‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 40 sur 70 · Tome · texte numérisé non relu

Tome

MARm!iîE;

Un autre trait de géncrosîië marqua la conduite de La Pérouse dans le cours de cette expédition. Le gouverneur du fort d'York était un officier nommé Hcame. Dans l'année 1771, étant déjà au service de la compagnie d'Hudson, il avait entrepris d'explorer» l'intérieur du pays. Dans ce voyage, qui dura deux ans, il avait découvert la ririère de la Mine de cuivre {Copper-mine River) ^ atteint les bords de la mer Glaciale, et était revenu après avoir éprouvé tout ce que la faim et la rigueur du climat pouvaient offrir de plus lïorrible. Lors de la prise du fort d'York, le journal manuscrit du gouverneur Hearne fut saisi comme propriété de la compagnie; cependant, sur ses vives instances, La Pérouse consentit à lui rendre cet intéressant manuscrit, mais à la condition expresse de le faire imprimer et publier aussitôt après son retour en Angleterre. Cette condition ne fut pas remplie, non sans doute par un manque de foi du gouverneur Hearne, mais plus probablement parce que la compagnie d'Hudson, jalouse de conserver le monopole du commerce dans ces pays inconnus, s'y opposa. Au reste, il n'y a plus rien à regretter à cet égard depuis la publication du voyage de Franklin, qui a parcouru ré* cemment les mêmes contrées et poussé plus loin ses découvertes.

i. T. Parisot,

Ancien officier de marine, chef et fondateur de la section historique du dépôt de la marine.

Ce Jllatd0t.

Si vous saviez comme les mœurs maritimes sont neuves et piquantes ! comnie c'est chose singulière, curieuse et digne d'étude que l'inlérieur d'un navire I

Un champ digne d'étude surtout, ce sont, et ces habitudes, ces affections, ces haines, florissant sur de frêles planches ; et tous ces caractères ûpremcnt mis en relief par l'isolement, par la concentration; et cette physionomie morale d'un peuple, accusée là plus vigoureusement que partout ailleurs, parce que, dans cette vie incessamment périlleuse, l'homme, moins usé par les coutumes d'une civilisation décrépite, reproduit plus vivement le type imprimé à chaque race par la nature.

Et les matelots!... quelle nation pour celui qui comprend, qui suit encore ces âmes profondes ! C'est un peuple puissant et faible : tantôt furieux comme un soldat par un jour de pillage, tantôt timide et naïf comme un enfant, quand son navire est mollement balancé dans le calme ; en nier, calme et éprouve, supportant les privations

FRANCE

avec un dédain, avec une fermeté stolque; à terre, se plongeant dans tous les excès, s'adonnant à tous les plaisirs avec une ardeur qui ne peut se comparer qu à la vigueur d*organisatiou déployée en de délirantes orgies ; à bord, couchant sur le pont, mangeant dans le feu; à terre, poussant les recherches de lameubleraent et le luxe dé la table à un degré inouï, dissipant en huit jours le fruit de deux ans d épargnes involontaires.

Et au fait, le matelot, ce pauvre homme, ne doit-il pas oublier dans un joyeux festin qui finit avec son or, et ces longs quarts de nuit, pendant lesquels il frissonnait sous le givre ; et ces heures de tempête, quand, balancé sur une vague, il voyait, en souriant, le gouffre qui menaçait de l'engloutir ; et ces jours nécessiteux où, prisonnier dans un faux -pont étroit et malsain, il a manqué d'air, d'eau, de pain, d'espoir et de lumière?...

Pauvre homme, demain il n'aura plus d'or!

demain plus de vin fumant et généreux, plus de lit moelleux, de bonne fille rieuse et folle ; demain plus de ces gais spectacles qui épanouissaient sa franche et joviale figure, toujours bourgeonnée, empourprée, rayonnante !

Plus de tout cela!...

Demain, pauvre matelot, tu embrasseras ta vieille mèrp, en lui remettant scrupuleusement une part sacrée de tes épargnes ; car une belle marchande, aux yeux brillans, aux cheveux noirs, aura beau te vanter encore la qualité supérieure de son grog, le parfum de son tabac et ses mets appétissans : c Que j'avale dix brasses de cûble si je touche à cette somme : cesl la part de ma mère!,.. > diras-tu en fermant vite ta longue bourse de cuir. Maintenant tu vas t embarquer de nouveau! maintenant une vaillante frégate, une discipline sévère ! — Largue les voiles ! serre les voiles en haut ! en bas ! du biscuit dur, de Teau corrompue, et des coups si tu bouges!...

Eh bien! il regagne son bord en chantant, sans un regret, sans un soupir. Pendant les huit jours si brillamment coloré par des plaisirs sans nombre, il s'est fait des souvenirs pour les deux années qui vont s'écouler; pendant de longues nuits, sans sommeil, il se rappellera ses jouissances une à une ; il s'isolera du présent en se plongeant dans ses pensées; il retrouvera au fond de son âme je ne sais quel parfum de vins, quels souvenirs de femme, quels vagues reflets du temps passé, qui le dédommageront de ces affligeantes réalités.

Tel est ce peuple essentiellement bon; mais joignant la fierté d'un Ecossais à la naïve bonhomie d'un Breton; courbant patiemment le dos sous un coup de poing, mais poignardant pour un soufflet; passant de l'extrême joie à l'extrême chagrin, sans rien perdre de la vivacité tie ces deux sentimens; à bord, dune gaîté douce et

mélancolique, d'une inuigination ardente, sans cesse entretenue par une vie sédentaire et par des récits dont la grossière poésie ne manq^e ni detrangeté, ni de grandiose; être complexe, multiple enfin! vivant d'anomalies et d'oppositions, mais par-dessus tout imprégnant sa vie entière d'une insouciante et railleuse intrépidité, qui lui reste toujours malgré tant de dangers connus, après tant d'années d'une existence qui n'est elle-même qu'un long péril.

Eugène Sue.

Supplice tue ia caU.

Il n'est aucune réforme dont la réalisation soit aussi lente et aussi pénible que celle de la sanction des lois criminelles. Le contrôle des intérêts particuliers est toujours actif pour améliorer les institutions politiques ou civiles, tandis que le mépris attaché au crime ne permet qu'au philosophe 'de provoquer l'attention du législateur sur les exagérations et les monstruosités des dispositions pénales.

Combien a-t-il fallu de temps pour abolir la question et les tortures contre lesquelles protestaient non-seulement l'humanité, mais encore la justice?

Combien en faudra-t-il pour repousser le fer tranchant de notre loi? combien pour effacer les taches de sang qui souillent encore les pages de nos codes?

Malgré la réprobation dont l'opinion publique frappe parmi nous les sévices corporels, ceux surtout à qui les douleurs impriment le caractère de supplice, quelques-uns de ces vestiges des temps barbares sont encore empreints dans la législation qui nous régit.

La civilisation a eu beau adoucir nos mœurs, elle n'est point encore parvenue à détruire si complètement l'ancien système, qu'il n'en survive encore quelques mots dans le (Uspositif de nos nouvelles lois.

La marine est restée, surtout dans cette voie, étrangère au mouvement d'amélioration et de progrès qui entraîne le siècle. Dans ses réglemens spéciaux , règne toujours le mode de répression sur lequel reposait le régime disciplinaire de ses premiers temps.

Nous pourrions étayer notre remarque d'exemples récens, nous préférons emprunter à la dernière année de la Restauration un jugement qui sera d'autant plus concluant en cette matière que le vague et l'insuffisance de la loi permettaient facilement de soustraire le délit à l'application de la peine.

Le Félix, un des jolis trois-mâts que les armateurs de la place de Marseille équipent pour l'exploitation des Antilles, se trouvait au mois de jaa-

vier 1850 sur la rade de Saînt-Pierre (Martinique), où tous les navires consignés pendant Thivemage par les ordonnances du gouverneur, dans la baie du Fort-Royal, étaient revenus Joyeusement former leurs lignes d'embossage.

Dans ces jours où le navire attendant son'cfaargement, laisse aux matelots des loisirs dont le prix est souvent doublé par la faculté d'aller à terre, deux hommes regagnèrent un soir le bord dans un. état d'exaltation qui ne prouvait rien moins que leur abstinence.

Or, si le caractère provençal révèle quelquefois sa violence, à travers même la brute bonhomie du matelot, c'est certainement lorsque l'esprit de l'alcool fouette son sang méridional; il n'est donc pas étonnant qu'un officier qui voulut sévir contre les deux loups de mer marseillais, ait trouvé dans l'accueil qu'ils firent à son intervention disciplinaire la matière d'une plainte dont fut saisi, dès le lendemain, le commandant de la frégate la Nymphe, alors en station dans ces eaux.

L'affaire était sérieuse. Ces questions de hiérarchie, d'une haute importance disciplinaire dans toutes les circonstances, prennent dans la nature même de la navigation un nouveau degré de gravité. C'est sur le respect dont l'opinion de l'équipage entoure son grade, que le chef trouve toute sa puissance ; en dehors de la surbordination la plus complète, il n'y a point de navigation possible sur des mers où le commandant ne peut faire appuyer son pouvoir par l'intervention des tribunaux ou de la société.

Outre le délit de désobéissance à un officier dans l'exercice de ses fonctions, que constata la sentence, l'accusation arguait encore contre les deux marins du crime de voies de violence envers un supérieur.

Un conseil militaire fut assemblé. Ce tribunal s'étant adjoint comme assesseurs plusieurs capitaines au long cours, les débats s'ouvrirent sur cette affaire.

L'instruction et le jugement s'agitèrent dans le cercle d'une, législation où tout était incertitude, insuffisance ou lacune, pour des hommes surtout qu'une étude spéciale n'avait point versés dans la connaissance des lois, ordonnances et réglemens qui forment notre code maritime. Cependant, après une discussion où les antécédens furent constamment invoqués pour éclairer et appuyer l'interprétation des textes, le conseil, basant son arrêt sur les articles de loi qui, en assimilant le délit d'insubordination commis sur les bâtimens du commerce à celui qui a lieu sur les navires de l'Etat, les placent sous le coup de la même pénalité , condamna les prévenus à recevoir deux coups de cale.

L'arrêt de cette juridiction maritime ne pouvant être suspendu ni par un appel ni par un pourvoi , le supplice ne fut retardé que de deux jours.

Le matin, le mouvement qui régnait sur tous

les bâtimens de la rade ainsi que sur les quais annonçait que cette journée devait amener pour l'ile un spectacle insolite. Les créoles et les mulâtres se portaient en foule vers le débarcadère et sur la plage. Les noirs sillonnaient la surface bleue de la mer avec leurs légers esquifs formés de troncs' d'arbres creux, où, pour quelques pièces, ils recevaient et promenaient les curieux. C'était une agitation universelle qui n'atteignit son plus haut degré que lorsque les horloges de la ville frappèrent midi.

A cette heure , un signal de la Nymphe appela à l'ordre les embarcations des navires marchands.

Un canot monté par un officier et par quatre hommes se détacha alors de chaque bâtiment national ou étranger, et nagea vers la frégate fran* çaise.

Lelieutenant de garde, embarqué dans une yole coquette, les forma, à mesure qu'ils arrivèrent, en un cercle assez étroit pour que tous les marins qui les montaient pussent être témoins de l'exécution qui se préparait. Le pont et les gaillardsr de la Nymphe n'offraient cependant encore aucunes dispositions autre que celle du pavillon, qui pussent la faire soupçonner. On ne voyait circuler sur les passavans que quelques-uns des hommes de bordée.

Mais un coup de sifflet du maître d'équipage s'étant fait entendre, tous les matelots montèrent sur le pont et se rangèrent tribord et bâbord en deux lignes parallèles; au même instant un détachement parut en armes, et quatre fusi- Uers amenèrent les deux paliens.

L'un d'eux, le plus âgé, promenait ses yeux sur ses camarades avec un air d'abattement impassible; l'autre, à sa pâleur, devait être sous l'impression terrible dont le supplice qu'il allait subir s'entoure dans les récits des matelots.

Les tambours annoncèrent leur présence par un roulement funèbre, qui ne cessa que lorsque le commissaire, ayant suspendu la marche des deux condamnés au pied du grand mât, se disposa à lire à haute voix leur sentence.

Le silence et l'effroi étaient universels, même dans les cœurs des vieux matelots dont l'existence s'était écoulée tout entière au milieu des dangers.

L'arrêt prononcé, deux quartiers-maîtres s'emparèrent des coupables, dont les mains furent attachées au-dessus de la tête. Un bout de bois fixé au bout du cartahu, cordage qui devait les enlever à l'extrémité de la grande vergue, fut alors amarré tranversalement sous leurs pieds , auxquels fut attaché un boulet.

Ces dispositions faites, tout fut prêt pour l'exé-* cution.

Feu! s écria l'officier de garde; un coup de canon ayant annoncé à la rade et à la, ville le moment du chàti^teAt, le pavillon de justice, cou*>

rant le loog de sa drisse, fut se frapper à la tête du mât de misaine, pendant que trente matelots, rangés sur le oartahu^ hissèrent avec rapidité les deux coupables que Von vit successivement suspendus aux extrémités de la grande vergue. La corde larguée, les deux malheureux, tombant de tout leur poids, augmenté de celui du boulet attaché à leurs pieds, plongèrent dans la mer, d'où ils furcQt aussitôt retirés pour y être plongés une seconde fois.

Lé silence qui dura pendant toute cette scène terrible ne fut troublé que par les cris des patiens et le bruit de la mer que, daus leur chute, fouettaient leurs corps.

Un nouveau roulement de tambours annonça que Texécution étajt finie.

Pendant que les embarcations, rompant leur ^gne circulaire, regagnaient à la rame ou la rive ou leurs bàtimens, quatre hommes transportaient les deux malheureux presque mourans au poste, où les chirurgiens les attendaient pour leur pro« diguer les secoura de Tart. -* 48301....

MaMme ^mûx^ev.

AVENTHJKE PS

Par une de ces belles soirées de décembre,— soirées douces, tièdes et parfumées, qui suivent la saison de Thivemage dans la nature caraïbe,-^ une jeune femme, assise sous un berceau, que formaient avec de belles lianes en flenrs plusieurs pieds de jasmins jaunes, dont les jets déliés, se guindant jusqu'au sommet d'un bouquet d'ourra- U$, allaient mêler des fleurs d'or à leur feuillage embeaumé, semblait plongé dans nne de ces rêveries apathiques qui naissent d'un ennui chronique ou d'une longue souffrance.

En vain son nari cherchait-il dans sa tête et dans son cœur les plus douces émotions et les plus rians espoirs pour dissiper cette sombre tristesse ; en vain appelait-il à son aide les affections les plus puissantes sur le cœur d'une femme : c'était à peine si ses paroles parvenaient à faire passer sur les lèvres de celle à laquelle il les prodiguait un de ces vagues mais dolens sourires, qui démontrent mieux que les protestations les plus longues l'impuissance de ces consolations.

€ Sois raisonnable, mon amie, lui disait-il ; tu » sais que notre séjour en ces lieux n'est point un 1 exil éternel ; l'exploitation de ces terrains fét coQds peut, en quelques années, tripler notjre > fortune ; ces vastes savanes sont déjà couvertes » de plantations qui ne peuvent tarder à réaliser

9 nos espérances. Toîs ces champs de cannes en- » doyer sous la brise comme uue mer de verdure

> dont leurs aigrettes argentées semblant le* n cume. Respire les parfums que le vent nous

> apporte de ces plans de cafiers fleuris. >

Mais la jeune femme, que le mal du pays rongeait au cœur, reportait toujours ses yeux sur ta crique,-»-où une petite goélette démâtée se berçait au branle des lames comme un nid d'alcyoa . ou de satanique, — et un pix)fond soupir s'écbap* paît alors de son sein.

M. Denoyer, dont l'existence languissante de cette femme aimée assombrissait le caractère, lui prit alors la main avec tendresse : elle reporta ses regards mélancoliques sur lui.

c Et puis, continua<-t-il, nos plus douces afféc* » tiens ne nous ont- elles pas suivi sur cette plage; 9 la vue de nos enfans ne suffit-elle pas à ton » bonheur? — Voisrles, ces chers enfans, comme » ils se développent; comme leurs joues se colo«

> rent au milieu de cette puissante nature , de

> cette belle natnre où tout est fleur jusque dans 1 le plumage des oiseaux, où tout est harmonieux

> jusqu'au frôlement de l*air à travers les touffes » de fleurs. >

Ce disant, il lui montrait du geste et des yeux un jeune enfant qui, sautillant et joyeux, poursuivait, à l'ombre des plantins et des palmiers, ces beaux scarabées des régions torrldes, diamans de l'air, qui semblent emprunter au soleil tropical les plus riches couleurs de ses rayons; et plus près d'eux une jeune négresse qui, assise sur une herbe épaisse, tenait, sommeillant entre ses bras, un autre enfant tout jeune, et frais, malgré $^ nature créole, comme les plus frais enfans de notre zone tempérée.

€ Gomment donc, ajouta-t-il encore, cette ha-

> bitation neuve , qui s'harmonise si bien avec

> cette nature, la naissancede notre petite Marie,

> ne Ta-t-elle pas consacrée à tes yeux?f

Et la jeune femme, heureuse un instant de ce bonheur de mère où s'efface toute souffrance, oubliait ce long ennui, qui ne tardait pas pourtant à venir la reprendre.

Cette scène se renouvela bien des fois avant de déterminer M. Denoyer à sacrifier aux désirs de sa femme les puissans intérêts qui le retenaient à Samana. il entreprit d'abord de dissiper cette atonie par des promenades dans les parties les plus curieuses de cette magnifique baie de Saint-Domingue ; mais son épouse ne trouva dans ces promenades que de la fatigue, et le marasme où elle était plongée fit de nouveaux progrès^

Ce fut alors que, redoutant qu'un plus long sé^jour dans ces lieux ne lui devint fatal, il s'empressa, malgré les pertes que 'cette opération de^ vait faire subir à sa fortune, de réaliser ses nouvelles plantations, et se disposa à regagner le Cap- Français, dont il était parti dix-huit mois auparavant.

FBAKGK MAÏUTWW.

h^ petite goélette,^ qui left ^v^t déposée sur ce$ bords, fut réparée des avaries que le choc des lapes et le roulis &9r lef grèves avaient causées à sa parèue. Lés deux mats se dressèrent sur le peut, avec leurs flèches légères jouant |^$ m^ts de hune, ïout ce que possédait M. Deuoyer fut lùentôt arrimé dan^ la cale. La petite em))Hr€atiou, espaliuée avec soin , allait prendre la mer, lors^ que le capitaiue Verrier, pi'èt, comme le planteur français, à quitter cette baie espagnole» viutàson babitation avec deux matelots.

Les derniers temps de Tbivernage avaient été très-durs. Dans un des oumgans qui ««'étaient suc* cédé avec une violence si dangereuse sur cette per tigrée d'îles et de roebers, un brick anglais vivait été jeté sur cette côte; huit hommes de sou équipage étaient parvenus à gagner la terre.

JLe capitaine Verrier, ne pouvant , à cause de FeBCombrement de son navire, se charger de tous ces naufragés» qui demandaient à ètr^ transporté^ sur un point colonial dont les rapports leur per* misse Bt de gagner un établissement anglais, venait prier M. Danoyer d en preudre deu^ à fi^u bord.

Bien que le planteur créole eût engagé depuis long-temps deux matelots qui devaient suffire à la manoauvre de son léser bâtiment, il s'empressa d'aeeueiUir la demande qui lui était fait^, regar-r dant la réception de oes deux naufragési CDmrno un devoir d'humanité.

Sa générosité ne s'arrêta pas même à )eur accorder un passage sur son bord; il ^e pressa de mettre à leur disposition le linge et les vètemena d(mt, en leur dénument complet, avaient besoin oes malheureux.

Cet incident suspendit de quelques jours le départ. Ce ne fut que dans les premiers jours de mars que la goélette, mettant au vent ses deux brigandines et son foc, traça son sillage sur les eaux de cette baie, dont un fonds de sable et de rochers marbrait la surface bleuâtre.

Cette anse vidée avec succès, malgré les dangers qu'offre sa sortie, l'embarcation suivit ce littoral si pittoresque, soit que ses plaines et ses versans boisés, dont Téloignement dégrade les plans de verdure, aillent se fondre avec le ciel, ou que ses mornes et ses pitons se profilent sur un fond bleu vif.

La goélette étant arrivée à la hauteur d'une habitation de Manuel Borgne, les deux matelots français firent remarquer à M. Denoyer Tinutilité à laquelle rexpérience des marins anglais ré« duisait leur présence à son bord, et le prièrent de les mettre à terre, ne réclamant aucune antre rétribution que les avances qu'ils avaient reçues sur le prix de leur engagement, — la moitié à peu près de la somme qui devait leur revenir.

M. Qf^noyer y consentit; mais oomme il ne voulait point faire payer aux naufragés l'hospitalité qu'ils recevaient sur son nayire, 11 leur pro*

mit pour rë^mpetse da leur peine 1m émA^ mens dont les deux Français faisaient abandra. Tant de générosité devait éveiller une singulière reconnaissance dans l'àme de ces malheureux.

La goélette continua de glisser le long de la côte sur une mer unie, où elle n'avait à se garer que des brises; qui tombaient de temps en temps des^ ravins que laissaient entre elles les mofita-» gnes, ou à lutter contre les courans qui eussent pu l'affaler sur des reehers. Aucun de ces aécîdens ne troubla sa navigation, que favorisèrent autant la quiétude et la sérénité du ciel que la deuee brise qui s'abaudissait en s'alis^nt dans le sud-est.

Sur le soir elle jeta l'anore par le travers du piuqt de la o6te septet^trionale, nommé Grigri par les marins. Uue habitation, occupée par les Est pagnols, leur fournit des pr^visiops fraldies pour le souper.

La brise, au lieu de fraicbir comme de eoutame avec la soirée, était complètement tombée à l'en* trée de la nuit. La mer, dont la clarté seintilr lante des étoiles semblait velauter la enuleur asnrée, s'étendait sur ces attérages sans autre mouvement que la ride légère qu'y traçait une kou(e insensible, sans autre murmure que le léger clapotement du flot sur les roohers, ou son bruissement plus léger enoejne sur le sable : — c'était une mer d'huile, comme le disent avec tant de vérité les marins.

L'atmosphère était si pure et si tiède, que m. Denoyer ayant fait dresser un tantelet sup l'arrière, fit monter deux matelas pour passer cette belle nuit au milieu des feuilles de pahniep dont il avait fait entourer cette partie du navire^

Madame Denoyer se coucha sur un des mate* las avec ses enfans, son mari s'étendit sur l'autre, qu'il avait placé à ses pieds i -r^ les deux Anglais reposèrent sur f avant.

Le premier sommeil fut paisible : ce i|e fut que vers minuit qu'il fut un instai|t Interrompu par les cris de la petite fille, que nourrissait en* core la jeune mère créole. La îiégresse, couchée auprès d'elle, ayant tiré du lait d'une chèvre efli* barquée pour l'allaiter, l'enfant, la domestique et la mère se rendormirent aussitôt.

Le sommeil de madame Denoyer avait repris sa première profondeur, quand elle en fut arra* chée en sursaut par un bruit sourd, qui lui parut être celui d'un coup de hache asséué sur le lit de son mari.

Elle écouta : *— un soupir {dainlif se fit en* tendre.

cHippolyte I > s'écria cette (bmnM, que ses ap* préhensions venaient de saisir d'un tremblement glacé.

Point de réponse.

c Catherine I— s'écria- trelle aussitôt d'une voix eu avait passé tout son effroi. — Voyez donc ! Qu'ya-t-ilî»

Gomme au même instant elle s'était soulevée

ida FRANGE

péniblement en se faisant un appui de ses deux mains» TÂnglais John s'élança furieux contre elle, la menaçant de la tuer si elle faisait le moindre mouvement.

La pauvre femme retomba sur son oreiller, sans donner d'autres signes de vie que l'agitation spasmodique où se roidit et se tourmenta tout son corps. Le misérable retourna alors achever sa victime.

Après ce meurtre, le cadavre, ainsi que le matelas ensanglanté, furent jetés à la mer, et les deux assassins, l'un prenant la barre, l'autre orientant les voiles, gouvernèrent pour cingler vers la Nouvelle-York.

La négresse, fondant en larmes, s'était approchée de sa maîtresse, et lui prodiguait le peu de secQurs qu'elle pouvait lui donner dans leur triste état. Ce ne fut que long-temps après le lever du soleil que la malheureuse épouse reprit connaissance, et avec la connaissance le sentiment de la position affreuse où la laissait, sur cette barque, l'assassinat de son mari.

John s'étant alors approché d'elle, vint mettre le comble à son crime par une atroce ironie.

c Soyez sans crainte , madame : il ne souffre plus ' maintenant. »

Et, tirant une lame de poignard, il lui demanda les clés de leurs coffres et les armes qu'avait son mari.

Madame Denoyer les lui remit aussitôt. Les recherches que firent les deux Anglais pour trouver de l'argent furent vaines. Par la cession que le planteur créole avait faite de son habitation, le paiement ne devait s'effectuer qu'au Câp-Français, en termes annuels ; M. Denoyer ne le leur avait point caché.

c Pourquoi donc l'avez -vous assassiné? vous saviez qu'il n avait point d'argent ! leur dit avec désespoir la malheureuse créole lorsqu'ils reparurent sur le pont après leur exploration inutile. Vous le saviez ; il vous l'avait dit?...

— C'est un malheur, répondit John, avec un sang -froid féroce; mais c'est égal, l'embarcation est jolie !

— Oh ! mon Dieu ! 9 s'écria-t-elle en cachant sa tête dans ses mains; et l'infortunée laissa éclater ses sanglots.

La vue de cette douleur adoucit ces misérables, qui avaient déjà reculé devant l'effusion d'un sang inutile. Young* l'autre Anglais, lui dit même de ne pas se chagriner ; que, loin de vouloir lui faire du mal, il la débarquerait avec sa famille sur la première terre française. Ils lui laissèrent après toute liberté de se livrer à ses regrets.

La nuit vint ; mais loin de calmer les inquiétudes de ces femmes, elle ne fit que doubler leurs terreurs. Madame Denoyer ne pouvait détacher ses yeux des traces de sang laissées sur le pont par le meurtre de son mari, que pour les porter suf ses enfans; et ulprs sa douleur> toute poi-

MAHITIME.

gnante qu'elle était» disparaissait dans ses crains tes.

Une contestation entre les deux Anglais vint jeter un nouvel effroi dans son âme. Quelques mots de John lui firent redouter d'être réservée à un outrage auquel elle eût préféré la mort. L'énergique résistance dToung, dont le cœur n'avait point perdu tout sentiment d'honneur et d'humanité, la préserva de ce dernier malheur.

Après cette discussion violente, les deux Anglais, dont une navigation de nuit, dans ces eaux dangereuses, eût nécessité la surveillance, mirent la goélette à la cape et se couchèrent sur l'avant.

Madame Denoyer, dominée par ses douleurs et ses craintes, eût essayé vainement de prendre quelque repos sur ce navire encore taché du sang de son mari ; l'irritation fiévreuse dans laquelle l'avait plongée cette journée d'angoisses la força même de rester sur le pont, où l'air de la nuit rafraîchit un peu sa tête et son sang.

Assise avec sa bonne négresse près du matelas sur lequel reposaient ses deux enfans, elle laissa passer les heures du sommeil, plongée dans une lourde apathie.

La nuit fut calme et sereine ; la brise, quoique faible, eut pourtant une àpreté qui saisit vivement la jeune créole, dont le corps était prédisposé par la souffrance à ressentir plus vivement les impressions du froid.

Le jour vint. — Le soleil commençait à éclairer la partie de l'horizon où s'était, après leur changement de course, noyée la côte de Saint-Domingue, lorsque les deux marins rétablirent la voilure et la marche du navire, pour le porter vers la destination qu'ils avaient prise pour but de leur navigation la veille.

Après cette manœuvre, madame Denoyer ayant rappelé à Young la promesse qu'il lui avait faite de la déposer avec sa famille sur un des points de notre territoire colonial , celui-ci lui offrit de la conduire, dans une pirogue, au Cap-Français.

Ce trajet dut sembler presque impraticable à cette femme, bien qu'elle fût étrangère aux habitudes de la marine, et cependant elle accepta cette proposition. L'incertitude où restait sa destinée, tant qu'elle se trouvait placée sous la discrétion de ces deux hommes ; la terreur où l'avait jetée la pensée seule de leur brutalité ; les souvenirs et les jmages que mettait toujours sous ses yeux et dans son cœur la vue de ce navire, tout concourut a lui imposer cette détermination.

La pirogue fut mise à la mer.

C'était une de ces barques étroites, faites avec un tronc d'arbre creusé, que les nègres de nos colonies occidentales ont empruntées aux anciennes populations caraïbes, et que leur petitesse ne rend guère propre qu'au service des côtes.

Une couverture de laine, quatre galettes de biscuit, un baril contenant à peu près quatre

pintes d'eau douce, six œufs, quelques morceaux de porc salé y furent déposés, et John invita la famille à y descendre.

Un nouvel outrage attendait encore madame Denoyer. Ce ne fut qu'après lavoir fouillée , de la manière la plus indécente et la plus brutale, qu'ils lui permirent de descendre ; et lorsqu'elle eut pris place dans ce canot, loin d'y passer avec elle pour le diriger vers la colonie française, comme on le lui avait promis, John poussa la nacelle au large, et, abandonnant cette malheureuse famille en pleine mer, sur ce frêle esquif, lui cria de se recommander à la grâce de Dieu.

Ainsi délaissée avec ses enfans, hors de la vue d'aucun rivage, ignorant tout moyen de diriger leur embarcation, cette pauvre mère adressa en ADÎn aux deux assassins toutes les supplications que lui inspira son désespoir ; mais la distance ne permit bientôt plus aux Anglais d'entendre ses prières et de voir couler ses larmes : une heure après ils avaient mèn\e disparu à ses yeux.

Cette femme, qui avait supporté, avec un courage q^u'elle n'eût pu auparavant soupçonner en elle, toutes les tortures qu'elle avait eues à subir tant qu'elle avait cru, par cette force d'âme, concourir à sauver ses enfans, ne put résister à ce dernier coup, qui vint dissiper tout espoir dans son cœur : elle tomba dans un évanouissement, d'où sa fidèle esclave ne put la tirer, après avoir épuisé les faibles secours qu'elle pouvait lui donner> qu'en lui baignant les tempes avec un mouchoir trempé dans la mer.

Elle revint à la vie pour ressentir toutes les appréhensions de la mort cruelle qui les attendait sur cette mer, soit qu'une tempête ensevelit leur barque dans les flots, ou que la faim vint les moissonner tour à tour par ses lentes souffrances.

Les approches d'une nuit, que l'élévation croissante de la brise rendait plus effrayante, doubla les alarmes et les dangers de leur position.

Le ciel s'était sur le soir chargé de lourds nuages, qui ne tardèrent pas à rendre l'obscurité complète ; la houle , dont la force du vent avait gonflé les longues barres, commençait à franger d'écume leurs crêtes. Le faible canot, tantôt porté sur leur croupe, tantôt caché dans leur vide, était menacé d'être englouti à tout moment : ce malheur parut même un instant inévitable. Une lame ayant déferlé contre la pirogue, gâta les provisions et faillit la combler d'eau; mais l'activité et l'intelirgence que, durant toute cette nuit, déploya la négresse dans la direction de cette barque, parvint à la soustraire à une catastrophe.

Le vent étant tombé vers le lever du jour, la mer ne tarda point à s'adoucir; mais ce changement ne fit que leur présenter une plus longue perspective de souffrance. Madame Denoyer, n'apercevant d'autre horizon que celui des flots, recommanda les jours de ses enfans à la Providence «

Cette famille passa ainsi sept jours et sept nuits, luttant sans cesse avec les lames, exposée aux intempéries de la saison la plus rigoureuse de ce climat, sans boissons et sans autre nourriture qu'un peu de viande irritante. Epuisée , moins encore par le dénùment et la fatigue que par l'excès de sa douleur, madame Denoyer avait perdu tout espoir de salut, lorsque la voix de sa négresse vint l'arracher de l'abattement profond où elle était tombée.

€ Un navire ! »

Ce mot retentit jusqu'au fond de son cœur et en remua toutes les fibres. Cependant, trahie par ses forces, elle roula au fond du canot, lorsqu'elle voulut se lever pour porter ses yeux égarés dans la direction que lui indiquait son esclave.

Une voile s'était effectivement dressée sur leur horizon; mais l'éloignement permettra-t-il à ce bâtiment de distinguer leur barque, flottant sur les flots comme une bouée? Ce fut quelque temps la crainte de ces infortunées. Le hasard fit qu'il eût alors le cap sur eux.

Une demi-heure après il était dans leurs eaux.

Madame Denoyer, à qui la certitude du salut de ses enfans avait rendu toute sa force de mère, tes tenait dans ses bras, left-serrait sur son cœur, les couvrait de se^'baisers et de ses larmes. Un danger imprévu faillit pourtant encore les lui ravir. Les lames brisaient avec tant de force contre le navire, que l'accostement de la pirogue pouvait causer sa submersion. Il fallut tout le zèle et tout le courage que déployèrent les matelots pour prévenir ce péril.

Ce bâtiment arriva quelques jours après dans le port de la Nouvelle-Orléans, où madame Denoyer reçut tous les secours auxquels lui donnaient droit ses besoins et ses malheurs. Son premier soin fut d'assurer, par un contrat, la liberté de sa fidèle Catherine, qui, toujours dévouée, ue voulut pas se séparer d'elle.

Toutes les redherches des gouvernemens anglais et français ne purent faire découvrir les deux assassins.

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