l'escadre avait quitté Brest, détacha aussitôt, sous les ordres de sir Raèert Calder, sept de ses vaisseaux les plus fins voiliers, et deux de ses plus fortes frégates, avec injonction de se porter sous le vent des Antilles, pour y joindre le plus tèt possible les bàtimens français.
L'état formidable des forces anglaises dans la Méditerranée ne put lui permettre de soupçontter que l'amiral français eût pris cette direction.
Pendant que sir Robert Calder cherchait vai- Ikement Ganteaume dans les dëbouquemens de la per Caraïbe, celui-ci rejoignait tranquillement tSQfk escadre» qui, après avoir traversé sans obstacle la station de Trafalgar» dont l'amiral TForren fermait la Méditerranée, se trouva au complet, le 10 février, sous les hauteurs du cap Gâta.
C'était d'un Cavorable augtti*e, pour cette en* treprise, que le bonheur avec lequel nos navires avaient franchi cette double haie d'ennemis ! Les plus grandes difficultés de cette périlleuse mission n'étaient cependant pas encore vaincues. Pourrait-ou éviter, comme les deux premières stations, les croisières qui, sous le commandement de lord Keitk, sillonnaient sans cesse le
fassage de Malte et de Candie ou le golfe de Lyon? 'ourrait-on, ce succès obtenu, triompher des forces navales de l'amiral Kickerton, constamment mouillé dans les eaux d'Egypte? Les v-aisseaûx de l'amiral Warren ne pouvaient-ils point énx-mèmes s'attacher à la poursuite des vaisseaux français ?
Sanô se laisser effrayer par les dangers d'une
entreprise qu'avait dès son début favorisée le suc* ces, l'amiral Ganteaume fit mettre sous voile et ranger la côte d'Afrique.
Le temps et la brise secondèrent constamment cette navigation; la mer, légèrement ondulée, était d'un azur aussi foncé que celui de ce ciel mauresque. Bien que le vent, secondé par les courons, eût pu, en prenant de la force, les drosser vers le plein, les bAtimens, pour échapper, autant que possible, à l'ennemi, longeaient de si près la côte qu'on la voyait presque toujours, basse et rampante à l'horicon, se dessiner sur le blea du ciel ou sur un fond nébuleux de montagnes.
Plusieurs prises signalèrent les premiers jours de mer.
La corvette l' Incendiaire, expédiée en mouche par la flotte de Gil>raltar, s'étant aventurée trop près de nos vaisseaux, fut chassée avec tant dliabileté par l'un d eux, que, se trouvant afTalée sur la rive, elle fut contrainte de se rendre.
Le cutter le Sprightly fut capturé le 15 février par le Vautour. Trois jours après, la frégate le Succh fut également prise et amarinée par un des bàtimens de la division.
Ici s'évanouirent les espérances que les succès du début avaient jetées sur Tissue de cette cain« pagne.
L'amiral français ayant appris que la flotte ds lord Keith, s'étant comWnée avec l'escadre ottomane, cinglait vers l'Egypte, dont l'escadre de Kickerton couvrait déjà les ports, crut ne pas de- ^-oir s'avancer davantage vers une destination oè une expédition si beui*eusement commencée se fût nécessairement dénouée par une catastrophe. Abandonnant donc une entreprise dépouillée par les circonstances de tout espoir de réussite, il se dirigea vers Toulon, o* Warren ne tarda point à le venir bloquer avec ses vaisseaux.
Cette brusque détermination a soulevé contrs l'amiral français des accusations auxquelles l'en* trée de la Régénérée, frégate française, dans le port d'Alexandrie, au moment où Ganteaume ef* fectuait son retour sur la rade de Toulon, n'bfTrc qu'une base spécieuse.
Cette frégate n'appartenait point, comme fa^ vance M. Bignon, à l'expédition de Brest, mais faisait bien partie de la division qui, à la même époque, quitta Rochefort sous les ordres du capitaine Saulnier.
La nouvelle du résultat fatal de cette dernière expédition parvint à Bonaparte le jour même où il reçut avis de la rentrée de Ganteaume dans un port de France.
La frégate V Africaine, commandée par le capitaine Saulnier, s'étant trouvée séparée par un coup de vent du reste du convoi, rencontra sur la côte d'Afrique la frégate anglaise la Phébé, et éprouva une catastrophe dont le courage indiscipliné de sa garnison fut la première sinon l'unique cause.
FRANCE MAWTIMB.
Cette frëgate portait six cents hommes de troupes de débarquement. Ces braves, s'imaginant, malgré ies représentations et les ordres des officiers, que là où était le danger était le poste d'honneur, ne voulurent jamais consentir à abandonner le tillac.
L'encombrement du pont empêchant la manœuvre du b&timent français, la jPM^ parvint constamment à éviter l'abordage, et fit par ses bordées un ravage horrible dans la masse pressée des Français. Tous les chefs avaient succombé dans cette lutte de destruction» lorsque les restes de l'équipage furent forcés de rendre leur frégate prête à couler bas.
La hardiesse et l'habileté que l'amiral Ganteaume avait déployées dans sa navigation ne put compenser l'absence de résultats clans la pensée du premier consul ; tout son orgueil national se soulevait contre l'impuissance où les forces anglaises avaient abattu la république sur cette mer Méditerranée, qui lui avait toujours semblé devoir devenir un lac français. La consoli* dation de notre conquête orientale était à ses yeux une question d'honneur.
L'Egypte était menacée, il fallait donc la défendre. Nos soldats, abandonnés sur ces bords de sables, tournaient leurs regards vers la France, il fallait les secourir; (qu'importaient, au milieu de tous ces hauts intérêts en crise, la capture de quelques bàtimens? Les dépêches que l'aide-decamp Gérard Lacuée yini apporter à Ganteaume lui enjoignaient de remettre à la voile sur-le-champ.
Le hasard vint une seconde fois favoriser la sortie de l'escadre française.
Le roi des Deux-Siciles ayant refusé de se soumettre au système continental, dont Bonaparte commençait à jeter les bases, Murât avait fait marcher sur Naples une armée d'invasion. L'Angleterre dut s'empresser d'appuyer le dévoûment de son royal allié. Une note du cabinet de Saint- Jfamcs ordonna à l'amiral Warren de porter sa division sur la côte méridionale d'Italie, pour s'y mettre à la disposition de Ferdinand IV. L'amiral anglais fut forcé d'obéir.
A son arrivée sur la rade de Naples, S. M. sicilienne venait de signer la paix que lui avait dictée la rc publique française. Warren n'eut donc qu'à regagner sa première position. Il ne fit que paraître, le 23 mars, sur la rade de Toulon, que Ganteaume avait quittée dès le 20; il remit austôt le cap au S.-E., ne doutant point, d'après les premières manœuvres des vaisseaux français, que cette escadre n'eût cinglé vers l'Egypte.
Cependant Ganteaume, après avoir serré les côtes de la Sicile, de la Morée et de l'Anatolie, gouvernait pour exécuter les nouvelles instructions qu'il avait reçues de son gouvernement. Ce n'était point seulement aux côtes d'Egypte qu'il devait attcrir; ses notes lui ordonnaient, dans le cas où ces points offriraient une ligne de force
impossible à franchir ou à rompre, d'aborder la plage d'Afrique entre Tripoli et le cap Rozat, et d'y débarquer ses troupes avec assez d'approvl-* sionnemens pour qu'elles pussent gagner la frontière d'Egypte.
Ganteaume sonda d'abord les eaux qui lui eussent permis de communiquer dipectement avec nos soldats. Rien n'était changé dans ces parages : c'était partout des forêts de mûts ennemis. Il se dirigea donc vers la rive du désert de Barca; mais ayant eu connaissance que la division de Warren le cherchait dans ces syrtes, il se vit forcé de regagner une seconde fois les ports de France.
La volonté du premier consul, que ne pouvait fléchir aucun obstacle, ne renonça pas, quels cpi'ea fussent les dangers, à faire parvenir à sa destination cette escadre.
L'amiral fut envoyé momentanément sous les murs de Porto-Ferrajo, assiégé alors par les Français, et dont la présence de ses forces pouvait hiter la reddition, pour y attendre de nouveaux ordres.
L'escadre française avait besoin de quelques jours de repos. Cette masse de troupes, entassées dans les entre-ponts avec les matelots, n'avait point permis de prendre tous les soins hygiéni-« ques qui assurent aux équipages, dans les aménagemens resserrés de la vie maritime» un état sanitaire favorable et permanent.
Les circonstances empêchèrent de prendre les mesures dont ne tarda point à éclater Tui^ gence.
La flotte n*avait point mouillé deux jours dans ces parages, qu'il lui fallut aller joindre trois fré-* gâtes qui, prises dans les ports italiens par le général Soultf attendaient la division sur la rade do Brindizi.
Cette traversée fut rude et pénible ; un temps dur, brise violente, mer âpre, développèrent d'abord parmi les soldats des maladies dont l'encombrement des hommes avait fait naître les germes ; beaucoup des matelots eux-mêmes, jeunes hommes jetés par la conscription dans les cadres maritimes, furent atteints par ces affections, qui finirent par prendre un caractère alarmant et contagieux.
Les ravages de cette espèce d'épidémie furent si rapides, que l'amiral Ganteaume se vit contraint de renvoyer de Livourne à Toulon les trois vaisseaux le Formidable, VIndomptable et le Desaix, ainsi que la frégate la Créole^ faute d'équipages pour les monter et les gouverner.
La flotte, ainsi réduite, débouqua de la mer Adriatique le 2o mai, et prit, le 8 juin, connaissance de la terre d'Egypte.
Les trois flottes anglaises, tour à tour à l'ancre ou en croisière, éclairaient de leurs bordées tous les points de cette mer.
Ganteaume, sans chercher à toucher les ports
FRANCE
que bloquaient des forces aussi démesurément supérieures aux siennes, se dirigea sur la rive occidentale, pour chercher un lieu favorable au débarquement.
Après avoir suivi quelque temps le rivage brùlé des contrées barbaresques, les vaisseaux français se trouvant, par une matinée sereine, une belle mer, une jolie brise, à la hauteur de Bengazi, reçurent le signal de jeter Tancre.
La grève, basse et unie, offrait un débarcadère naturel sur ce point. Les préparatifs de mise à terre se firent au milieu d'un enthousiasme universel. Les soldats qu'on allait déposer sur cette plage ingrate, plage sans fruits, sans verdure, sans eau, sables brùlans dont les sillons roulent sous le vent comme les lames d'une mer, oubliaient les fatigues auxquelles ce pénible et dangereux voyage allait tes exposer, pour ne songer qu'à leurs frères d'armes qu'enfin ils allaient revoir et secourir.
Mais le rivage et les mornes s'étant couverts d'Arabes armés à la vue des vaisseaux, et les vigies ayant signalé une division anglaise, Ganteaume fut encore obligé de renoncer à son entreprise. Ses signaux transmirent aussitôt Tordre de couper les câbles et de mettre à la voile.
L'amiral Keith, àqui la supériorité de ses forces donnait l'assurance d'une victoire, fit le signal lui-même de forcer la marche pour joindre l'ennemi; mais, l'ayant perdu de vue après une longue chasse, il fit gouverner pour reprendre sa station, emmenaut les deux transports que la pesanteur de leur marche avait fait tomber en son pouvoir.
La corvette VHéliopoliSy que Ganteaume avait expédiée en éclaireur, avait profité de l'évolution des vaisseaux anglais pour se jeter dans le port d'Alexandrie.
C'est avec injustice qu'un des hommes les plus distingués qui ont écrit l'histoire de nos dernières guerres, M. Bignon, s'appuie sur ce fait pour attaquer la conduite prudente de Ganteaume. L'auteur de V Histoire diplomatique oublie que ce fut la chasse où l'escadre française entraîna la flotte de lord Keith, qui ouvrit le port d'Alexandrie à rHéliopolis, et que par conséquent Ganteaume ne pouvait causer cette diversion et en profiter à la fois.
L'amiral français, dans le. mouvement rétrograde qui le reportait vers le golfe de Lyon, se dédommagea de l'insuccès de ses tentatives par les prises qu'il fit à l'ennemi.
Ce fut d'abord une corvette expédiée d'Angleterre, avec des dépêches pour lord Keith, qui tomba dans la division fi-ançaise. Le 23, un vaisse^JLl de guerre ayant été signalé, deux de nos vaisseaux mirent aussitôt dessus. Ce navire était le Stciftshure.
L'anglais n'eut pas plus tôt reconnu les coideurs françaises, que, laissant arriver et déployant toute toile, il s'eftjprça vainement d'échapper aux deux
chasseurs; gagné par ces bàtimens, il fut contraint de donner le travers et d'accepter le combat.
L'engagement fut long et rude; le commodore Hallowel se défendit avec une intrépidité pour laquelle les officiers vainqueurs lui témoignèrent leur admiration et leur estime. Son vaisseau, démâté, criblé de boulets, ouvert de tous côtés, allait couler bas lorsqu'il le remit aux comman* dans français.
L'amiral Ganteaume fit réparer cette prise avec une ardeur d'exécution dont l'imminence du danger auquel se trouvait, dans cette mer, exposée l'escadre précipita, la rapidité. Six jours après cette rencontre, la flotte donnait dans la rade de Toulon, où ne devait pas tardera parvenir la capitulation de l'armée d'Egypte.
Quelque peu féconde que cette triple expédition ait été pour la France, l'histoire ne saurait refuser ses éloges aux ressources d'adresse et d'audace qu'y déploya l'amiral français ; tous les écrivains conviendront qu'il fallait autant de dévoùment pour s'aventurer sans cesse sur des mers dont le pavillon aux trois croix ' semait tous les horizons, que d'expérience nautique et d'habileté pour glisser aussi long-temps à travers ces croisières nombreuses, les inquiétant sur tous les points, troublant toutes leurs stations, refusant le combat aux flottes, et capturant les vaisseaux isolés. Si l'amiral Ganteaume ne parvint point à exécuter le but spécial de sa mission, c'est que ses instructions étaient irréalisables.
La reddition de l'Egypte mit fin aux tentatives désespérées que Bonaparte ne pouvait cesser de faire pour en secourir l'armée.
Ainsi s'accomplit la dernière conséquence de la catastrophe d'Aboukir. Amsi la France, dans sa toute-puissance continentale, s'appuyant d'un côté sur la république batave, sa sœur du nord, de l'autre sur les républiques helvétiques et cisalpines, ses sœurs de Test et du midi, au moment même où elle imposait, pour la seconde fois, la paix à ces vieilles monarchies d'Europe qu'avait fait craquer son bras, voyait pâlir et s'effacer dans la fumée du canon anglais l'aurore de civilisatiou que nos savans, nos administrateurs et nos soldats avaient fait lever sur le sol de l'antique Egypte.
C'est que, sans forces maritimes, toute puissance est nécessairement incomplète, toute domination forcément bornée. Bonaparte le sentit si vivement alors, que ce fut vers l'empire de la mer que se porta presque exclusivement sa pensée : rassembler en un faisceau les débris des marines diverses sur lesquelles s'étendait l'influence française, prendre au corps et frapper au cœur l'Angleterre, cette constante et infatigable ennemie
* LespaTiUons de TAnglctcrre, de TEcosse et de Tlrlande portaient originairement cbacun une croix, qui ne différaient que par la couleur. Lorsque ces trois royaumes se réunirent successivement en un ^eui, le yacht national fut formé par la superposition de ces trois croix.
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de la France, tel fut le double but de sa politique tant qu'il n'en fut point arraché par la force des événemens.
J; Lecomte.
£a C'ait couvevie.
Avant d'appartenir à la mer, sur laquelle il flotte maintenant, beau, gracieux et redoutable, le vaisseau, dont la masse nous étonne, a pris naissance sur la terre ferme du rivage. Là, sur un terrain consolidé et légèrement incliné par Fart et la prudence, il a grandi pièce à pièce, sans altérer, par son poids énorme, la pente du sol si nécessaire à la première impulsion qui le livra un jour à l'Océan.
A peine sur la cale maternelle commençait-il à développer le squelette de sa vaste structure, que déjà les soins et la prévoyance de l'art, imposés par la nature des destinées réservées plus tard au vaisseau naissant, procédaient aux moyens conservateurs qui devaient en assurer la longue durée ; et d'abord les gradations de son accroissement étaient divisées par des repos, durant lesquels l'action de l'air, en séchant et durcissant le bois de ses pièces composantes, absorbait dans ces bois un reste de sève devenue pour eux un acide mordant et destructeur; en même temps que chaque pièce était recouverte, sur toutes ses faces, de corps onctueux propres à en resserrer les pores et à prévenir les effets nuisibles de sa spongiosité. Mais tous ces soins, quelque répétés qu'ils fussent, s'exerçaient sur un objet en plein air, et étaient combattus et en partie annulés par l'intempérie plus active du temps et des saisons. Le vaisseau, exposé sans abri à tous les accidens de l'atmosphère, était battu de tous les vents, exposant, par une disposition irrémédiable, l'un de ses côtés aux gelées du nord, et l'autre aux a^'deurs du midi. Ces successions rapides de températures opposées le frappaient déjà d'un commencement de ruine, quand ses bois criblés de gerçures par une chaleur ardente, ou fendus de gelivures par la rigueur du froid, présentaient des passages à l'humidité, qui allait porter la mort au cœur de chaque pièce. L'embrion se viciait avant d'être formé. Les ouvriers, exposés eux-mêmes aux inclémences du temps, ne produisaient qu'un travail imparfait. 11 souffrait donc déjà ce vaisseau dont la vie sera toute de souffrances ! 11 naissait vieux et inflrme ce rempart flottant destiné à des actions de vigueur! Mais une idée simple, et pourtant grandiose, est venue remédier à ces effets déplorables en produisant la cale couverte. Ainsi une toiture hardie et gracieuse, supportée par une colonnade élégante, s'élève de chaque côté de la cale, recouvre de la périphérie de sa surface cintrée le vaisseau
qui repose au-dessous. Gomme il est bien entre ces colonnes espacées et sous ce toit proteoceuri comme tout sera bien fait sous cet abri qui permet d'attendre, sans avoir à craindre la rigueur des saisons! 11 recevra, par les entre-colonnemens et par-dessous ce toit aérien, l'influence de l'atmosphère qui circulera autour de sa masse en Tambiant.de ses pressions bienfaisantes. Les pluies, la sécheresse, la froidure, alternant toujours mal à propos, ne l'accableront plus de leurs atteintes funestes. Là, il grandira, il se complétera jusqu'au jour où, arrivé au terme de sa perfection , libre d'entraves et abandonné à luimême sur la pente qui l'entraine vers son élément d'existence, il s'élancera de dessous la cale qui le cachait au soleil, et il naîtra au monde pavoisé de drapeaux, de fleurs et de feuillages.
Une cale couverte n'est donc qu'une vaste nef élevée au-dessus des cales de construction, pour préserver des intempéries du temps le vaisseau qu'on y construit. Les premières cales couvertes, quoique remplissant le môme but, ne présentaient aucun goût digne du motif. C'étaient de vrais hangars, à toiture angulaire, dont les côtés s'abaissaient pour être supportés par des piliers en bois debout, de peu d'élévation ; l'air y circulait à peine, et la clarté du jour nécessaire au travail manquait sous ce toit abaissé. Cette toiture immense nécessitait une charpente d'une combinaison très-compliquée pour en supporter le poids considérable, ce qui alourdissait encore tout le système.
Les cales couvertes qui se construisent actuellement dans les ports de l'Etat, sont des édifices admirables dans leur achèvement, et digue de leur objet par leur caractère architeetonique. Entre les nombreuses cales couvertes que nous comptons aujourd'hui dans nos ports, celle construite à Lorient, au commencement de la paix actuelle, est celle qui mérite le plus de poser comme un modèle dans ce genre, pour la solidité, la grâce et la perfection.
La cale couverte de Lorient repose sur un terrain fouillé et sondé à une grande profondeur, et consolidé dans toute son étendue par un grillage en pièces de bois de chêne, maçonné dans les intervalles. La plate-forme de la cale, destinée à recevoir les tins sur lesquels se pose la quîMe du vaisseau, est pavée en dalles de granit, avec des heurtoirs ménagés dans leur épaisseur, pour le pied des étales ou épontilles qui soutiennent la membrure du vaisseau en construction. Des colonnes, élevées sur un terrain d'un plan horizontal de chaque côté de la cale, présentent deux files parallèles, séparées par un espace de 70 à 80 pieds ; elles sont élevées en regard l'une de l'autre dans chaque file ; elles sont faites avec le beau granit bleu, extrait des carrières sur les bords du Blavet ; elles ont 4 pieds de diamètre , sont de l'ordre toscan, et en assises d'im seul bloc
du plus beau fini. Un axe en fer traverse toutea les assises dans la longueur du fût de chacpie colonne» précaution qui en augmente la solidité. Les chapiteaux sont à peu près à la hauteur du pont du vaisseau élevé sur la cale. C'est sur les ehapiteaux des colonnes que s'appuie la toiture arquée qui couvre et achève l'édifice. Cette forme arquée et à plein cintre a suffi pour donner à la toiture, alourdie cependant par les ardoises dont elle est recouverte, la solidité désirable; en soi*te qu'elle est dispensée de cette multitude de chevrons croisés, selon une combinaison nécessaire, employés ordinairement pour supporter les toitures angulaires à faces planes. Ainsi toute la charpente du toit de la cale couverte de Lorient consiste en une suite d'arcs égaux, jetés d'une cotonnade à rautre, dont les intervalles sont remplis et recouverts en ardoises. Cette simplicité est savante ; elle repose sur le principe de l'impossibilité du contre-arc par les poids supérieurs. Elle donne à l'ensemble du monument une grûce et une légèreté qu'on admire.
Le port de Brest compte plusieurs cales ou bassins couverts, d'une hardiesse et d'une beauté remarquables, et surtout la cale couverte de Recouvrance.
On conçoit, d'après ce qui vient d'être dit, les nombreux avantages des cales couvertes. Ils sont si bien sentis, que déjà les ports de commerce en possèdent, et que le port de Bordeaux en compte plusieurs sur ses deux rives.
P. Lt;G0«
jJV ôiimnambule.
Le chasse-marée le Somnambule quitta le port de Dieppe, le 48 octobre 4810, par le plus joli temps que puisse désirer un corsaire, une brise gaillarde et une mer houleuse.
Cette embarcation était acastillée, comme disent les marins, avec une coquetterie que l'on ne rencontrait point habituellement dans les eoursiers de cette époque. Elle se faisait remarquer surtout par le contraste qui naissait de la sévérité de l'un de ses c6tés, noir comme un morceau d'ébène, tandis qu'une large batterie se développait en écharpe jaune sur son autre bord.
Vive et légère, elle filait hardiment sous ses voiles latines, orientées an vent-arrière comme les ailes d'une mauve prête à se poser sur les flots, quand la voix d'un matelot en vigie signala deux bricks cinglant la poulaine vers la terre.
A leur marche, le Somnambule dut les estitner deux prises faites dans la nuit par d'autres corsaires français; aussi son capitaine, M. 5aui^age, ne crut-il pas devoir modifier sa route. On eut pu cependant observer que leur mâture, par
son élévation, n*était pas celte de deux bAtimens de commerce.
H. F. Lecomte, ex-lieutenant de compagnie dans le 13^ de la flottille et second dans le Sam-nambule, ne partagea point long-temps la sécurité à laquelle, sur les premières probabilités, s'était abandonné l'équipage. Ayant distingué que l'un des navires signalés avait mis le cap au large, tandis que l'autre continuait de courir sur eux, il fit remarquer au capitaine que la manœuvre de ces navires n'était aucunement celle de bfltimens capturés, dont les efforts doivent exclusivement tendre à gagner un port ami, le plus rapidement possible.
Que la gravité de cette considération ne fAt pas appréciée par M. Sauvage, ou que, vanité d'âge et de hiérarchie, il ne voulût point faire fléchir sa détermination sous les avis d'un jeune officier, il ne tint point compte de la justesse de ce conseil. Mais, comme un plus long ajournement de cette remarque pouvait compromettre l'armement et l'équipage, celui-ci crut devoir insister; il lui fit observer que l'intention de l'ennemi était évidemment de leur couper la retraite; que les instructions spéciales de leur mission étaient d'éviter la rencontre de tout bâtiment militaire pour ne courir que sur les navires marchands ; qu'en tous cas un engagement de leur frêle embarcation avec Taviso qui voguait à leur rencontre ne pouvait avoir d'autres résultats pour eux qu'un glorieux désastre.
Comme le courage de l'enseigne Lecomte était assez connu pour qu'aucun soupçon de faiblesse ne pût planer sur son avis, le capitaine, après une longue hésitation, se décida enfin à virer de bord. — L'ordre donné, la manœuvre fut aussitôt exécutée, et le chasse-marée, orientantsa voilure pour serrer le vent le plus près possible, se pencha légèrement sur la mer que creusait la brise, et prit chasse devant l'ennemi.
Le Somnambule était à peine appletté le cap sur terre, que le lieutenant, officier d'un âge devancé, dont les épaulettes du jeune second avaient aigri la jalousie, profita de cette circonstance pour attaquer son influence et s'élever contre sa trop prudente timidité. Ces murmures désapprobateurs ne tardèrent pas à circuler parmi l'équipage. — Le lieutenant a raison, répétaient les plus ardens ; il est inutile de se mettre en mer si l'ombre du premier navire doit faire prendre la fuite ; il fallait rester amarré dans le port si l'on ne voulait s'exposer à aucun danger : car ce n'est pas ainsi que l'on fait fortune.
Ces propos vinrent aux oreilles du capitaine.
Il connaissait toute l'injustice de ces imputations ; son devoir était donc de les faire cesser; mais il ne trouva point assez de fermeté dans son caractère pour leur imposer silence. Toute la réputation d'un officier de course se fondait alors sur son intrépidité ; il craignit de compromettre
FRAKCB HABrriMB.
la ftlenne, en faisait rejaillir les soupçons sur lui* même. Cette considération détermina sa con« duite.
Décidé à subir toutes les conséquences d'une imprudence inutile, plutôt que de placer son honneur sous la solidarité d'une manœuvre dont il avait pourtant reconnu l'urgence» il ordonna de reprendre course sur l'ennemi.
Ce nouvel orientement ne fut pas heureux ; le beaupré du chasse^marée ayant été rompu par un coup de mer, force fut bien de tourner au plus vite Tavant à la terre.
L'anglais» ayant eu connaissance de l'avarie que le Somnambule avait essuyée dans sa marche indécise, largua ses ris de croiseur, mît au vent ses perroquets, gréa ses bonnettes, et laissa ar* river avec une rapidité qui sembla d'autant plus grande, que la marche de l'embarcation française s'était plus ralentie.
Outre le désavantage que, dans une allure au pins près, la perte de son beaupré causait an Somnambule y ce petit navire avait une telle ardeur, que la privation de son foc l'avait forcé de diminner aussitôt de toile sur l'arrière.
L'ennemi ne tarda donc pas à le gagner. Ce* pendant le bâtiment chasseur, ayant laissé trop arriver, au lieu de se tenir par le travers du ehasse-marée, qu'il eût pu écraser sous ses boulets, était insensiblement tombé dans sa hanche de tribord, position d'où il ne pouvait Tattaquer qne de son canon de chasse et de sa fusillade.
Ce fut avec ces armes qu'il ouvrît le feu.
Le capitaine Sauvage ayant appelé un ofKcîcr à la barre, Lecomie se présenta pour occuper ce poste de danger, qu'il conserva après même que la mort de ce chef, atteint d'une -balle, l'eut investi du commandement.
L'habileté qu'il déploya dans la gouverne de son navire ne put être égalée que par la résolution et l'intrépidité que nécessitait une telle manœuvre sous le feu aussi rapproché de l'ennemi. Placé à portée d'espingole de l'aviso anglais, il était parvenu, quoique désemparé d'une voilure qui lui eût été si nécessaire, à maintenir la même distance entre son chasse-marée et le croiseur anglais. Atteint d'un biscayen qui lui traversa fes deux cuisses, il ne désespérait pas encore de gagner le port de Dieppe, malgré la grêle de balles qui sifflait, pleuvait et ricochait sur aon pont, lorsqu'un boulet vint couper son mât de misaine au moment même où un autre boulet traversait la faible barque dans ses fonds.
Une résistance plus longue eût été impossible, et il fallut amener le pavillon français sur ce bateau qui coulait bas. Mais le second capitaine But du moins la joie, peu après qu'un cartahu de la grande vergue l'eut hissé sur le pont de la cor* vette, de voir le Somnambule sombrer et échapper ainsi à l'ennemi. G«
jCa JJlavt inique.
La Martinique est située à 14 degrés 22 minutes de latitude septentrionale.
Aujourd'hui que Saint-Domingue est morte, c'est la principale lie des Antilles françaises.
Cependant, avant les guerres de 1756, elle tenait déjà le premier rang. Ses ports recevaient tout le commerce de l'Europe et des Indes. C'était l'oasis chérie des navires qui revenaient du Canada ou qui s'en allaient à la Louisiane. C'était l'arsenal de la France dans ces mers. Là, se formaient les escadres qui devaient , sur un signe de Versailles, poursuivre les Anglais, les Espagnols ouïes Hollandais. Là, quand la fortune de ta France était chassée des Indes et de l'Amérique entière, flottait, comme dans un dernier et impénétrable asile, le drapeau qui avait tout perdu, fors l'honneur et ce rocher. C'était l'aire de l'aigle i les nations le savaient.
Jamais l'Angleterre jalouse ne passa devant cette terre, témoin de sa honte, sans jeter un cri de rage et d'envie. Encore aujourd'hui que ses parlemens allument des torches pour tes colonies, l'Angleterre porte à la Martinique cet indéfinissable sentiment mêlé de haine et d'amour, qu'on éprouve pour une maîtresse qui nous aime et qui nous trahit. Ses superbes frégates ne peuvent quitter Saint-Pierre ; ses marins ne s*entretiennent pas sur le pont d'une tle plus fraîche, plus doucCj plus regrettable. C'est parmi eux une sorte de Séville maritime, dont on dit aussi : la connaître ou mourir! Mais la Martinique est française et leur garde une animositc toute française*
Les palmiers dressés sur nos montagnes ont vu de grandes choses! Ils ont vu plus d'un combat livré par le comte d'Estaing; ils ont vu lord Macartney s'enfuîT triste et confus sur ses vaisseaux en ruines; ils ont vu l'amiral Byron promener ses inutiles escadres sur ces mers éclairées do nos feux de joie; ils ont vu Lamotle-Piquet, monté sur rAnnibal, faire tête ^ quatorze vaisseaux de l'amiral Hyde- Parker qui poursuivait une flotte de vingt-six voiles; ils l'ont vu long-temps soutenir le combat le plus inégal, et enfin, secouru par deux vaisseaux privés de la moitié de leurs équipages, déployer tant de calme, de courage et d'habileté, qu'il parvint à sauver dix-sept navires et la frégate qui les escortait. Ils ont vu le comte de Grasse et Famiral Hood s'entrechoquer vainement pendant un jour, puis se quitter pour aller rejoindre plus tard leurs feux à Baltimore. Ils ont vu ce fameux marquis de Bouille, ce fidèle courtisan de Louis XYI malheureux, s'embarquer la nuit d*unl>al qu'il donnait aux officiers anglais, et s'en aller prendre Saint-Eustache en bas de soie et avec une épée de contredanse, suivi de toute une Jeune et vaillante noblesse, seconde
France qui voguait sous le ciel du tropique, loin de la grande et véritable France ! Oh ! que vous avez vu de choses terribles, palmiers ! impassibles et centenaires témoins de ces duels des deux moitiés de l'Europe, sur les champs de bataille de l'Amérique, en face de l'Afrique représentée par nos esclaves stupéfaits!
Plus tard, Napoléon remplissait ces immenses solitudes. Ses flottes repassaient sur ces abîmes, ses régimens débarquaient à Saint-Domingue.
Quarante ans auparavant, on ne mourait, dans ces guerres, que de l'eau, du fer et de la flamme. Alors on mourut de tout cela, et de plus, de la fièvre jaune. On eût dit que, lasse de servir de théâtre à tant de meurtres, l'Amérique s'était mise enfln sous la garde du plus cruel des fléaux.
Depuis les cent jours, la Martinii(ue se repose, à l'extérieur du moins. Prise et reprise par les Anglais, elle est, par la dernière paix, restée à la
La capitale de l'île est le Fort-Royal, où séjournent le gouverneur et les autorités civiles et militaires. Ou plutôt, l'ile a deux capitales : l'une militaire, le Fort-Royal; l'autre commerçante, Saint-Pierre.
Ces deux villes sont sœurs, et, comme certaines sœurs, se ressemblent et ne se ressemblent pas. L'aspect du Fort-Royal est sévère, môme un peu farouche. On voit qu'elle a fait expérience des misères, qu'elle s'est acquis une gloire et une instruction solides, qu'elle dédaigne, comme tous les vieux soldats, tout ce qui n'a pas reçu le baptême de feu. Saint-Pierre, au contraire, est légère et folle. Les grands airs de sa voisine lui semblent quelque peu ridicules, et il lui arrive parfois de s'en moquer, mais sans éclat cependant, en famille et avec une certaine bonhomie. Elle se console en jouant, en chantant et en se coiffant de palmiers, de n'avoir pas la riche et belliqueuse ceinture du Fort-Rourbon, orgueil de sa rivale ! ces noires murailles que le canon des Hollandais a battues si long-temps, mornes sentinelles de la baie que salue avec respect tout navire qui part ou qui arrive. Ce bruit du canon fait encore plaisir à la vieille vivandière, qui aime autant l'odeur de la poudre, que Saint-Pierre le parfum des orangers en fleurs. Autant l'une est chagrinement accroupie sur son rivage, autant l'autre s'étale avec coquetterie sur le beau sable jaune qui lui sert de lit. Des bouquets de manguiers flottent de tous côtés sur cette jolie tète nonchalante. La vague, comme la langue d'un chien, lèche ses pieds nus. D'une main elle joue avec les coquillages, les algues marines et les œufs des tortues, tandis que de l'autre elle souhaite sans façon un bon voyage à ceux qui la quittent. Mais retentissent les sons d'un violon, elle est debout! Elle resserre sa ceinture flottante ouverte à tous ses jeunes amans, et elle vole à la danse, comme jadis le Fort-Royal à la guerre^ Du bal elle se repose |
dans le jeu, du jeu dans le vin, et du vin dans l'amour. C'est une ville galante.
Galante et duchesse! car elle prise fort le blason. Les autres Antilles ont toutes brûlé leurs parchemins. Seule, l'aristocratique ville garde ses nobles et ses manans, ses blancs et ses petits* blancs; et au-dessous des petits-blancs, les métis; et au-dessous des métis, les mulâtres; et audessous des mulâtres, les cupres et les nègres. Noblesse de sang greffée sur la noblesse de peau! Rizarre échelle de couleurs et de conditions! Saint- Pierre est jalouse de tout cela. Elle mourrait pour conserver à la Martinique ces vieilles mœurs.
Elle n'ignore pas non plus qu'elle est née avant le Fort-Royal, qu'elle s'élève où le pied du premier Européen s'est posé.
Voici comment elle fut bâtie. Christophe Colomb avait découvert la Martinique, et l'avait bientôt abandonnée. De toutes ces Antilles, la Martinique est la seule, à l'exception de Sainte- Lucie, où la piqûre des serpens soit mortelle. On a tenté, un homme méchant sans contredit! de porter et d'apprivoiser ce fléau à la Guadeloupe; mais un si coupable essai fort heureusement ne réussit pas. Les reptiles moururent. Et puis le pays n'était pas sain ; et un inconvénient non moins grave, il était occupé par des sauvages ombrageux et cruels. De longues années s'écoulèrent. Enfln, après la colonisation de la plupart de ces îles, M. Desnambue se décida à en tenter la conquête. Il partit, accompagné d'un brave officier, qui était Dupont, un de ses parens et celui qui remporta de si brillans avantages sur la peuplade. On y débarqua le jour de l'octave des apôtres saint Pierre et saint Paul, et le fort qu'on éleva sur l'emplacement le plus commode prit son nom àe la circonstance. Le fort est devenu une ville.
L'île fut occupée, du reste, au nom du roi et sous l'autorité de la compagnie française chargée par le cardinal de Richelieu d'étendre les possessions françaises en Amérique. Comme on ne s'attendait pas aux caresses de la part des Caraïbes, on munit le fort de canons et de tout ce qui était nécessaire à la défense. Ronne fut la précaution; car, quelques semaines après, les sauvages attaquèrent avec une violence extrême ce petit nombre d'aventuriers. La résistance qu'ils trouvèrent ne les surprit pas peu, ni la mousqueterie qu'on déchaîna contre eux, et qui les moissonna en une si effroyable quantité, qu'on vit, spectacle assez étrange! plusieurs milliers d'hommes venir humblement demander la paix à quelques centaines de soldats. Les vainqueurs dictèrent les conditions qui leur plurent, mais qui ne furent pas, il est vrai, observées pendant long-temps ; car, à peine les vaincus eurent-ils connaissance du départ de Dupont pour Saint-Christophe, qu'ils désolèrent si affreusement le pays que la famine commença à leur faire raison de ces ennemis contre les<]aels» jusque là, ils avaient inutilement
ÎHANCÊ
fetfgtié leûrt arcs. î^otït comble de Wiatheur> jeté par la tempête sur les côtes de Salnt-Dotoiingue, Dupont fut pris par les Espagnols et plongé dans un cachot, où il demeura trois ans entiers, sans qu'on sût ce qu'il était devenu. M. Desnambue le crut péri avec son varsseau. Ce fût donc son neveu, M. Duparquet, qu'il chargea tfaller gouverner le fort.
M. Duparquet était jeune, avait perdu un frère à la guerre, et s'était lui-même brillamment com-
Sorté contre les Espagnols. Il ne démentit aucune es espérances amassées sur sa tète. Il triompha définitivement des sauvages, et ce fut lui qui fonda réellement la colonie. En cet instant même, la compagnie était aux abois. Ses illusions s'étaient peu ù peu dissipées avec ses capitaux; elle commençait a trembler. M. Duparquet, en habile homme, négocia avec les directeurs, et, moyennant une somme modique, il obtint la propriété et par conséquent la souveraineté de la Martinique, de Sainte-Lucie, de la Grenade et des Grenadins. Le roi lui accorda le titre dé capitainegénéral.
Sa vie fut très-glorieuse. Constamment mèl^ aux intrigues des autres gentilshommes qui sô disputaient ces lies, il ne perdit jamais son excellente renommée de bravoure et de loyauté. Dang une expédition contre Saint-Christophe, où ne commandait plus son oncle, il remporta plusieurs avantages; puis fut vaincu, puis capturé, puis enfin échangé et remis en possession de son flef. Nous ne disons pas le mot sans intention; car, à la Martinique, il était seigneur et maître, quoique soumis en apparence aux ordres de la cour. II recevait dans l'île ou en chassait qui bon lui semblait ; 11 disposait de toutes les charges civiles et militaires. Les juges condamnaient à mort, et il avait droit de grâce. L'armée qui était sous ses ordres, il l'entretenait aux frais du pays ; c'està-dire en prélevant, sur chaque habitant, cent livres de tabac, s'il était libre ; cinquante livres de coton, s'il était esclave. Il exemptait de Timpôt à son gré. On ne se mariait pas sans sa permission, sous peine d'être banni de la colonie; et personne n'avait le privilège d'en sortir, qu'il n'eAt donné son consentement. On était obligé de faire annoncer son départ au pr6ne du dimanche, usage qui s'est long-temps conservé, afin que le» débiteurs n'échappassent pas aux réclamations des créanciers. Tout habitant lui devait son service, à l'exception des esclaves, à qui il était formellement défendu de porter aucune arme. Chaque paroisse, selon sa population, formait une ou plusieurs compagnies. Il leur nommait des capitaines, et ces capitaines Jouissaient d'un pouvoir despotique.
Cet état ne dura point» Il avait été amené par tïne crise, une nouvelle crise l'emporta. Sous les auspices du roi, une autre compagnie s organisa Cl fut munie de privilège^ extraordinaires, dont
Tous I".
un des plus avantageux têtalt d'estimer les lleSs vendues et d'en paver le montant à leurs propriétaires; ce qui fut fait. On remboursa aux enfans de M. Duparquet 120,000 livres tournois pour l'île de la Martinique et celle de Sainte-Lucie. Lt> roi en donna le gouvernement à M. de Clodôré. On paya 100,000 livres à M. le comte de Censsac, possesseur de la Grenade et des Grenadins; 120,000 à M. de Champigny, pour la moitié de la Guadeloupe et la totalité de Marie-Oalante et de la Dcsirade, sauf la réserve du marquisat de Marie-Galante et de ses dépendances. M. Houël fut le seul qui ne voulut point abandonner sa part de propriété, qui était l'autre moitié de la Guadeloupe. Mais de seigneur il devint propriétaire! Tout en lui laissant la jouissance de son bien, oA en détruisît les droits, et on le soumit au gouvernement général de la compagnie.
Vains efforts ! La deuxième compagnie finit comme la première. Grâce au roi, elle ne subit pas la honte d'une banqueroute. Au bout de dix ans elle se trouvait endettée de 5,525>000livresv La France éteignit la dette, mais s'empara de^ possessions. Ainsi furent unies à l'Etat les colonies françaises, fondées, oU Ta vu, par des gentilshommes qui s'étaient exilés, les uns pour cnercher fortune, les autres pour échapper aux lolà sur le duel. Ceux qui étalent sous leurs ordres^ on les avait tirés, pour le plus grand nombre, des classes inférieures de la société. Ils partaient, ott comme soldats, ou comme engagés. On appelait de ce nom tout individu d'Europe qui s'engageait à en servir un autre, pendant l'espace de trois ans, moyennant une concession de terre de deux cents pas de large sur mille de longueur, qu'il n'obtenait cependant que le temps de son épreuve achevé. Pour décider la noblesse à soutenir les colonies, et même à participer activement à leui^ établissement, Louis XIV rendit une ordonnance qui déclarait que ce ne serait ni déroger à Télé-, vation de son sang, ni compromettre ses titres et ses privilèges. Plus tard, en mai 1719, Louis XV ordonnait que les vagabonds et gens sans aveu se-* raient transportés aux colonies, pour y cultiver la. terre comme engagés.
Ces engagés étaient de véritables esclaves. Oa les vendait et on les employait comme on voulait; on les menait même à coups de bâton. Ils avaient d'abord, pour consoler et partager leur travail^ des femmes qui avaient accepté les mêmes con-^ ditions. Mais comme toujours on manquait de femmes, les riches ne faisaient pas difficulté de choî-^ sir dans le nombre les plus belles, qu*ils élevaient^, selon leur fantaisie, au rang de maîtresse ou d'é«* pouse. Cela ne s'est passé, bien entendu, que dans les premiers temps des colonieSk Aiyoupd'hui on y est, au contraire, d'une sévérité exces« sîve sur les mésalliances.
Mais bientôt on sentit qu'il était impossible do^^ soumettre la nature européenne aux intempéries'
m FRANCE
de ces cUotats. Lea eogagés mouraîeot par douzaines. On eut recours aux noirs de l'Afrique. Ainsi fut établi l'esclavage aux colonies. Il est inutile (le rappeler combien la traite des nègres fut encouragée I
Une fois annexées ù la métropole, les Antilles fleurirent, et notamment la Martinique, qui fut créée le centre du gouvernement de toutes ces lies. Mais cette gloire ne fut pas sans ses risques et périls. Ainsi, la Guadeloupe ayant été attaquée par les Anglais, M. de Cabaret, lieutenant de M. de Macbault, gouverneur général des colonies françaises d'Amérique, fut obligé de s'embarquer avec douze compagnies de secours, dont six de ces intrépides flibustiers que Colbert avait acquis à la France. Cette campagne, il faut l'avouer, rapporta peu d'bonneur à M. de Gabaret; il y fit preuve de grand eut6tement et d'incapacité complète. Mais en général on se battit \aiUammcnt i et les créoles, qui avaient M. de La Malmaison k leur tête, cliassérent les Anglais de plusieurs positions réputées inaccessibles jusque là.
En 1717, le roi publia des déclarations qui avaient pour but de fixer la législation du poys, depuis trop long-temps livré aux arrêts contradictoires des diverses autorités qui y avaient séjourné. Cette même année 1717, il éclata ù la Martinique une révolte trop audacieuse et trop habilement conduite pour que nous ne la racontions pas; c'est d'ailleurs un événement où se reflète, dans toute sa fierté et sa sauvage indé7 pendance, le caractère créole.
Lors de la prise de possession de ta Martinique par M. Duparquet, un de ceux qui se signalèrent le plus fut un officier nommé Pierre Du Bue.
Il était d'une bonne famille, et avait quitté la Normandie pour avoir tué, dans un combat singulier, le chevalier de Piancourt. Cet officier s'établit au cul-de-sac de la Trinité, où il bâtit une sucrerie, laquelle existe encore et n'est pas sortie de ses enfans. Le roi lui accorda des lettres de noblesse en 1701. Son fils aîné s'appelait Jean Du Bue l'Etang, sans doute pour le distinguer de son père. Ce fut ce Jean Du Bue qui commanda la réave, avait servi comme son père e. A la descente des Anglais à la fait été blessé. Plus tard, à la rait, contre les mêmes ennemis, valcnr, si bien qu'un litstortcn rosse part du succès qui fut alors remporté contre les assaillans. Le comte de Chavagnac l'avait à ses eûtes à l'attaque de Saint- Christophe, et il était aussi à la prise de Montsarrat. Monté sur un navire de vingt-huit canons, il battit, dans la même campagne, un vaisseau anglais de cinquante-quatre.
Après le départ du marquis Dn Qucsne, on avait reçu à la Martinique le nouveau gouverneur, M. de LaYarenne, et son intendant, M. dcRicouard.Mal-
UARITIHE.
gré l'excellent accueil qui leur avait été fait, ils ne tardèrent pas à décréter des mesures attentatoires aux privilèges des plus considérables habitaas de l'ile. Les représentations commencèrent; mais les nouveaux venus se moquaient fort des représentations et persistaient. Cela parut d'une insolence impardonnable ; et comme tous ces propriétaires étaient des hommes de cœur et de naissance, des gens qui avaient tous porté i'épée, et qui ne comprenaient pas aisément qu'il leur fallût ployer sous deux inconnus, envoyés de préfé* rence on ne sait pourquoi, ils se concertèrent, et attendirent avec patience que M. le gouverneur eût commencé son voyage autour de l'ile, voyage auquel il était obligé. En etfet, le 17 mai, M. de LaVarenne et M. de Ricouard arrivèrent au quartier du Dbmant. Un planteur qui était du comploi les reçut chez lui; et le soir, lorsqu'ils étaient à table, mangeant et buvant avec ceux-là mêmes qu'ils n'avaient pas craint de braver, les portes s'ouvrirent avec fracas; une compagnie de milice, ses fusils chargés, ses enseignes déployées, ses officiers en tête, envahit la salie du repas. Le capitaine commandaauxdeuxEuropéensde se rendre. Quel fut leurétonnemcnt, on le devine. Toute résistance étaitimpossible.Audehors, dans l'ombre, luisaient les armes de trois cents miliciens. Le lendemain ils furent conduits au Lamentin : là était le quartiergénéral de la révolte. Plus de mille habitans de tous les quartiers y étaient réunis. On les attendait. Après quelques heures de conseil, M. Jean Dn Bue, lieutenant-colonel de toutes les milices, se présenta à M. de La Varcnne et à M. de Ricouard; il leur signifia que la colonie leur ôtait, au premier son gouvernement, au second son intendance, et qu'ils eussent à se soumettre. Le lendemain, le lieutenant-colonel fut investi de la dignité même de M. de LaVarenne, au milieu des acclamations d'une foule enivrée de son triomphe. On fit assembler la noblesse, les conseillers et les oniciers, et tous les grands propriétaires. M. le gouverneur et M. l'intendant furent mis en jugement; on proposa contre eux dilTérentes peines; mais songeant qu'après tout ils avaient été nommés par le roi, les notables décidèrent qu'on se contenterait de les embarquer et de les renvoyer à la France qui les avait vomis.
Restaient cependant les régimens royaux qui, n'ayant pas trempé dans la conspiration, auraient pu fort bien vouloir défendre MM. de LaVarenne et de Ricouard. Avant d'en venir à un combat, on leur députa plusieurs officiers recommandables, qui leur offrirent la vie sauve et une entière liberté, pour peu qu'il s'engageassent & ne tenter aurun mouvement en faveur des coupables; ce qui fut accepté. Les deux Européens ne s'étaient même pas concilié l'estime et l'affection des gens de leur' propre patrie. Le 23, on les embarqua ignominieusement, donnant ainsi un grand exemple du droit des nations contre les privilèges do
FRANCE MAWTIME.
la conquête. Le gouvernement de S. M. prît trèssagement la chose, comme elle la devait prendre. Il ratifia le jugement des nobles de la colonie , en laissant retomber dans loubli les deux insensés qu'il en avait tirés pour le malheur de là Martinique.
Il nous serait facile de continuer encore l'histoire de cette belliqueuse petite ile; mais, pour ne pas être obscur, nous serions obligé d'entrer dans des détails peut-être fatigans. La plus brillante époque fut, depuis, celle où elle prit une part si active à la guerre de l'indépendance américaine.
Aujourd'hui la Martinique est dans un triste état. L'existence des colonies, perpétuellement remise en question, en a banni toute joie, y a ruiné le commerce, et en a fait une sorte de maison attaquée par l'incendie, dont chacun s'échappe aussi vite qu'il peut : c'est une terreur générale. Le Fort-Royal est plus morne que jamais. Le flot a dégradé sa ceinture de bastions : rherbe y croît. Le Fort-Royal semble s'être croisé les bras pour mourir. Ses larmes, il ne les verse plus sar sa prospérité évanouie ; il les réserve à sa pauvre sœur, à cette belle Saint-Pierre, qu'il a vue jadis si brillante, si folle, si retentissante de fêtes ! et dans laquelle on n'entend plus à cette heure que ce lugubre cri : Aux armes ! Aux armes t
LomS DE MATNARn.
15^(0 €U00eiS^.
Colbert, ce ministre dont toutes les vues étaient sagement calculées, avait senti que, pour avoir une marine formidable , on ne devait pas se borner à sa composition matérielle; qu'il ne suffisait pas non plus d'avoir une force militaire imposante, mais que, si, pour l'obtenir, il fallait ou gêner ou suspendre la navigation commerciale , le but était manqué , puisque la première n'est instituée que pour la protection delà seconde. En effet, c'est celle^^i qui, par ses opérations nombreuses et variées , fournit au fisc le moyen d'alimenter celle-là ; il fallait donc trouver un moule qui conciliât les "besoins de toutes deux; qui, sans oppression et sans injustices, procurât aux vaisseaux leurs équipages en temps utile, et cependant laissât au commerce la faculté de continuer ses expéditions. Ce problème fut résolu par l'enrôlement des matelots.
Mais une idée de cette importance ne pouvait être légèrement adoptée , un essai fut jugé indispensable.
Un éditdel665 prescrivit un enrôlement pour les provinces d'Amiens , de Poitou et de Sain-
tonge. Cette opération fut confiée à M. Colbert de Ferron. Le succès fut complet, et l'enrôlement fut en conséquence ordonné pour toutes les provinces du royaume, d'abord en septembre 1668, et définitivement en avril 1670; l'établissement ne fut cependant perfectionné qu'en 1673. Un édit du mois suivant de cette année le confirma : il fut maintenu depuis par les ordonnances générales d'octobre 1674 et d'avril 1689. c C'est ainsi, ditValin, que par des soins assidus et en assez peu de temps»
Louis XrV, secondé par le grand Colbert, se vit en état, sans apporter aucune interruption au commerce de ses sujets, d'armer ces flottes redoutables, qui firent trembler plus d'une fois des puissances qui, jusque là, s'étaient attribué l'empire de la mer. >
A peine l'établissement commençait-il à se consolider, qu'une fausse mesure manqua de lui être funeste. Les places des commissaires des classes devinrent des charges vénales : de là des abus sans nombre. On ne tarda pas à s'apercevoir du mal ; on en revint à l'ancienne règle. Cet état dura cependant de 170S à 1715; alors on choisit les commissaires des classes parmi les gens les plus capables d'en remplir les devoirs , par leur éducation , leur fortune et leur conduite.
L'enrôlement des matelots, qui d'abord avait été déterminé par provinces , reçut bientôt une autre division. On répartit toute l'étendue des côtes entre cinq intendances de marine , à chacune desquelles on donna le nom du port désigné pour être la résidence de.^inteudans, et où il y avait un arsenal maritime. Chaque département était formé de plusieurs quartiers , chaque cpiartier de plusieurs syndicats, chaque syndicat de plusieurs paroisses. Tel fût l'objet de l'ordonnance du 3 décembre 17S6, qui fut modifiée par une autre dé 176S. D'après celle-ci, il y eut6départemeBs ail lieu de 5; les chefs-lieux des départemens furent Brest, 'foulon, Rochefort, le Havre, Dunkerque, Bordeaux; le 1«' divisé en 11 quartiers, le deuxième en 13, le troisième en 7, le Havre en 8, Dunkerque, en 3, Bordeaux en 9. Un port de commerce fut désigné pour chef-lieu de chaque quartier; cette division fut maintenue par l'ordonnance de 1776 : mais alors on fit des commissaires des classesun corps séparé de celui des commissaires des ports et arsenaux ; et comme le système consacré par l'ordonnance de la même année sur la régie des ports et arsenaux eut une très-grande influence» dans cette régie, sur les officiers de vaisseaux, ce système et cette influence durent s'étendre aux classes ; on créa donc des inspecteurs moroen- Unes; mais en 1781, on jugea plus utile d'avoir des inspecteurs sédentaires, et de partager avec eux les fonctions jusqu'alors attribuées aux corn* nûssaires.
ida
vum& UAftiTiuK.
Uœ nouvelle division eut lieu en conservani les six dëpartemeDS. Celui de Brest eut 20 quartiers; U se composait de toute la Bretagne, y compris le coars de la Loire jusqu'à Nevers. Celui d« Rocberort. comprenant le PoUon, la Satatonge, et le cours de la Cbarente jusqu'à Angouléme, fut divisé en iO quartiers] celui de Bordeaux en 15 quartiers, à partir de l'emboucliure de la Gironde (la rive gauche) jusqu'à la frontière d'Espagne, y compris lecours delà (kronne^ .toutes les côtes de 12quartiers. Celui es côtes de la Noravec le cours de la !. Enfin ta côte Nord me droite de l'ea»entre la Normandie et la Picardie, forma le département de Duakorque , divisé en 4 quartiers. Un commissaire des classes fut chargé de chacun de ces 70 quartiers, sous les ordres des iDteudau& ou ordoonateurs des 6 départemeos . pour tout ce qui coacernait la comptabilité, la navigation marchande et les Wdes d'équipage ; mais quant à ce qui re> gardiùt le classeneut,, les levées et les revues des marins, les commissaires devaient se con* former aux ordres des inspecteurs des bans.
On créa à cet effet un inspecteur-général de« classes, choisi parmi les officiers-généraux de la marine, A inspecteurs particuliers, dont 1 pour le département de Brest, 1 pour celui de T<wlon, 1 pour ceux de Rochefort et Bordeaux, 1 pour ceux du Havre et Dunlterque ; ils étaieat choisis parmi les capitaines de vaisseau retï< rés. Ces i inspections furent divisées en arron* dissemens auxquels étaient attachés, sous le lU tre de «hefs dei cAuiet, desofficîers choisis parmi ks capitaines ou lieutenaos de vaisseait en re> traite.
Tout cet échafaudage, dont six années d'expérience ne prouvèrent pas la solidité, disparut quand la révolution commença. Il serait super» flu maînteoant d'en rechercher et d'eu discuter les motifs, de faire voir quels inconvénieus en résultaient journellement, d'établir qu'ils ne procuraientaucun avantage, ni auxmarins, ni àl'Etat, lorsqu'ils chargeaient inutilement celui-ci d'une dépense considérable. La loi du 7 janvier 1791 supprima les inspecteurs et les chefs de classes; elle conserva les commissaires dont elle éiftblit les fonctions; elle définit le ctassenent, fit connaître comment on y était asst^etti et counmt il devait s'effectuer, de quelle manière les nartn» devaient être appelés au service de l'État, quand et ooBuneat lU en étaient dispensés.
D'autres avis, rendus dans les mois qui suivirent, déteminèrent la solde desgens de mer an service, leur avaDceutent, le» règles à suivre pour le leur accorder, les preuves d'inctruciioa
et de capacité jk produire potir obtenir les divers grades dans la loarûie militaire cidans celle du commerce^
Enfin la loi d'octobre 179S, plus connue sous la date du 3 brumaire an IV, donna aux chstes un nouveau nom d'inscripfion maritime, et maintint À peu près la mène forme d'admloistra- Uou, les mêmes règles de clasareœent et, de bvres.
Le décret impérial de l'année 1800 pd-escrîvit la division des côtes en préfectures maritimes. Cette division subit jusqu'en 1814 pea de changement, et seulement quant au siège de celle du 1" arrondissement, qui [ut placé tantôt à Dunkcrqne, tantôt au llàvre, tantôt à Boulogne, tantôt, et défiaitivcment,àChei4>aurg. Elle continua d'exister jusqu'à celle de 1814; on rétablît les inteodanoes , qiù furent de nouveau supprimées. — Pour en revenir aux préfectures :
Il en existe actuellement 5, dont les siége& sont :Breat, Toulon, Rochefort. Lorient elCherbourgisous les ordres des préfets, «nchef d'administration est chargé de la levée, et de l'eiBploi des gens de mer.
Chaque préfecture est divisée en trws arrondissemens, à la tète duquel est placé un administrateur qui, snivaut l'importancd de chacun,, a le grade de commissaire-général , de comuiA^ saire principal , on seulement celui de commissaire. Les quartiers sont à-peu-près ce qu'ils étaient quant au nombre, cependant un peu réduit, notamment par la suppression de plusieurs de ceux qui étaient sur les rivières de Loire et de Garonne. Chacun est sdministré, suivant son importance, par un commissaire, un sous-coflpmiasaire ou un commis principal de la marine. Pour continuer à faire connaiueee» divisions comme nous avcaa commencé, nou^ donnerons celle qui suit :
Les quartiers ont pour chefs-lienx les porta militaires fournissant peu à la navigation mar.» chaude. Les novices et les monsses qu'ils pr<>> duisent se forment presque tous à bord des bAtimens de guerre; et c'est là, chacon le sait, la pépinière la moins fertile pour le recrutement des classes : la véritable source des bons marins est la navigation du commerce. C'est dans les . voyages de long cours qu'ils prennent cette habitude de la mer, cet endurcissement à ta fatigue, cette fermeté de caractère , ce conrage inébranlable qui fontbravertous les dangers, et rendent le matelot l'homme lo plus -étonnant et le plus digne d'admiration de tous ceux qui composent les diverses classes de la société. Les matolois picards et normands, et, parmi ceux^^i, ceux des quartiers de Dieppe et de Granville étaient considérés comme les pifls prompts et les plus adroits.
Cependant la longue guerre de la Bévolutioii
avait privé la FraïUK^ d'im grand nombre de ses marins; il fallait néanmoins pourvoir au service des vaisseaux; on affecta à la marine une partie de la conscription I prise sur la population des eûtes; et comme cette ressource fut bientôt in* suffisante, la marine eut, comme les autres corps de Tarmée ^ sa part dans la conscription gêné* raie de la population française.
- Bien qu'il n^ entre. point dans le cadre de cette notice de donner, des développemchs qui vien-^ draient se classer naturellement dans un article sur la création des équipages de ligne , nous ne pouvons cependant nous empêcher de terminer par cette réflexion :
£)n général, peu de jeunes gens appelés par la conscription au service des vaisseanx dé guerre » conlinuent 1^ naviga^on et se font clas^ ser après leur libération ; c'est l'effet de toutes lea voe^ions forcées, et c'e«t surtout à Vétat de marin que cola s'applique. Quand le terme de leur eutgagement de conscriptiçn est arrivé » ils reUHirnent à leurs anciennes babi» tudes soeiale»* dans les départemens de l'ifr^ térieur , d'où ils étaient venus sur les côtes , sans avoir jamais vu la n^er pendant les vingi premières années de leur vie t ^^^^ ^voir la plus légère idée d'un vaisseau,» et encore moins de tous tes détails qui le composent. Ils ne se sond pas livrés par goût k la navigation ; ils ne voie«( pas, apràs leur devoir militaire rempli^ la pers^ pective d'un bénéfice Ciommeroial qu'ils n*ont j>ii màme entravoir* Leur intérêt particnUer, ee ittobile de toutes les aoiions des bommes i n'es^ pas senti après des années fatigantes passée^ dans le dégoJkt d'un état dcMut ils n'ont vu tfue le o^té pénible, et qu'iU fturaieni aimé peut^^tre s'ils «'avatent pas été fore^ de s'y Uvrer. Loki de courir de nouvelles ebancea de dangers * qnî seraient eompenséea psr des cbanoes de'for* tune, ils ne désirent» pour la plup^t, que le rer tour à Fexercioe des professions aui^quelle^ ils s'étaient livrés durant les précédentes^.annéea de leur existeiaœ.
Combien en diffère le véritable matelot I ffh miliariaé avec la mer dès sa plus tendre enfance, l'air salin est le premier qu'il ait respiré; 1q bruit des vagues est le premier qui ail frappé ses oreilles; les bâtimens navigans sont lea premiers objets qui aient frappé ses yeux : à peine a*t^l pn tonner quelques pas,. qu'il a parcourules grèves; à peine ses forées se sont^eUes développées qu'il les aessayéesdanslcs embarcations. Les heureux retours qu'il a vus s'effectuer to«is les jours , VoBi enbardi ; il a vu traverser l'Océan ; ébloui par la perspective des riohcsses, il a voulu imi-^ ter ceux auxquels le métier de la mer les avait procurées. Il s'est £ait classer ; maïs son classe^ ment a été volontaire, il ne l'a eontraeté que de plein gré et après avoir navigué quelques années en toute liberté et sans a^cun ongagement. Diif^
VARITIMfi. tg|
lors sa vie entière est consacrée à la navigation* etcen'estqu'en cessant de vivre qu'il cesse d*étr4 marin* TnouASt
AnoUa oonmîcMire de aHiriuo,
LA
€m0nnUte 93.
La Canonnière 95 devait escorter, de Perros h l'Ue-de-Bas, sept à huit navires chargés de grain« et destinés à approvisionner les magasins dea vi« vres de la marine au port de Bre^t«
Notre canonnière était une de ces embarea** tions longues et plates que Napoléon avait ^t construire par milliers, pour ojpérer cette gigsoH tesque descente que tant de circonstances firent manquer. Plus tard on avait cherché à utiliser les grandes chaloupes de la flottille, en leur plantas^ une haute mâture de brick de guerre^ et en rexn^ plaçant leurs trois fortes pièces de 36 par une douzaine de petits canons de 4 ; ^llee qui, étroi-* tes et longues, ne calaient que quatre à cinq pieds d'eau ! Plusieurs de ces pauvres chaloupes canons nières, si fastueusement gréées, chavirèrent sous le poids de leur haute nature» et payèrent bieii cruellement mnsi l'honneur d'avoir vouUi s'égalei? §iu^ grands bricks de l'Etat.
Aussi fallait'-ij voir W vigilance ane mettaient les officiera embarquéa #ur cea bat^Baux , si peif stablea^ à prévenir les moindree grains ( A peine un nuage ^'élevait^îl un peu rapidement sur l'h^^ rizon ; à peine la brise ^enaitHgUe j^ verdir b mer» ou à frémir dans le gréement, qu'on amenait tout ^ bordy de peur de faire chavirer la barque sous l'effort de la risée« On savait qu'il y allait de la vie, et c'était avec prudence que 1 on jouait sur les flota cette partie dans ^quelle Texistenee de tout un équipage est mise si souvent en jeu.
Les vents étaient au sud-est lors^e nous ap<» pareillâmes de Perros avec notre petit ponvoi« Le matin on s'était assuré, en montant au semaphorp, guindé sur la partie la plus élevée de la côte» qu'il n'y avait aucun ennemi en vue. La plus parfaite tranquillité régnait au large sur les fiots : la brise était ronde^ la journée parais* sait devoir rester belle. En un clin d'ceil nous fù* mes sous voiles» laissant lea Sept-Ues par notre côté de tribord, et longeant» avec nos bâti^ mena bien ralliés, la côte de Lannion par ba^ bord. Les roehers arides que blanchissaient de belles vague» éiineelantes au soleil de mai défi* laient déjà à nos yeux, et à chaque minute le^ formes luzarrea du rivage changeaient d'aspect et de perspective. Rien n'est plus piquant» soua un ciel serein, qii^ de voir ainsi la terre se meta** morphoser sans eesse, et revêtir les couleurs e^ lea Gonfigurationa lea plM 4ivenes« Ce$t un va^
panorama que la mer encadre avec son mirage, ses rians fantômes, et dont le navire est le centre. Aucane illusion d'optique ne peut rendre ce spectacle , si indifférent quelquefois pour les gens qui se sont fait une habitude de naviguer au milieu des miracles de perspective et des prodiges de rOcéan.
Vers midi, le vent, qui depuis notre départ avait paru vouloir tomber, passa définitivement au sud, en faisant défiler, sous le ciel devenu grisâtre, de gros nuages chargés de pluie. Une brume épaisse s*étendit, comme un rideau, sur le groupe des Sept-Iles que nous laissions déjà derrière nous, et sur la côte qui ne se montrait plus à rhorizon que comme un banc de fumée. La brise, qui nous poussait au large, nous contraignit de louvoyer, non plus pour nous rendre à rile-de-Bas, mais bien pour tâcher de gagner un mouillage à terre.
Notre capitaine, brave officier, élevé dans les dangers de sa profession et accoutumé à supporter toutes les contrariétés du métier, se montra soucieux dès cet instant. Il nous ordonnait avec inquiétude de bien regarder autour du navire. Il semblait prévoir l'événement que le sort nous réservait.
Quant à nos pauvres bàtimens du convoi, ils louvoyaient aussi en ayant soin de ne pas nous perdre de vue. Ils paraissaient èraindre l'approche, de quelque croiseur, et rechercher par instinct notre protection contre tout événement possible ; car alors les croiseurs anglais ne manquaient pas de rôder, en vrais loups, autour des bibles troupeaux de petits bâtimens que nous nous hasardions quelquefois à faire sortir de nos ports.
A dix heures on vint nous annoncer que le déjeuner était servi dans la chambre. Le capitaine ne voulut pas descendre : l'officier de quart resta sur le pont pour lui tenir compagnie et pour faire virer de bord la canonnière, chaque fois que le pilote-côtier venait conseiller d'envoyer vent devant.
Nous étions assis depuis quelques minutes autour de la table du déjeuner, lorsque nous entendîmes sur le pont un mouvement extraordinaire. Nous montâmes tous. Ceux des navires du convoi qui se trouvaient à terre de nous, venaient de laisser arriver à plat sur la canonnière. Malgré l'épaisseur de la brume, ils avaient aperçu au vent à eux un grand navire qui ne faisait pas partie du convoi. Nous jetons les yeux sur le point qu'ils nous indiquent. La parole nous manquait pour nous dire l'un à l'autre ce que nous venions de découvrir...
Une haute voilure de brick nous apparaît dans la brume, sous une forme aérienne. Cette voilure, avec ses contours imposans, filait avec vitesse, comme un gros nuage noir que le vent aurait poussé silencieusement au-dessus des flots. Bien<«
tôt le brick, que nous ne voyions pas encore par son travers, laisse porter sur le groupe des navires que nous escortions. C'est probablement le corsaire le Jean-Bart, disons-nous, qui, mouillé depuis long-temps à l'Ile-de-Bas, s^ra parti ce matin pour retourner à Saint-Malo. Nous nous flattions trop ; mais comment penser qu'un bâtiment ennemi osât, avec un temps pareil, approcher aussi près d'une côte aussi dangereuse!
Comment supposer que sur ces mers, où quelques heures auparavant nous n'avions pas vu un seul navire, un brick anglais fût parvenu aussitôt à se placer sous terre? On ordonne le branle-bas de combat à notre bord. Le capitaine passe sur l'avant, un porte-voix à la main. Il crie[ aux bâtimens du convoi : Continuez de louvoyer, et 8% l'un de vous amène pour le brick en vue, je le coule à fond.
Le moyen de choisir, si c*est un bâtiment ennemi? Coulés par le brick s'ils n'amènent pas, on coulés par notre canonnière s'ils amènent, nos navires se décident toutefois à louvoyer pour regagner la côte. Notre anxiété ne peut se peindre, nous si faibles et surpris au large par un navire qui parait être si fort ! Qu'allons-nous devenir?
Il n'était que trop fort, en effet, ce brick qui déjà nous laisse voir une batterie très-haute, audessus des lames qui clapotent à peine au ras de ses sabords, ouverts comme une gueule béante qui s'apprête à vomir du sang et de la flamme.
Notre malheureux capitaine sentit qu'il fallait se sacrifier pour sauver le convoi qui lui avait été confié. Il ordonna de commencer le feu et de pointer juste.
Deux ou trois grosses lames passent sous la canonnière ; on attend l'embellie, le navire sera plus stable. Ce moment arrive, et nous envoyons par tribord cinq coups de canon de 4 au brick anglais, qui parait à peine en être effleuré. Cette agression semble le mettre à l'aise ; il revient un peu au vent, en nous laissant voir à sa corne la queue d'un large pavillon rouge ; puis après nous entendons éclater, au milieu d'un nuage de fumée blanche que vomit sa batterie, un lourd coup de foudre. Des cris partent de notre bord; la mitraille a sifflé à nos oreilles : elle a frappé plusieurs de nos hommes. Un mât de hune tombe : le capitaine hurle au porte-voix : Enlevez les bkêsés! feu tribord ! Nous faisons feu ; mais le fracas de l'artillerie du brick couvrait le bruit de nos petites pièces. Le combat est engagé : le brick nous approche à demi-portée de pistolet ; il masque son grand hunier pour ne pas nous dépasser, et, ^ns cette position, les sifflets perçans des maîtres se font entendre : c'est le moment fatal. Une grêle de boulets et de mitraille tombe sur notre pont, balaie nos gaillards et nos passavans. Cette position n'était plus tenable ; et, loin d'amener» notre capitaine nous fait entendre au contraire ce cri terrible : A l'abordage l à l'abordage/
FRANCE
Dans un moment de calme et d'affaissement»
une petite voix vient glapir au panneau. C'est un mousse qui crie : Nous coulons 1 nous coulons 1 la cale est pleine d'eau l Les boulets de 52 du brick, pointés à la flottaison, nous avaient percés de part en part : chaque projectile avait fait deux trous par lesquels Teau entrait par notre cale comme dans une citerne.
La barre de la canonnière est poussée à bâbord ; le capitaine lui-même aide les timonniers à faire ce mouvement ; avec Taire que conserve encore le navire a moitié coulé, nous revenons au vent et nous abordons le brick qui nous présente le travers. Mais qui montera à Tabordage ? il ne reste tout au plus que quinze à seize combattans sur notre pont, de tout un équipage de cinquante hommes. Les Anglais prennent le parti de descendre à notre bord : ils tombent par groupes sur nous. Notre capitaine, furieux, se précipite devant eux : un coup de sabre lui fait voler le som» met de la tète ; deux coups de feu retendent mort. Les briquets voltigent sur nos tètes, les coups de feu pleuvent de tous côtés. 11 n'y a plus que des morts, des blessés et des Anglais sur notre canonnière, qui menace de couler avec les vainqueurs et les vaincus. Le brick s'éloigne d'elle, laissant, à notre bord les deux tiers de l'équipage qui nous a mitraillés, hachés et coulés.
Bientôt heureusement les embarcations du brick iSont mises à la mer : elles recueillent nos blessés. On nous transporte à bord du b&timent ennemi. Le capitaine anglais nousreçoit avec flegme, avec un peu de dédain même : ses hommes étaient occupés à fourbir les batteries des caronades qui venaient de nous foudroyer, et à enlever sur le pont les taches du sang que notre feu avait fait couler. Le navire qui venait de nous traiter ainsi se nommait le Scylla, capitaine Arthur Atchisson. Il avait vingt caronades de 32 en batterie, et cent vingt-cinq hommes d'équipage : il n'en fallait pas tant pour nous.
Le capitaine Atchisson fit appeler notre second, qui n'était que légèrement blessé : il ordonne à un grand homme sec, qui parlait français , d'adresser à cet officier les questions suivantes :
f Pourquoi avez-vous résisté avec si peu de monde et un navire si faible, au brick que vous voyez ?
— Parce qu'il a plu à notre capitaine de le faire. Dites à votre commandant que je suis son prisonnier, mais que je n'ai aucun compte à lui rendre.
— Le capitaine Atchisson m'ordonne de vous demander quelle était votre intention en cherchant à l'attirer sur les roches de Kéraliès?
— Notre intention était de vous faire vous jeter sur les rochers, et de nous donner le plaisir de vous voir vous noyer en nous sauvant.
p— Le capitaine me dit de Vous répondre qu il
connaissait la côte tout aussi bien que vous, parce qu'il a à bord un pilote français.
— Et quel est ce pilote ?
— C'est moi.
— En ce cas, dites à votre capitaine que vous êtes une lûche canaille, et que je vous méprise trop pour répondre désormais aux questions qui me seraient faites par la bouche d'un traître de votre espèce. »
Le commandant anglais, devinant le sentiment que venait d'exprimer notre second, le retient par le bras et l'attire avec lui sur l'arrière, en ordonnant qu'on aille chercher le master.
Le master parait : il s'exprime assez bien en français. Après avoir causé un instant avec son commandant, il dit à notre second:
c Le commandant me charge, monsieur le lieutenant, de vous présenter ses excuses, et de vous assurer qu'il méprise, autant que vous pouvez le faire vous-même, le pilote français à qui vous attribuez avec raison votre perte. C'est un traître dont nous nous sommes servis, mais que l'on paie et que Tonne peut estimer. Pendant tout le temps que vous passerez à bord, il lui sera interdit de paraître sur le gaillard d'arrière : c'est l'ordre du capitaine Atchisson, qui m'invite aussi à vous de* mander si vous voulez lui donner la main et accepter sa table. > Nous vîmes, après ces paroles, notre second et le capitaine anglais se donner affectueusement une poignée de main.
Nous fàmes traités à bord de la Scylla avec tous les égards possibles.
Quant à notre pauvre canonnière, quelques heures après notre combat, elle coula, malgré toutes les peines que s'étaient données les Anglais pour la maintenir sur l'eau comme un trophée de leur victoire : elle coula avec nos morts sur le pont ! Le navire, que ces pauvres gens avaient défendu jusqu'au dernier soupir, leur servit de tombeau, et le pavillon, que per« sonne n'avait songé à amener, disparut au bout du pic, sous les flots que le sang de tant d'hommes avait rougis...
Pendant la nuit, à l'heure où les Anglais nous croyaient endormis, nous entendîmes sur le pont le bruit sourd de plusieurs voix qui semblaient réciter des prières ; et puis ensuite on faisait silence, et des objets qui paraissaient d'un grand poids étaient lancés à la mer : c'étaient leurs morts que les Anglais jetaient ainsi par-dessns le bord, mais avec mystère, pour nous cacher le mal que nous leur avions fait dans ce combat si inégal : c'était là une de ceseoquetteries deguerre, que l'on n'épargne pas même aux vaincus.
Trois jours après notre action, nous fAmes plongés, blessés, sans effets, sans secours, dans les prisons de guerre de Plyroonth.
Ed. CoBBiiRE.
FRANCE MAWTÎMÉ.
i^mmn.