LES CITÉS LES DRUI
Tandis qu'aux bords brillans de la Méditerranée, l'éolienne Massalie grandissait et s'épanouissait sous un ciel pur et radieux comme celui de la Hellade, sa mère-patrie; tandis qu'une nouvelle Grèce multipliait ses cités, et naturalisait les dieux d'Homère sur les plages de la Gaule ligurienne, des populations gauloises, pures de tout mélange de sang étranger, abandonnées à leur propre génie, se déployaient librement le long des grèves de la mer Atlantique, depuis l'embouchure de la Gironde (i), jusques au-delà du détroit galliqtie (le Pas-de-Calais), et sillonnaient de leurs nefs audacieuses le sombre Océan.
Une seule de ces tribus, celle des Bituriges- Viviskes, marins actifs et industrieux qui fondèrent Burdigala (Bordeaux), appartenait à la plus ancienne des deux branches dans lesquelles se divisait la souche gauloise primitive : les Bituriges étaient fils des brillans et poétiques Gails, et originaires du Berry. Tous les autres clans riverains de rOcéan étaient issus de la race austère, superstitieuse et mélancolique des Kimris, dont nos Bas-Bretons, après tant de siècles, ont encore conservé le langage et le caractère.
Mais ces divers peuples, frères de mœurs, de croyances, d'origine, parlant le même dialecte, étaient loin d'avoir une égale importance politique ou maritime. Les Santons (de la Saintonge), les Pictons (du Poitou), les Morins et les Ménapes (de la Picardie et de la Flandre maritimes), nous sont peu connus, du moins comme navigateurs, tandis que le nom des cités armoricaines est parvenu jusqu'à nous entouré d'une juste célébrité.
L'Armorike, ou région de la mer y comprenait la vaste contrée située entre l'embouchure de la Seine et celle de la Loire , c'est-à-dire la Bretagne entière et les trois quarts au moins de la Normandie. Là florissait une fédération de tribus intrépides, c adonnées entièrement à la navigation, possédant une marine considérable et faisant la loi sur toute cette mer ^ ; > c'étaient les Nannètes ou Nantais, ainsi appelés du mot gaulois nani, rivière, parce qu'ils habitaient près
* L'Aquitaine, de la Gironde aux Pyrénées, était habitée par des tribus ibériennes, étrangères à la race gauloise,
• Amédée Thierry, Hist, des Gaulois, t. II,
de l'embouchure du grand fleuve Liger (la Loire) ; les Curiosolites (de Saint-Malo); les Osisines(du Léonais) ; les Redons (de Rennes) ; les Abrincatins (d'Avranches); les Unelles de Valognes et Cherbourg); les Raïocasses (de Rayeux); les Lexoves (de Lisieux) ; mais surtout les belliqueux Vénètes (de Vannes et du Morbihan), qui devaient à leur ardeur voyageuse et traficante durant la paix, à leur courage pendant la guerre, la direction supérieure de la ligue armoricaine.
Les Vénèles presque seuls servaient d'intermédiaires aux relations commerciales des Gaulois du continent avec leurs frères de l'île de Prydain, comme l'on commençait à nommer la Grande-Rretagoe, et de l'île d'Erin (l'Irlande). Leurs grands navires, d'une dimension très-supérieure aux galères grecques et romaines, leurs navires aux voiles de peaux, aux ancres retenues par des chaînes de fer en guise de câbles, aux carènes plates, à la poupe et à la proue très-élevées, allaient chercher sur les côtes d'Albion et de Maghaîte (la Rasse-Ecosse), ou dans l'archipel des Cassitériaes(les Sorlingues),rétain de ces petites îles, le ciiivre des mines d'Albion, les pelleteries et les limiers renommés d'Erin et de Celyddon (la Calédonie), qu'ils ramenaient au port de Corbilo des Nannètes (Nantes), le grand entrepôt de la Gaule occidentale. Ces marchandises passaient ensuite des magasins des Nannètes dans les bateaux légers des Gaulois de l'est et même des Massaliotes, qui remontaient par le Rhône, puis par la Loire, jusqu'à Corbilo pour trafiquer avec l'Armorike.
Les peuples de l'Armorike n'étaient pas seulement renommés entre les enfans des Gaules par leur aptitude au négoce et à la navigation : parmi les bruyères sauvages du Morbihan, sur les rochers arides et lugubres de cette foinfe de Gaule qui dominait une mer orageuse inconnue et sans bornes, se cachaient les sanctuaires révérés du druidisme, de cette religion étrange, importée dans la terre gallique par le terrible et mystérieux Hésus, avec ses rites atroces et ses dogmes imposans et grandioses comme les théogonies de l'Inde. Parfois encore, au fond de Tantique Rretagne, on aperçoit, couché dans le sable des landes , ou se dressant de loin à la cime des falaises, un menhir de granit, obélisque rustique, que consacraient les Aommes des chênes (les Druides) aux dieux et aux morts ; on se heurte aux pierres dispersées d'un dolmen, dont les piliers informes et la table de pierre ont conservé des veines sanglantes sur leur gris noirci par le temps ; c'était là que les Druides lisaient l'avenir dans les dernières convulsions des victimes tombant sous leurs couteaux; là qu'ils examinaient d'un regard inspiré le vol du goéland et de l'oiseau des tempêtes.
Les mystères les plus fameux, les oracles ^l'allaieut çQpsulter avec la foi la plus profonde
les crédules nautonniers, n'étaient pas toutefois ceux du continent gallique.
En dirigeant sa nef à travers les récifs et les brisans de la mer armoricaine, le navigateur gaulois, lorsqu'il rasait de nuit les côtes abruptes de quelques-unes des îles nombreuses de ces parages, entendait des cris, des chants, des harmonies bizarres se mêler aux rugissemens du vent d'orage et à la plainte éternelle de l'Océan : il voyait tournoyer sur la pointe des rocs des flammes rougoûtres, de longues chevelures, des figures de femmes tour-à-tour plongées dans l'ombre ou éclairées d'une sinistre lueur.
Alors, si le but de son voyage était la guerre ou le commerce, il commandait à ses rameurs de peser sur leurs rames, et précipitait la course de son navire, comme s'il eût été poursuivi par les fantômes qu'il apercevait dans les brumes de l'île sacrée.
Si, au contraire, il était parti de Corbilo ou de la cité des Vénètes pour aborder le redoutable rivage, il amarrait son vaisseau au fond de quel-que anse solitaire, et, le cœur palpitant d'une religieuse terreur, il pénétrait dans l'asile des prophétesses ; car, sous ce ciel toujours noir et menaçant, parmi ces écueils toujours battus d'une mer grondante, habitaient des femmes douées de facultés prodigieuses, qui soulevaient et apaisaient par leurs chants les vents et les flots, empruntaient à volonté la forme de tous les animaux, guérissaient des maux ailleurs incurables, savaient et prédisaient l'avenir '.
Aurîcinis (Aurigny), Uxantis (Ouessant), et principalement la petite île de Sena (Sain ou Seyn), vis-à-vis la pointe de Cornouailles, étaient les retraites les plus renommées des druidesses. Sena renfermait un collège de neuf vierges, qui lui avaient emprunté leur nom de Sénés, vénéré de toute la Gaule et des îles Rritanniques,^ et il n'était pas un marin des Armorikes qui n'eût, au moins une fois dans sa vie, sollicité de ces puissantes prêtresses la révélation de son sort et du succès futur de ses entreprises.
Les Sènes ne se laissaient interroger que par les marins seuls, et, entre les marins, par ceuxlà seulement qui s'étaient mis en route dans le but exprès de les consulter.
Un autre îlot, à l'embouchure de la Loire, ét^it occupé par des prêtresses de la nation des Nannètes : celles-là ne rendaient pas d'oracles, et nul nautonnier n'eût osé troubler la solitude de leur rites inconnus. Cependant elles ne gardaient pas le célibat comme les Sènes ; elles s'embarquaient parfois la nuit sur de frêles esquifs pour aller trouver leurs maris sur le Continent; mais, sitôt que le premier rayon de l'aube blanchissait les eaux de la Loire, elles volaient à leurs barques, et regagnaient en hâte leur sauvage demeure.
j ■ Pomponius Mêla» /. m, c, 5.
FRANCE
Chaque année, ces Druidesses nannètes célébraient, dit-on, une cérémonie symbolique, souvent accompagnée d*uuc sanglante catastrophe : obligées par leur institut d'abattre et de reconstruire en deux nuits le toit de leur temple, recouvert simplement de bois et de chaume, le jour fixé, elles se couronnaient de lierre et de verveine, et se mettaient à l'ouvrage dès Tau- ^•ore. Une fois l'œuvre de destruction terminée, et celle de reconstruction commencée, malheur à la Druidesse qui laissait échapper de ses mains quelgue partie des matériaux du nouveau toit : elle était à rinstant massacrée et hachée en pièces par §es compagnes.
Cependant Tinfluence de l'ordre druidique et de son culte sanguinaire s'était affaiblie par suite des ("évolutions politiques de la Gaule, dans lesquelles les rois et les chefs de clans avaient prévalu sur les prêtres, puis les peuples à leur tour çur les rois et les chefs héréditaires. La civilisation progressive des Galls du centre et de Test se fut propagée peu à peu chez la race kimrique, fl^oins mobile et plus lente au changement que
!*ai^tre famille gauloise, si l'invasion étrangère ne lit venue bouleverser violemment les destinées de toutes les nations galliques.
Si les grandes confédérations qui se partageaient la Gaule se fussent réunies contre le conauérant, dès les premières tentatives usurpatrices e Jules César, la liberté gallique eut pu défier et anéantir des forces bien supérieures à celles de l'illustre proconsul ; malheureusement, ces diverses ligues étaient indifférentes, sinon hostiles les unes aux autres : à la faveur de leurs divisions, l'adroit Romain put s'établir d'abord comme allié, ensuite comme suzerain (s'il est permis d'employer ici cette qualification féodale), dans la Gaule orientale, et enfin assaillir à son avantage la vaillante confédération kimrique des Relges, qui s'étendait depuis le Rhin jusqu'à la Seine et la Marne.
Vainqueur des Belges dans plusieurs grandes batailles. César détacha vers l'Armorike la septième légion romaine, sous les ordres de Publius Crassus. Les peuples armoricains étaient restés jusqu'alors immobiles : saisis de stupeur par les désastres de la Belgique, ils ne prirent pas les armes, ouvrirent leurs portes, et livrèrent des Otages aux agresseurs peu nombreux, qui parcoururent en tous sens le territoire armoricain sans résistance ; aussi Crassus écrivit-il à César que toutes ces cités étaient réduite^ en Vohéissance dupeuple romain. Cependant le proconsul, se déi)ant de ce facile triomphe, cantonna sept légions en quartier d'hiver sur la rive droite de la Loire et le long des frontières armoricaines.
Les craintes de César furent bientôt justifiées : les Armoricains ne tardèrent pas à laisser manquer de vivres les troupes campées sur la lisière de leur pays. Les lieutenans de César envoyèrent
MARm^E.
alors dans les cités leui;s tribuns militaires et leur$ préfets pour obtenir, par la menace, ce qu'on ne leur accordait pas de bonne volonté. Les Vénèles répondirent aux sommations de ces officiers en s'cmparant de leurs personnes et les mettant aux fers.
A ce signal, les commissaires romains sont partout arrêtés et retenus captifs. L'Armorike entière se lève de l'embouchure de la Loire'^à celle de la Seine, et les généraux confédérés écrivent à César : t Rendez-nous nos otages, si vous voulez avoir vos compagnons d'armes ! i
César, plus alarmé que surpris de cette nouvelle, accourut aussitôt de la haute Italie, ou il était allé passer l'hiver. Après avpir prescrit à ses lieutenans c d'enlever tous les navires gaulois qui se trouvaient à portée, de construire des galères sur la Loire, de faire une levée de rameurs dans la province , de rassembler sur les lieux des marîps et des pilotes', i il chargea deux fortes divisions de contenir, d'un côté la Belgique, de l'autre l'Aquitaine; envoya Titurius Sabinus, à la tête de trois légions, contre les Curiosolites, les Unelles et les Lîxoves, et se dîrî- ' ffea en personne sur le pays des Vénètes, avec le reste de son armée de terre, tandis que sa flotte, commandée oar Décius Brutus, qui devait plus tard détruire la marine massaliotie, avait ordre de venir le joindre devant la cité de Vannes.
César et ses cohortes, traversant le pays nantais, pénétrèrent donc sur le territoire vénèie. Les bois épais et sombres de l'intérieur des terres n'eussent point arrêté des hommes qui avaient dompté les populations forestières de la Belgique ; mais les immenses marais d'eau salée qui couvraient les côtes devenaient un obstacle presque insurmontable à la marche de l'armée étrangère. Les Vénètes avaient coupé toutes les chaussées qui sillonnaient les étangs et les marécages, et s'étaient retirés en masse dans leurs villes, bâties presque toutes sur des presqu'îles ou des promontoires, que le flux, a certaines heures, isolait entièrement du continent. Le mont Saint- Michel peut donner une idée de la situation de ces places fortes, dont l'abord était également périlleux aux gens de pied, à cause de la rapidité du flux, aux navires, à cause des l3as-fonds où le reflux les laissait engravés.
César entreprit toutefois le siège de plusieurs de ces villes ; mais < si parfois les Romains réussissaient à construire une digue qui retînt les eaux du flux marin, et à élever leurs ouvrages à la hauteur des murs de la place, les habitans, dès que la résistance leur paraissait inutile, faisaient approcher une grande quantité de navires, ce dont ils étaient al)ondamment pourvus, y embarquaient toutes leurs richess(îs, et se retii-dient dans les villi^s voisines, où ils recommençaient â se défendre de la môme manièie. »
* G^ar, Guerre des Gaules, liv. UI.
César TIC pouvait empêcher cette manœuvre, iqui ne lui laissait que des murs vides et à demi ruinés pour prix* de longs travaux et de longs tombats ; il n'avait point de vaisseaux à opposer à ceux des Vénèies et de leurs alliés; car sa flotte ne l'avait pas rejoint. Les vents terribles qui soufflèrent durant le printemps et Tété retinrent long-temps dans la Loire D. Bnitus, qui n'osait ^aventurer, parmi des ouragans continuels, c sur te vaste Océan , où les marées étaient si impétueuses, les ports et les havres si rares, la difficulté de naviguer si grande '. i
Enfin, le ciel et les autans s'élant apaisés, D. Brutus prit le large, et ses galères arrivèrent en vue du principal port des Vénètes , près de Vaniies, au moment où César lui-même menaçait cette cité. A l'approche des navires ennemis, tous les hardis marins , toute l'ardente jeunesse armoricaine coururent à leurs vaisseaux, et deux cent vingt grandes nefs levèrent l'ancre, et se mirent en ligne vis-à-vis de la flotte romaine.
Les Romains parurent d'abord saisis d'étonnement à l'aspect de ces masses énormes dont la solidité défiait les écueîls et les tiîmpêtes, et devant lesquellxîs leurs trirèmes semblaient de fragiles barques. Ils se remirent bientôt de leur première surprise, et la grande bataille s'engagea, •en présence de la population vénète, qui couvrait les remparts de Vannes, et des légions de César, rangées sur les dunes de la plage.
La journée fut longue, sanglante, acharnée.
Durant les premières heitres, la foitune parut favorable à la cause de la liberté. Les épeYons d'airain qui armaient la proue des galères romaines se brisaient dans le flanc épais des nefs gauloises ; les corbeaux pesatis s'émoussaient contre les navires armoricains, sans pouvoir les fixer^de leur bec de fer; les tours de bois, garnies d'archers et de frondeurs, qui s'élevaient sur le pont des trirèmes, atteignaient à peine la poupe des bû- Himens vénètes; et les traits et les balles de plomb •des assaillans allaient hérisser les bordages ennemis ou mourir dans l'Océan, tandis que des pou- ^)es armoricaines, comme de hautes citadelles, tombaient incessamment des tourbillons de gais (javelots gaulois), et de pierres, dont la grêle "meurtrière balayait les tîUacs romains.
Une arme nouvelle balança l'avantage des Ar-
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moricains, 'et rétablit le combat. Les Romains, *fixant à de longues peluches de grandes faux au tranchant affilé, chèrchdlent à les engager dans "les cordages qui attachaient les vergues au mât des navires gaulois ; puis, s éloignant à force de ratnes, en tirant les perches après eux, ils coupaient ainsi les agrès, et abattaient la vergue; dès- lors les matelots armoricains ne pouvaient plus manœuvrer leurs vaisseaux, ni refuser l'abordage, et, dans une lutte corps à corps et de pied ferme, où les légionnaires de César remplaçaierit
« Amddéc Thierry, Hist, des GauhiSf't.'lh
les gens de traits, ces vieux soldats, mieux disciplinés, mieux armés que les Gaulois, triomphaient infailliblement de leurs adversaires.
Un assez grand nombre de navires vénètes avaient succombé ainsi. Les chefs armoricains or*donnèrent la retraite ; les nefs virèrent dé bord pour prendre vent arrière et rentrer au port : mais elles ne devaient pas regagner cette retraite. Comme si les puissances de l'air eussent été complices du conquérant, les vents, assez vîolenfe toute la matinée , tombèrent tout-à-coup, et un calme, plat enchaîna la flotte armoricaine !
Le désastre fut Irréparable. On combattit encore jusqu'au coucher du soleil, bien que tout espoir fût perdu. Lorsque cet astre disparut sous les vagues occidentales, la flotte de la Gaule n'existait plus : sauf quelques bûtîmens qui regagnèrent lé rivage, toutes les nefs étaient captives, incendiées ou abîmées dans les flots; toute la vaillante Jeunesse de l'Armorike était morte les armes à là main, ou avait cherché dans le sein de l'Océan nû asile contre l'esclavage.
Cette grande et funeste journée avait anéanti la célèbre marine des Armoricains. La population sans défense, qui était demeurée dans Vannes, ou>Tit ses portes au vainqueur. César voulut ter** rifier, par un grand exemple, l'esprit indépendant des populations gauloises. Avec celte froide cniauté rom&ine, cent fois plus odieuse que la férocité passionnée des peuples baçj)ares, il livra au supplice tons les anciens du peuple vénète, tons les membres du conseil national, et fit vendre comme esclaves les débris de cette nation infortunée.
Celles des tribus armoricaines qui habitaient la Normandie actuelle ne purent venger leurs alliés : elles avaient perdu sur terre une bataille décisive contre Sabinus, à la même époque où les Vénètes étaient détruits sur mer par D. Brutus. Epouvanté du sort de la plus puissante nation maritime de la Gaule, les Piétons, les Santons, les Viriskes se soumirent, et livrèrent leurs vaisseaux aux lieutenans de César, et l'aigle romaine régna désormais sans partage sur les rivages de l'Océan gaflique.
La liberté armoricaine n'avait pas toutefois péri sans retour, et la confédération des cités de la mer devait se relever un moment parmi les ruines du grand empire, pnis se dissoudre pour toujours en emportant une nation nouvelle, le peuple breton.
Ilcnr)^ Martin.
£e scorbut.
La navigation, conquête hardie de l'homme sur un élément qui n'est pas le sien, entraîne à sa suite une de ces maladies que lu nature, trop
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FRANCE MAtUtlME.
souvent, fait le prix de chaque découverte de Fesprit humain ; mais heureusement que, dans àes progrès , la civilisation parvient aussi quel- . quet'ois à neutraliser ces tristes fruits de ses premiers pas.
Ces rédexions paraissent toutes naturelles lorsqu'on jette les yeux sur l'histoire du scorbut, maladie à peine connue des Grecs et des Romains, et généralement de tous les peuples étrangers aux longues navigations. Ce ne fut /jue dans les trois siècles qui nous précèdent, nlors que les entreprises des Portugais autour da l'Afrique , e t la découverte du Nouveau-Monde, eurent rendu les voyages de long cours d'autant plus fréquens, que l'invention de la boussole permit aux navigateurs d'abandonner les côtes et de s'élancer avec confiance dans les vastes solitudes de l'Océan; ce ne fut qu'alors , dis-je, que le scorbut fit de si cruels ravages, qu'il appela les méditations d'une foule de savans.Le docteur Lind, entre autres, fit paraître en Angleterre un traité sur cette maladie , que les ouvrages des modernes n'ont pu faire oublier.
Aujourd'hui, que l'influence des causes sous lesquelles le scorbut se développe est bien appréciée , on est parvenu à diminuer tellement . ises ravages, que des navigateurs célèbres, entre autres le capitaine Cook et La Pérouse, ont pu, à l'aide de certaines précautions, soustraire presqu'ehtièrement leurs équipages à ce terrible fléau. On connaît les soins minutieux que La Pérousç apportait à tout ce qui concernait la santé de ses matelots ; aussi était-il persuadé que l'air de la mer n'était pas la principale cause du scorbut. Il était convaincu , par expérience, que des hommes parfaitement nourris , parfaitement soignés , pouvaient soutenir les fatigues des plus longues navigations , sous toutes les latitudes, au milieu des brumes ou sous un ciel briUant.
Ce n'est pas que cette affection soit Tapanage exclusif de la navigation ; trop d'exemples désastreux prouvent qu'il en est autrement; aussi a-t-on toujours distingué le scorbut de mer du scorbut de terre, Pline (Histoire naturelle, lib. 3) a décrit sous le nom de Slomacace, une maladie scorbutique qui affecta l'armée de Germanicus^ alors campée non loin du Rhin , vers les bords de la mer. Sous les murs de Damiette , l'armée de saint Louis fut presque entièrement détruite par un scorbut des plus graves, et depuis l'on a pu assez souvent observer cette maladie faisant de nombreuses victimes dans les armées campées dans des lieux humides et insalubres, Pinel ent occasion de voir le scorbut dans les hôpitaux de Bicêtre et de la Salpétrière. De ses observations faites dans Tannée 1794, il résulte que le nombre des scorbutiques dans ces deux établissemens ^ toujours été en croissant dç*-
puis le mois de novembre jusqu*en avril; Tbiver est donc , écrit-il , la saison la plus féconde en causes productrices du scorbut dans les hospices , à cause de l'inaction de l'air non renoavêlé des salles, de l'ennui et du défaut de végétaux frais. Cependant, si l'on analyse avec soin les influences qui peuvent développer le scorbut soi^de terre, soit de mer, on ne tarde pas à reconnaître que ces influences sont identiquement les mômes ; aussi l'un et l'autre présentent-ils exactement les mômes -symptômes.
Pendant long-temps, frappés de voir cette maladie sévir principalement sur les équipages des vaisseaux , les médecins en firent une affection propre aux marins; ils l'attribuèrent à l'air de la mer; mais cette cau$e ne tarda pas à perdre aux yeux des observateurs la part d'influence exclusive qu'ils lui avs^ient d'abord accordée. D'une part, les voyages de Cook et de La Pérouse, qui étaient parvenus, pendant de longues navigations , à garantir de ce fléau les hommes soumis à leurs ordres ; d'un autre côté, les observations faites sur le scorbut maritime et rapprochées de celles qui furent faites sur celui de terre en 1720, par Kramer , médecin des armées impériales en Hongrie, ne laissèrent plus de doute qu'il fallait aller chercher ailleurs que dans une atmosphère marine la cause du scorbut.
On l'attribua aussi à Tinfluence des viandes salées dont se nourrissent exclusivement les marins : long-temps celte opinion ,régna dans la science. Cependant les matelots de Cook et de La Pérouse avaient fait usage de salaisons pendant leurs longues traversées, et le docteur Pringle lui-même , grand partisan de cette opinion , a été forcé de reconnaître que cette alimentation ne provoque pas toujours le scorbut; il rapporte môme que, lorsque le château de Sisingharst^ dans le comté de Keni^ fut, par suite de la guerre, encombré de prisonniers français, le scorbut se manifesta parmi eux, quoiqu'on ne leur eût pas donné de viandes salées et qu'on les eût nourris de viandes fraîches et de pain.
C'est à l'eau de la mer que certains prati« ciens ont pensé devoir attribuer le développement du scorbut. Cette dernière opinion est, il est vrai, étayée de l'histoire d'une femme, citée par Huxham, et qui, pour se guérir d'une tumeur scrofuleuse , but pendant dix matinées consécutives de l'eau de mer et devint scorbutique. Mais ce fait, tout spécieux qu'il paraisse au premier abord, est loin d'être concluant. Le docteur Versari, dans un mémoire couronné par la Société médico-chirurgicale de Bologne , observe fort judicieusement, à cette occasion, que beaucoup d'individus ont bu une aussi grande quantité d'eau de mer sans en éprouver de mauvais effets, et que le scorbut attaque très-
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facilement ceux qui ont actuellement , ou qui viennent d'avoir d'autres maladies, ainsi que l'avaient déjà remarqué KrameTy Milman et M* Fodoré. D'ailleurs rien ne prouve que cette femme ne fût pas prédisposée au scorbut, et qu'elle ne fût pas exposée à ses véritables causes. L'hydrochlorate de soude, ou sel marin, contenu dans l'eau de mer, ne peut agir, par sa petite quantité, que comme un léger laxatif; et l'eau de mer avait été employée , non sans quelque 8uccès> par Milman^ Wiero, etc. , nonseulement comme moyen préservatif , mais encore comme moyen curatif du scorbut.
Il est donc nécessaire de rechercher quelles sont les véritables causes de l'affection qui nous occupe; évidemment elles devront s'appliquer à la maladie, soit qu'elle règne sur un navire , soit qu'elle affecte une localité éloignée des bords de la mer : seulement , comme le scorbut a plus fréquemment atteint les équipages des vaisseaux, il sera bon d'examiner quelle influence particulière elles acquièrent de cette circonstance.
Au nombre des causes les plus propres à faire naître cette grave affection, on doit surtout compter un air froid , humide et chargé d'émanations. En effet, si l'on étudie les circofustances diverses , et au premier aspect si différentes dans lesquelles le -scorbut se développe , on ne .tarde pas à se convaincre que cette cause n*a jamais cessé d'être agissante. Ainsi, elle sévit principalement sur des individus campés dans des lieux bas , humides et froids , surtout lorsqu'ils y sont réunis en grand nombre. C'est dans de telles circonstances que des armées der terre en ont été frappées, comme, par exemple, l'armée de Germanicus , celle campée sous les tours de Bréda en 1625, et l'armée impériale en 1720. L'influence de l'hiver sur la production du scorbut , constatée par les observations de Pinelen 1794, avait déjà élé signalée par le père de la médecine , le grand Hippocrate.
M. Rtcherand a pu encore la reconnaître à l'hôpital St.-Louis, ily a peu d'années , et le cas de scorbut que la pratique civile permet aux médecins d'observer de temps à autre, leur offre également l'hiver, saison froide et humide, et l'habitation des quartiers bas et malsains , èomme en favorisant singulièrement l'apparition.
Analysons maintenant l'état d'un navire, et Voyons si la cause propre au scorbut de terre n'agira pas ici avec encore plus d'intensité. Suivant les conditions de construction d'un vaisàeau, Tair qui se trouve renfermé dans la cale et les entre-ponts ne se renouvelle que difficilertlent, puisque souvent les formes exigées empêchent de laisser des communications assez libres avec Tair extérieur. D'une autre part , l'ac-
Cttmtdàtion d'hommes dons cet espace resserré, Tow !•'•
ne tarde pas à absorber la partie vitale , la pahulwn vitœ des anciens , l'oxigène des chimis^ tes modernes > et de vicier ainsi l'air atmosphé* rique qui ne contient plus la proportion d'oli-^ gène voulue pour le jeu des organes. Maintenant» si l'on refléchit que par le fait dé la respiration, l'air expiré contient non-seulement une certaine quantité d'acide carbonique, à-peu- près pro^ portionnelle à la quantité absorbée cfoxigène» mais encore une vapeur aqueuse; et que, d'autre part, la transpiration, suivantles calculs de Ha* les, de Sanctoriuê et de Gorter, est Irès-abondante, sans qu'il soit possible néanmoins d'en assigner la quantité d une manière exacte , on concevra facilement qu'il puisse arriver que l'air d'un .vaisseau soit altéré non-seulement dans la proportion de ses élémens chimiques , mais encore par l'addition d'une énorme quantité d'humidité. Le navire ne se trouve-t-il pas alors dans les mêmes conditions qu'une prison , un hôpital encombré ou même certaines localités dans lesquelles sont campées de nombreuses arméest Qu'on se reporte alors aux voyages si intéressans et si Curieux^ sous tant d'autres rapports, de Vasco de Gama, de l'amiral Ansùn^ de Vancou* ver y d'EnirecasteaUdp, et l'on verra les vaisseaut de ces illustres et intrépides marins surchargés d'équipages , de sorte que l'accumulation des hommes n'était nullement en rapport avec la grandeur des navires, ni par conséquent avec II quantité d'air qui s'y trouvait contenu.
L'air ainsi modifié auquel nous croyons devoir accorder une telle influence dans la production du scorbut , en acquiert encore bien davantage si son action se trouve favorisée par d'autres causes débilitantes , telles qu'une mauvaise nourriture , les affections morales tristes , l'ennui , le défaut d'exercice , et des maladies chroniques antérieures. L'action de ces causes » on le conçoit facilement, doit être un puissant auxiliaire à l'influence de l'air froid et humide ; mais aucune d'elles, ni même toutes ensemble rén** nies, ne pourront engendrer le scorbut, si eHes ne sont aidées par l'action d'une atmosphère viciée. Ainsi la flotte de l'amiral Ansony abondamment pourvue de vivres frais, fut cruellement maltraitée par cette maladie , tandis que d'autres expéditions navales, beaucoup moins bien approvisionnées, en ont été constamment préservées^ parce qu'elles étaient,parrapportàrair,dansdes conditions bien plus favorables. Mais, d'un autre côté aussi, cette même atmosphère, que j'appellerai, si l'on veut, scorbutique^ n'agira qu'autant qu'elle sera favorisée par une ou plusieurs de ces causes auxiliaires ; ainsi , c'est en grande partie, sans doute, à cause de leur caractère morose et porté à la tristesse, que les Hollandais et les Allemands occupés au siège de Bréda ont été moissonnés par le scorbut , tandis que les
soldats français, placés dans les inêmes condi"*
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lions , puisaient dans leur gatté inaltérable, et dans une folle insouciance qui forme le fonds de leur caractère national , un préservatif contre les maux dont leurs frères d'armes étaient assaillis.
Si les causes que nous venons d'énumérer agissent pendant un certain temps , les individus qui s*y trouvent exposés ne tardent pas à présenter les symptômes suivans : pâleur de la face, lividité du pourtour des yeux et des lèvres , prostration des forces, perte de Fappétit, in-^ aptitude au mouvement , et même aversion pour toute espèce d'exercice. Ces symptômes constituent la période d'imminence du scorbut (1" période des auteurs ).
La seconde période, ou stade d'invasion, est marquée par l'exaltation des phénomènes déjà décrits; mais, en outre, tous les muscles deviennent douloureux et rigides , les genoux sont frappés d'une faiblesse extrême, accompagnée d'engourdissement , et le moindre exercice gêne ia respiration. Bientôt des hémorrhagies légères s'observent dans les tissus ; les gencives se gonflent, deviennent douloureuses , spongieuses , molles et même fongueuses, et saignent aumoiudre frottement; l'haleine est repoussante par son odeur. En même temps, la peau est sèche et aride, et se couvre de petites taches arrondies , d'abord de la grandeur d'une lentille, etaugmentant chaque jour en étendue; elles sont Jaunâtres , puis roses , pourpres et livides ; elles apparaissent successivement aux jambes , au tronc, aux bras , etc. La durée de ces taches est variable , et leur production irrégulière ; elles disparaissent ou persistent après la mort, et, chose remarquable, il arrive quelquefois , ainsi que l'ont observé Ezio et Mœlembrock, qu'il s'en développe de nouvelles sur le cadavre. A ces symptômes s'ajoute l'œdème des membres inférieurs, ^ty quant au pouls, il varie suivant l'âge, le sexe, le tempérament, etc.; mais il est généralement rare , lent et inégal.
Indépendamment de ces phénomènes qui persistent pendant la troisième période , dite stade d'accroissement, il se développe des symptômes d'un caractère plus formidable : l'ulcération, la suppuration et la gangrène des gencives; le vacillement des dents, leur carie et celle des os de la mâchoire. Un suintement sanguinolent et fétide empeste l'haleine du malade ; de vives douleurs dans la poitrine, dans les genoux, dans les lombes, le tourmentent horriblement. IIyacontraction,et, par suite, flexion de la jambe sur la cuisse; les genoux se tuméfient et l'œdème des extrémités devient énorme. Des ulcères saignans se forment sur les membra* nés muqueuses et sur la peau; d'abondantes hémorrhagies ont lieu sur toutes les membranes internes et même par les ulcères cutanés , et, chose étonnante, au milieu de cette désorganisa-
tion presque générale des tissus , le système nerveux reste intact, et le malade, par conséquent, conserve ses facultés intellectuelles entières jusque dans la situation la plus désespérée.
La quatrième période, nommée aussi stade de progression mortelle, termine cet horrible tableau , et fort rarement ceux qui y parviennent sont assez heureux pour échapper à la mort. Tous les symptômes que nous avons décrits dans les périodes précédentes parviennent dans cette dernière au plus haut degré d'intensité. Il n'est pas rare, dit M. Fodoré, de voir se résoudre les cicatrices des anciens ulcères, et même les anciennes fractures, déjà consolidées » se renouveler, la peau des jambes se crever et donner lieu à des ulcères fongueux et sanguinolens dont les surfaces couleur lie-de-vin, fournissent une suppuration sanieuseet fétide (ulcères scorbutiques); les muscles se rompent sous le moindre effort. Des pétéchies , des hémorrhagies de plus en plus abondantes par les selles, l'urine, les poumons et le nez; des sueurs froides et visqueuses , des syncopes incessamment renouvelées, et même, parfois, un tel ramollissement des cartilages qui unissent les côtes au sternum, que, dans les mouvemens respiratoires , ces diverses pièces sont comme séparées et mobiles les unes sur les autres : tels sont les phénomènes effrayans produits par le scorbut, arrivé à ce degré de gravité ; mais il est rare qu'il y parvienne, presque toujours les malades succombent avant de l'avoir atteint.
Les symptômes que nous venons de décrire xomme caractéristiques du scorbut sont loin de se présenter toujours dans l'ordre et la simplicité que nous leur avons assignés; aussi les auteurs avaient-ils admis plusieurs espèces de scorbut suivant ses complications avec d'autres maladies : c'est ainsi qu'ils avaient fait des fièvres scorbutiques de divers types et de différentes sortes , un scorbut chaud et un scorbut froid , des rhumatismes , des arthrites , des hydropisies scorbutiques, etc. On dut surtout à SeverinEugalenuBy qui écrivit sur ce sujet en 1604» d'avoir confondu le scorbut avec un grand nombre d'autres affections , et d'avoir accordé à cette maladie une part qu'elle était loin de mériter dans tous les cat. C'est, au surplus, ce qui arrive toujours lorsqu'une maladie encore peucon* nue, et dont les descriptions sont défectueuses, exerce de grands ravages , et ne laisse pas aux écrivains tout le sang-froid nécessaire pour une saine observation. La syphilis fut aussi accusée, à une époque, d'être cause, ou du moins presque toujours complication des maux de l'humanité ; et de nos jours n'avons-nous pas vu» sous l'influence de la profonde terreur qu'inspirait un autre fléau bien plus formidable , toutes les personnes, quels que fussent d'ailleurs U%
symptômes morbides qu'elles éprouvaient , guérir ou mourir du choléra? Ne nous étonnons donc point de l'extension et de Fimportance exclusive accordées pendant un certain temps aux affections scorbutiques ; n'y voyons qu'un fait plus commun qu'on ne le pense y si l'on veut jeter les yeux sur l'histoire des maladies en général'.
Adolphe Delaville.
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