MOEURS DE PÊCHEURS BAS-NORMANDS
Un des premiers jours d'avril 1786, le ciel, clair au matin , s*était, dans la relevée , chargé insensiblement d'une brume que le montant de la mer venait épaissir encore. A l'atmosphère condensée qui noyait les côtes, on eût (Ût les nuages tombés dans les grèves.
Pas un souffle n'animait cette vapeur; froide et pénétrante, elle pesait immobile. Un jour étouffé y vacillait à peine ; ce voile de brouillards, dont s'enveloppaient tous les objets, semblait vous isoler encore davantage au milieu de cette nature de sables et de rochers, nature si sauvage, si déserte d'elle-même.
Nul moyen de diriger sa marche dans cette matte obscurité. — Si ce n eût été le son des cloches que Téglise de Granville jetait à toute volée, pour signaler aux bateaux bultriers l'approche des terres, les maréieurs égarés dans ces ténèbres n'eussent jamais pu regagner la rive.
Après avoir lavé, dans la mare d'un rocher, ses pieds et les lançons argentés de sa pèche, une jeune fille, debout près de son panier, les deux mains et le menton appuyés sur sa bêche, regardait avec une joie naïve toutes les barques de pécheurs qui longeaient la terre en courant vers le port. Le spectacle était vraiment bizarre.
La vapeur rompant la perspective où, dans sa fuite vers l'horizon, semblait s'élever la mer, — peut-être encore illusion de mirage, — les bateaux à l'huitre, dont les blanches voiles se distinguaient dans l'ombre, paraissaient à ses regards naviguer dans les cieux.
C'est toujours pour moi une vue d'émotion et de charme, la vue de la mer. J'aime ces heures de sérénité, où par une tiède matinée de printemps, souriante, voluptueuse, n'ayant que des baisers dans ses lames, que de mourans soupirs dans sa grande voix, courtisane lascive, elle se roule sur sa couche de goémons et de sables; j'aime les jours de colère, où, sous les rafales du
* Dans un procbaia article nous traiterons des moyens préaenratifs et curatifs de cette gra^e affection.
nord-ouest, une puissance de destruction est tout son instinct de vie ; j'aime la voir haletante, échevelée, noire de limon, blanche de broue, agitant ses mille crinières d'écume , se dresser, bondir^ se tourmenter et se tordre comme uti malade sous le cauchemar d'une nuit de fièvre. Mais ce que je préfère encore, c'est une scène de brume ^ une scène de brume dans nos baies; une scène de brume à l'instant de la marée, où nos flottilles de besquines regagnent le havre, comme un volier d'oies sauvages qui glisserait au ras des flots.
L'âme prend alors le vague de l'atmosphère qui l'enveloppe , qui la voile. Cette lueur, douteuse comme un crépuscule, se reflète dans les pensées; les rêves se vaporisent comme tous les objets; le réel fuit; l'imagination règne.
Les cris des goélands qui retentissent dans le ciel, sans que l'œil puisse découvrir le vol d'un oiseau, semblent les voix aériennes qu'ont entendues nos vieilles nourrices duraùt de pluvieuses soirées d'hiver. Ces voiles que l'on distingue à peine, et qui passent lentement dans les airs, ne seraient-elles pas les fantêmes dont les bardes du nord peuplaient leurs nuages? Peut-être « elle aussi la jeune fille, livrait-elle sa pensée à quelque superstition d'enfance, à quelques-uns de ces contes que pendant les longues veillées l'on murmure tout bas sous le manteau du foyer*
Se cachant derrière un rocher, dont il avait arraché le varech pour conserver la fraîcheur de son poisson, un pêcheur tenait les yeux fixés sur elle. Les traits immobiles, les lèvres légèrement entr'ouvertes par un sourire de langueur, il la contemplait dans une émotion où brillait tout ce que l'admiration et la tendresse peuvent remuer de plus palpitant dans le cœur. Et, certes, il ne fallait que la voir pour partager aussitôt cette impression profonde?
Vous avez peut-être parcouru les cêtes du département de la Manche? Parmi ces femmes au sang pur, à la carnation brillante, qui font admirer la délicatesse que donnent aux traits l'air vif des brises de mer et l'humidité de l'atmosphère normande, n'est-il pas vrai que le chapeau de satin et de blondes, dont pare son front la grande dame, pourrait jalouser souvent les délicieuses figures que relève si gracieusement l'humble coiffe de la bavolette ?
C'est que, voyez-vous, les femmes sont comme les fleurs : ce n'est point sur les plus hauts lieux que s'ouvrent les plus belles. Là, le soleil les brûle, l'orage souvent les y flétrit. C'est dans le creux du vallon, ou dans la plaine, qu'elles trouvent de l'ombre et de la fraîcheur.
Berthe! — car la belle enfant se nommait Berthe, — Berthe donc était une de ces puissantes natures de jeunes filles qui ne connaissent pas les phases nuancées de croissance où s'étiolent languissantes nos frêles demoiselles, comme les plantes qui végètent dans l'atmosphère embaumée de nos
FBANGB HABITIHE.
salons; Benhe» raycmnante d6 santé et de vie» «'était développée d'un seul jet dans cette har* mooie de formes que Ton ne rencontre plus que dans les vieilles familles anf;laises.
Des yeux Meus, à veris reflets, comme un ciel de printemps dans les flots; une peau fraîche et satinée comme une algue ; une peau où le rose léger, dont la mer nuance les coquilles» se fondait sur un blanc aussi pur que la nacre de nos ormiers ; et sur tout cela, pour physionomie, la poésie d'un cœur de femme, -^ Un court cotillon dépluchens, bure grossière du pays, laissait voir la finesse de sa jambe, qu'avait à peine rougie Teaa salée; un mouchoir d'indienne à fleurs, croisé en dessinant sa gorge, allait se nouer der^ rière son dos ; la coiffe plate du pays, légèrement inclinée sur l'oreille, donnait un air de malice à cette figure dont la douceur devenait toute vie et sérénité.
Ce n'eât point été Pierre Bénard qui, de plein gré, eût interrompu les rêveries de la jeune fille : U trouvait trop de boBheur à la contempler. Mais la mer qui, sans autre mouvement que le flux, montait silencieuse, vint tout-à-coup rouler une lame sous ses pieds.
Étonné, il se lève. Ses yeux se promènent mr les rochers ; le brouillard, en s'éclaircissant, ne les couvrait plus que d'une gaze légère. 11 pAlit i la mer avait envahi l'anse.
cBerthel Berthe! nous sommes cernés. >
La jeune fille se retourna tout aussi effrayée ée ce cri brusque que du danger qu'il signalait.
c Cernés! t reprit-elle en tressaillant. Ses yeux s'étaient involontairement portés vers la côte. C'était vrai : le banc de rocher sur lequel ils se trouvaient n'était plus qu'une presqu'île.
c O mon Dieu ! mon Dieu 1 que va devenir ma mère ? t
Car ce ne fut pas pour elle sa première pensée; elle n'était que vertu, la pauvre Berthe. Un naufrage lui avait pris son père ; elle était enfant.... bien enfant alors. Que de larmes versèrent ses yeux ! Ses premiers jours furent des jours de douleurs et de misère. La coupe de la vie, dont les bords sont habituellement de miel pour les autres, fut à ses premières gouttes toute d'amertume pour elle. Mais, malgré les privations, elle avait grandi, la force lui était venue, et à la fin Dieu l'avait bénie. Elle put travailler; le travail lui devint alors bien doux : puisqu'il soulageait sa mère, pouvait-elle voir un sacrifice dans la fatigue? elle y trouvait tant de bonheur!
Durant la journée, c'était la pèche, ou le travail du parc aux huîtres ; le soir, elle faisait de Fétoupe on de la rêt, en chantant pour abréger la veillée de sa mère, de sa mère qui n'avait d'autre joie qu'elle, de sa mère qu'elle aimait tant!... Aussi son premier cri à l'aspect du danger fut-41 pour sa mère, la bonne fille !
Sa figure était devenue pâle comme l'aile d'une
mauve; des pleurs tremblaient dans ses grands yeux. Pierre s'élança vers elle.
c Me vous effrayes pas, Berthe ! il ne fait pas de vent; en nous pressant un peu, nous pourrons gagner la montée. Donnes-moi votre bêche , et prenez mon bras, vous mardierez plus vite wat le varech. »
Tremblante comme la feuille, et n'ayant de to* lonté que ses craintes, la jeune fille obéit aussitôt.
€ Ne craignez pas de me gêner, Berthe... Appuyez-vous bien sur moi... Du courage ; nous approchons de la cète. Allez I la marée a beau être forte, nous gagnerons le bout du r^ic avant elle. »
C'était ainsi que le jeune pêcheur, en lui parlant, s'efforçait de calmer sa frayeur. Haletante de soupirs, de grosses larmes, la pauvre enfant semblait ne pas l'entendre. A peine si, par intervalle, sa voix laissait échapper ces mots :
c Mon Dieu 2 mon Dieu I nous n'arriverons jamais!
— Ne vous effrayez pas ; la mer a beau courir dans les anses, elle ne roule pas si vite sur nos cailloux, f
Mais la jeune fille, éperdue, entendait briser les lames qui, rompues par les récifs, montonnaient sur leurs pas. — Et contre ce bruit, que pouvaient les paroles de Pierre ?
c Enfin voilà le bord ! . . . Nous sommes sauvés ! » avait ajouté le jeune homme ; et Berthe s'était arrêtée.
En effet, malgré la brume qui, poussée par le vent, semblait, sous les terres, avoir repris sa première épaisseur, haute et raide, on pouvait distinguer la falaise.
Ce moment de bonheur fut de courte durée.
Retenue quelques minutes par un brisant qn'elle franchit tout-à-coup, la vague vint, en murmurant, rouler sous leurs pieds.
c La mer ! . . . Mon Dieu ! tout est fini ! »
Eperdue, elle cacha sa figure dans le sein du jeune homme. Pierre, la prenant dans ses bras, l'emporta dans un instant sur le galet oA devaient s'arrêter les lames.
Un banc de cailloux ronds et polis protégeait en cet endroit l'entrée d'une espèce de grotte, qui plongeait assez avant dans le roc pour que Tœil ne pût d'abord en distinguer le fond.
Dans un temps si reculé, que, sans la tradition, les pêcheurs granvillais l'ignoreraient eux-mêmes, l%mer venait battre, deux fois par jour, ces rochers élevés, que maintenant ses plus fortes marées lavent à peine. Poussés avec force par les bourrasques du nord, dans une de ces anses de sables, où ils ne rencontraient aucun obstacle, les flots avaient à la longue creusé dans le roc vif cette caverne profonde.
La falaise se dressait, menaçante et rapide : c'étaient des pentes taillées à pic, où se hasardaient à peine les lézards; des rocs qui, minés par les flots, semblaient ne tenir que par les
FBANCE
herbes et les ronces qai broussaUliiient dans les crevasses. Que faire ?
Un sentier se tordait bien le long du rocher, à travers les anfractuosités et les saillies; mais tels étaient ses dangers que, si les maréieurs et les contrebandiers ne Toussent hanté quelquefois, on n'y eût jamais rencontré que les enfans qui grimpaient y chercher des nids.
Et pourtant, immobile et silencieuse, Berthe y tenait ses yeux attachés.
. c Ce n est pas possible, vous voyez bien, made* moiselle ; tremblante comme vous êtes, ce serait chercher la mort que de gravir cette pente. La mer baissera tout-à-rheure... Entrons dans cette caverne ; dans une heure nous pourrons prendre la montée... Patientez un instant. »
Et s'avançant vers la grotte, il entraînait la jeune fille, à qui son bras servait d'appui.
Un secret pressentiment Taccusait d'imprudence : elle aimait Pierre. Combien elle en était aimée 1 elle ne l'ignorait pas. — Amour et solitude sont deux ennemis contre lesquels un cœur de dix-sept ans est bien faible : elle le savait en» eore. Mais comment résister? Pierre avait eu tant de soins pour elle. Ne venait-il pas encore de lui sauver la vie? Et le payer en défiance, le pouvait* elle?
Inquiète, émue, elle le suivit en tremblant.
L'intérieur de cette caverne avait quelque chose de sinistre. Creusée irrégulièrement dans le roc, des masses de pierre semblaient prêtes à se détacher de sa capricieuse ogive. L'eau sau« màtre d'une source, suintant goutte à goutte sur ses parois, les avait rouillées d'une mousse rou-* geàtre. Mais qu'importaient aux deux amis ces rochers et cette source? Berthe était trop effrayée, et Pierre, lui, était trop heureux.
Il eut dans un instant disposé ses filets en siège. Berthe résista d'abord, puis y prit place, tandis que Pierre s'asseyait à ses pieds.
Une émotion plus vive oppressa le cœur de la jeune fille. — Ce n'était plus de frayeur; et pourtant, les yeux baissés, les joues rouges, elle tremblait toujours.
Immobile, le coude appuyé sur sa manne, Pierre attachait sur elle un regard ou avait passé tout son amour.
Il se fit entre eux deux un long silence, dont efaaque instant augmentait leur trouble, et que Pierre interrompit d'une voix affaiblie.
c Comme vous êtes émue, Berthe !... Pourquoi baisser comme cela vos yeux? Que craignez-vous donc?... Seriez-vous fâchée que nous nous trouvions seuls ensemble?... Oh ! moi, il y a longtemps que je désire ce bonheur ! » — Puis après une pause : c Oui, bien long-temps... Assidu, attentif, je suivais tous vos pas... A la marée, à l'église, ou bien encore, quand un dimanche d'été, le soir, sur l'herbe, vous vous livriez à vos jeux d'enfant, avec tant d'abandon et de gatté, vous ne
KABTflME.
vous doutiet pas <pie qaelqsritt TeiUaii ionjouri sur vos travaux, sur vos prières et vos joies ; ce* pendant j'étais là, moi; j'étais là, vous suivant moins des yeux que du cœur. Si vous me surpre* niez... eh bien ! je passais» je passais vous sa« luant avec surprise, comme si le hasard seul m'eût procuré votre rencontre, et alors un regard de vos yeux, une parole de votre voix*...« j'étais heureux ! ... Un de vos sourires. . . j'en avais pour huit jours de doux rêves... de rêves où vous veniez toujours vous associer à mes espoirs de bonheur..* — Mais vous ne me répondes pas? >
Et Pierre avait saisi sa main. Elle, encore plus tremblante et plus rouge, tenait ses yeux imoKH biles et baisséa. Il reprit:
cEh bien! Berthe I nous foilà seuls II
faut m'ouvrir votre oœur. Vous ne l'ignorez pas : je vous aime. Oh oui I... de tout mon sang, de toute ma vie ! Vous, soyez franche !... Répondes* moi : m'aimez-vous? 9 Elle se prit à verser des larmes.
c Elle pleure 1 elle pleure ! et c'est moi qui la Élis pleurer { moi qui de tout mon sang rachèterais la moindre de ses douleurs 1 »— Me pleures pas, mademoiselle Berthe I ne pleurez pas t Que faut-il donc faire?.. «Vous ne savez pas ce que je souffre 1 ... Je vous aime tant ! . . . Mais non ; puis* que c'est mon amour qui vous offense, je ne vous en parlerai jamais. -^ Je ne vous aime plus... je suis un insensé... je mentais : je ne vous aime pas; je ne vous ai jamais aimée. Oubliez mes paroles, haïssez-moi ; mais pitié I ne pleurez plus l-~ Suis* je assez malheureux t »
Ses larmes se mêlaient à oelles de la jeune fille : sa voix n'avait plus que des sanglots.
c Non, je ne pleure pas, je ne pleure plus... Voyez plutôt, Pierre... Je suis heureuse, je risi Hais ne vous affligez pas 1 que voulez-vous de moi? parlez?
~Un mot, Berthe» un seul mot.»*— Berthe le regarde avec tristesse. ^- Il poursuivit x cLe tai** rez-vous ce mot auquel s'attache ma vie ?
-*Yous l'exigez donc? j'ai tort 3 je sais que je fois mal; niais ce que vous voulez je le veux... £h bien oui ! je vous aime I
-*• Elle m'aime I Hou Dieu, c'est trop de bonheur! Berthe I Berthe l... >
Et la prenant dans ses bras, il la pressait sur son cœur avec frénésie. Elle, éperdue, hors d'elle-r même, se débattait à peine sous ses bràlans baisers.
c Comme le vent est doux 1 ne dirait-on pas dans l'air la senteur des goémons? f
Ainsi parlait Pierre ; et Berthe, deux larmes dans les yeux, un sourire sur la bouche, fixait sur les traits de son amant un regard d'admiration ^ naive : regard brûlant comme elles en ont toutes»
les femmes,— dans leurs heures d'enivrement et d'amour.
c J'aime cette mer si bleue... si calme! Et toi, Berthe? — vois donc à l'horizon... ne prendrait-on pas les îlots brumeux de Ghansey pour une escadre sous voile? f
Mais la jeune fille y avait à peine porté les yeux, que ses regards retombaient sur son amant, avec un de ces sourires où l'âme vient s'épanouir.
Lui poursuivait toujours :
c Écoute donc les lames sur le galet.... S'il faisait noir, on croirait entendre des soupirs. — Mais quel bruit!... C'est une mauve qui passe; son cri est aigu, je Taime pourtant. C'est que, vois- tu bien, ce n'est ni le cri de la mauve, ni le bruissement des flots, ni la mer, ni Chansey, ni la brise qui me sourient et me plaisent ; c*est de les voir, de les entendre, de les sentir auprès de toi.»
Et toujours elle répondait par le sourire qu'une extase de l'âme stéréotypait sur ses lèvres. Dans la fraîcheur d'une première passion, toutes les émotions sont d'abord pour le cœur. Pour lut s'est ouverte une nouvelle existence; Tâme, éblouie par la foule de sensations délicieuses qui se sont soudain révélées à elle, comme les yeux le seraient par le rayonnement subit d'une grande masse de lumière, se reploie dans une sorte d'extase toute passive, et ne trouve plus en elle de puissance que pour sentir.
C'était en juin que cette scène se passait dans la caverne où, deux mois après, Pierre et Berthe se trouvèrent de nouveau réunis. Le ciel était encore clair et serein ce jour-là ; plane et lisse, la mer se retirait sans autre mouvement que le flot de son reflux. Assis près de Berthe, dont la main se jouait dans ses cheveux, Pierre, cette fois silencieux et rêveur, attendait que les rochers en émergeant permissent de commencer la pèche.
f Que l'air est pur, n'est-ce pas? — Tu disais bien l'autre jour, ce vent du nord apporte une odeur de varech. » Pierre gardait le silence, c Écoute donc les lames!... comme elles soupirent... Ce bruit va à l'âme... Écoute donc! > Et la jeune fille parlait toujours, et toujours sans réponse, c Et cette mer! comme le soleil en dore la surface. Vois, n'est-ce pas qu'on dirait à l'horizon des mares de lumière?» Le jeune homme portait à peine un œil indifférent sur la mer.
La tendresse est ingénieuse : après avoir épuisé tout ce que son cœur avait d'amour pour dissiper la tristesse qui obscurcissait le front de son amant, le silence qui voilait sa pensée, la jeune fille avait bien vu qu'elle ne suffisait plus, elle, à son bonheur; elle avait voulu s'associer la nature. C'était du reflet de ce beau ciel, du parfum de ces brises, du sourire de la mer, qu'elle eût voulu rafraîchir et dorer son âme. Amour, nature, tout restait impuissant. — Elle se tut : craintes, pressentimens, le cœur a d'admirables instincts.
Le Jean^ Jacquet, petit troîs-mâts, vif et capri* cieux comme une dorade, venait de terrir après un voyage aux Antilles. Un ami de Pierre, Jacqoes Lefebvre, faisait partie de l'équipage, et Jacques Lefebvre avait une sœur, brune et pétillante enfant, étourdissante d'espièglerie, et jolie! jolie à ravir!
Le père, vieux marin, avait, à force de camrpagnes, arrondi la dot : excellent parti pour un jeune pécheur. La mère de Pierre la nommait déjà sa hru; des propos d'union avaient été échangés. Pierre ne l'ignorait pas. Loin d'y voir un obstacle à son amour, il n'y voyait qu'un sacrifice à faire à son amie. Cependant il n'avait osé parler de sa passion à son père ; connaissant le bonhomme, il ne voulait pas provoquer des paroles sévères : vieux calfat, il n'eût point compris ces puissances du cœur qui, unissant deux destinées, jettent du bonheur jusque dans des sacrifices. Épouser une petite fille qui n'avait sous le ciel que ses deux bras, quand il pouvait entrer dans une des bonnes familles dont les armoires cossues et nippées attendent toujours le mariage des enfans, non, certes, il ne l'eût point compris. Pierre le savait; ferme dans sa résolution, il préférait donc attendre.
Le retour de Jacques l'introduisit de nouveau dans la famille Lefebvre; il revit Julie. — Julie avait quelque chose de méridional qui jetait un reflet de passion dans ses traits : des yeux noirs comme le creux des rochers; des dents éblouissantes comme les plus blanches écales; une de ces figures pleines de vie, roses et dorées, figures rondes que semble toujours animer une étincelle; et dans sa taille la gràce d'un jonc que balance une brise, et dans ses mouvemens la vivacité d'un oiseau. 11 comprit que, sans des engagemens sacrés, il eût pu trouver du bonheur à la posséder comme épouse.
L'espérance des familles s'accrut. On multiplia les occasions de rapprocher les deux amans. C'étaient des veillées les jours d'ouvrage. Le dimanche, c'était, après la promenade, le souper, souper patriarcal à la tombée du jour, grand repas de la semaine, où, par un luxe rare alors sous le toit des caboteurs, la glorieuse longe-deveau, la salade et le pot de cidre se savouraient en famille. Pierre provoquait moins ces réunions qu'il ne se laissait entraîner par elles, et pour^ tant Pierre donnait toujours le bras à JuÛe ; à table, ou sur le carré, c'était toujours auprès d'elle qu'il se trouvait ; et Julie était si aimable, si prévenante alors ! Le hasard ou la sollicitude des parens conspiraient-ils contre son cœur? il l'ignorait ; mais il s'accusait de ne plus trouver prés de Berthe tous ces plaisirs.
Son amour en souffrit. — Lui toujours si exact, lui qui craignait de perdre une minute de leur bonheur, devançait autrefois l'heure des rendezvous : il laissait la pauvre Berthe pleurer seule de
FRANCE MARITIHE.
longues heures maintenant; ces lettres que durant Tattente il gravait dans les parois de la grotte, ne multipliaient plus dans le rocher l'initiale du nom de son amie ; quelquefois même il ne venait point, l'ingrat. Berthe, plaintive et résignée, ne répondait à sa froideur que par plus d*amour. Si parfois, le cœur aigri, elle accueillait d'une moue légère sa venue, cette moue se noyait bientôt dans un sourire, sourire de tendresse et de douleur.
Des bruits sinistres ne tardèrent pas à retentir jusqu'à Berthe ; elle les rejeta comme des mensonges. Et pourtant, en tombant sur son coeur, ces bruits le brisèrent : elle devint triste et languissante. C'est un désenchantement bien terrible que celui où vous songez pour la première fois, quand le sol fléchit sous vos pieds, que ce tapis de fleurs qui pare le sentier où vous cheminez joyeux, pourrait bien ne couvrir qu'un abîme. Berthe,, jusqu'à, ce jour, n'avait entrevu l'avenir que dans «un prisme de bonheur; et l'idée de la possibilité d'une séparation si brusque vint lui créer des maux dont elle ne soupçonnait pas même le germe dans le malheur. Leur sépara- U(^n, ce fut, la seule, idée qui se dressa dans ses rêves. La conduite de Pierre la fit frémir. — Sois pens0es saignèrent quelque temps dans le silence de son àme ; mais ces inquiétudes ne sont pas des fardeaux que l'on garde longtemps sur son cœur : dussent-ils le briser en retombant» il faut les soulever, dès qu'on en a senti le poids. — Quelle.que fût la vérité, Berthe voulut la connaître.
Un J9ur donc que Pierre, après une longue absence, se retrouvait auprès d'elle, moins par tendresse que par habitude, peut-être, la jeune fille .trouva dans sa douleur assez de force pour ixuopre enfin cette incertitude.
f Pierre, tu t'efforces en vain de le cacher,... tpn cœur se refroidit, Pierre.... — Autrefois tu savais trouver chaque jour des instans pour me chercher,... et maintenant une heure à te voir, une heure à t'entendre;... toutes les semaines je n'ai pas ce bonheur. ... — Quelqu'un de nous deux a changé, Pierre.... Ce n'est pas moi,... oh! pour t'aimer mon cœur est toujours le même!
— Je t'aime aussi;... mais tu te tourmentes toujours.
— Tu serais bien coupable ! Je t'ai tout sacrifié,. ..« tout ce que j'avais au monde.... mon honneur, ma vie,... mille fois plus, le bonheur de ma mère. Eh bien! je ne m'en plains pas; non, je suis heureuse,., si, pour tant de saiu*lfices, tu me donnes un peu d'amour.
— Console-toi donc.
— Ecoute; je ne sais quelle crainte me glace ; j'ai tort peut-être, ne m'en veux point : ces bruits de mariage, — je n'y ai pas cru,
au moins! mais c'est égal; et puis ta
famille,... je ne lui ai rien fait, et pourtant chaque fois que je rencontre ta mèrey... tiens,
Pierre, je crois qu'elle ne m'aime pas*... — J'ai beau pensera toi, j'ai beau faire, tout m'inquiète. Que veux-tu donc? on n'est pas maître de cela! quand on s'aime, on craint toujours de se perdre. — Oh! oui, Pierre, si je n'avais pas tant de peur, c'est que je n'aurais pas tant d'amour. — Hais toutes mes inquiétudes tu peux les calmer : un mot, un seul, et je serai heureuse ! jure-moi que tu m'aimes.
— Ai-je besoin de te le jurer, mauvaise I
— Dis que tu ne seras jamais à d'autres. > La jeune fille prononça ces mots avec le sentiment de défiance d'un pêcheur qui, à la mobilité de la grève, craint de marcher sur une lise.
c Ne te l'ai-je pas déjà cent fois promis ?••• mais vois-tu....
— Comment! > Le visage de la jeune fille était devenu plus pâle que l'écume des lames; les yeux éraillés, la bouche entr'ouverte, les lèvres tremblantes, elle semblait attendre dans une tension nerveuse le mot jd'une existence de malheurs.
c Tu le sais bien, je n'y consentirais jamais;... mais, vois-tu, on n'est pas son maître.
— mon Dieu! je suis perdue! t Ce fut un cri déchirant. Haletante, Berthe avait plongé sa tête dans ses deux mains. Une espèce d'angoisse s'échappa un instant en sanglots de son cœur. Puis, se redressant soudain, ses traits s'animèrent de cette assurance que donne toujours une profonde conviction : une inspiration lui était venue.
c Mais, non, tu ne peux pas m'abandonner; tu ne le peux pas, Pierre! Ce n'est pas pour moi : mon avenir, honneur et vie, tu m'as tout détruit; mais n'as-tu pas été heureux? Maintenant que je meure de faim ou de honte, que t'importe! c'est ma faute.... C'est pour toi, pour ton enfant,... oui, pour ton enfant,. .. Pierre, je suis enceinte!
Berthe ne se méprit pas un seul instant sur le changement qui s'était opéré dans les affections de Pierre. La vérité lui apparut tout entière à travers l'embarras de ses explications. En vain voulut-il calmer les inquiétudes de la jeune fille par des protestations et des promesses, il n'y réussit pas. Il y a dans l'âme d'une femme une admirable délicatesse, qui pénètre tous les secrets, écarte tous les voiles. Elle ne raisonne pas, mais elle pressent, elle devine : c'est un sens qui nous échappe, à nous, hommes; une sorte de seconde vue dont rien ne peut tromper le regard.
Ce n'étaient plus cesparoles bonnes, naturelles, que l'œil révélait plus vite que la voix; qui semblaient à peine toucher les lèvres, tant elles s'élaaçaient vivement du cœur. Non, ce n'étaient plus ces confidences d'amour si simples, et pourtant si puissantes» qu'avant de douter d'elles la jeune
{>êcbeiis6 eût douté de son lalitt, éùt douté de la honte de Dieu.
Des protestations avaient accédé à ces épan* ehemevsna'ifs; car Pierre savait que Bertbe ne pouvait plus y croire. Des sermons avaient succédé à ses promesses i mais ces assurances étaient si gla-^ eées, que^loin de dissiper les craintes que la pauvre en£ant sentait naître chaque jour dans son âme, leur froideur les augmentait encore. Le par* jure ptrçsài sous celles^i, comme ik travers ces protestations se oaoatrait l'indifférence.
Et d'ailleurs, lors même qoe, confiante comme l'est quelquefois l'ineipérience, Berihe eût fait taire sa raison et son cœur pour croire à ces parolés^ la conduite de Pierre ne fût-elle pas venue leur jeter, chaque jour, ses rudes et froids dé-> mentis?
Deun mois se passèrent ainsi : Pierre évitait la présence de Berthe avec autant de soin qu'il •n mettait autrefois à la rechercher. Si, hasard ou persévérance, elle parvenait à le rencontrer seul, loin de la consoler, de donner quelque espérance à cette pauvre délaissée, qui ne demandait qu'à croire, tout effrayée qu'elle était de l'avenir, il te plaignait de ses obsessions, de sa tyrannie, et la laissait plus désolée, plus seule, redoutant toutes les questions, redoutant tous les regards, sans le sein d'une amie pour épancher ses angoisses ; contrainte de verser en dedans tous ses pleurs, de dévorer en secret toute son amertume.
Le troisième mois s'écoula entier sans qu'elle pAt lui parler une seule fois. Il est vrai que la malheureuse avait cessé de s'attacher à ses pas : il lui était trop cruel de voir ses tendresses s'aller briser sur ce cœur dur et frofd, comme les lames •nr un récif pour le durcir et le glacer davantage.
• Elle ne quittait plus sa mansarde que pour descendre dans les grèves, quand la grandeur de l'eau lui permettait de pécher dans les rochers, ou lorsqu'elle se rendait sur les parcs au trillage des huîtres. Le reste du temps elle le passait près de sa mère.
Un soir que, défaite, abattue, elle était restée la journée entière sans sortir, sa mère, qui tout ce temps l'avait observée avec inquiétude, vint enfin s'asseoir à c6té d'elle.
Berthe devint rouge comme une branche de corail.
Marie-Jeanne (ainsi se nommait sa mère), Ma- He-Jeanne prit avec bonté la main de sa fille dans les deux siennes, puis attacha sur elle un regard triste, mais rempli de la plus vive tendresse.
Berthe abaissa ses longs cils, et sentit plos vivement son sang battre son cœnr.
f Tu as quelque chose, ma Berthe, lui dit, après ^elques instans de silence, d'une voix douce et consolante, sa vieille mère ; tu as quelque chose; ton caractère change tons les jours. Tiens !. .. depuis deux mois ta n'es phn h même; toi si gaie,
si vive, si heureiise, te voilà triste mainteiuuiC, triste à me chagriner moi-même. Tu n'as plas d'ardeur que pour l'ouvrage ; tu ne sors plua; tes journées se passent ici. J'ai bien du plaisir à te voir, mon enfant; oh oui, mon Dieu I... mais ycistu, je sens que ce ne doit pas être comme cela ; il faut qu'une jeune fille s'amuse : la galté lui est nécessaire comme le soleil l'est aux fleurs : la gaîté c'est son soleil. Vois aussi comme tu clian-> ges. > Berthe soupira et baissa sa tète sur son sein ému.
< Allons, ne fais pas l'enfant, reprit plus affeotueusement encore Marie-Jeanne. C'est ta mère qui te parle ; ce ne sont point des reproches que je te fais* Non, ma fille; mais c'est que je voudrais toujours te savoir contente. Je n'ai pas d*autre bonheur que le tien, moi. Te posséder là, gaie^ chantante, rieuse, baiser tes boànes joues roses^ c'est ma vie^ Quand tu ris, jiêrigiis^liettNrose^f <|uaiid tu es triste, par exemple^ je ne sais p^s^ mais le deuil me gagne, ma tète se trouble, mes yeux me brûlent ; je me sens mal, vois-tu, Berthe ! C'est comme cela... Regarde-moi donc; sillons, enfanti baisez-moi I... et que l'on m'écoute tranquille^ ment maini enant I ... »
Et, après avoir baisé au front sa chère fille, la bonne mère poursuivit :
f 11 faut que tu me dises ce que ttt as i on ne change pas ainsi sans cause. Que sont devenues tes belles couleurs, si fraîches et si vivesf? Ton teint est pèle, tes yeux se cpensent ètiaque jour... Es-tu malade?... Il faut qu'on se soigne' quand on souffre. . . On ne plaisante point avec les maladies, <m ne guérit point sans secours... Ne crains pa», ma bonne chérie ; tu ne manqueras de rien, ni de soin, ni de tout ce qui sera nécessaire : ta mère est là... et Dieu merci ! si nous sommes pauvres, nous avons des amis qui sont riches... Eh bien! es-tu malade? réponds-moi ! je veux qu'on me réponde ! parle donc 1...
— Non, ma mère, je ne souffre pas. »
A peiné Berthe eut-elle jeté ces mots dans nii soupir, que deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.
€ Mais tu pleures : qu'y a-t-îl donc ? te serait41 arrivé quelque malheur?
— Oh I oui, un grand malheur... »
Ses larmes redoublèrent, et ses soupirs étouffèrent sa voix.
cEh bien ! Berthe, dis^moi cela. Conte-moi tout cela vite; peut-être que ce n'est rien. Ne pleure pas : cela se voit souvent. Quand il vous arrive quelque chose, on se trouble, on s'effraie, on juge tout à travers la peur, et Ton juge mal ; et puis, quand ce serait un malheur, ne suis-je pas ta mère? ta bonne mère ! Si tu as des chagrins, ne dois-je pas en avoir la moitié? Oh! si, ma Berthe! N*est-ce pas que tu m'armes bien? que tu m'aimes trop pour vouloir souffrir seule? Les douleurs partagées ne sont phis amères ; et d'afllenrs |*aurài
FRANCE MAWTIME.
âSS
peul-étre des consolatioDs à te donner. Oh ! les mères, elles ont des secrets pour guérir les maux de leurs enfans. Le bon Dieu a mis du baume dans leurs paroles ; tu ne sais pas cela, ma fille. Oh ! va, un jour tu rapprendras*. >
Un sanglot déchirant brisa la poitrine de Berthe.
c G*est donc pour me désoler ? Tu souffres, et tu ne veux pas me le dire. Mais c'est affreux ! Tu ne pense pas à tout le mal que chacune de tes larmes, que chacun de tes soupirs me mettent dans le cœur... Parle donc! n*as-tu pas de confiance en moi ? Que t*ai-je donc fait, malheureuse enfant, pour te défier de ta mère? >
Et Marie -Jeanne se mit à sangloter ellemême.
c Ma mère, ne pleurez pas ! ne pleurez pas, vous me feriez mourir ! > Les mains jointes alors, et les yeux au ciel, Berthe ajouta d'une voix étouffée : c Mon Dieu ! que vous me faites payer cher ma faute 1
— Ta faute, ma fille ! reprit la vieille femme, dont les yeux se séchèrent, et dont le front devint sévère. Toi, coupable !... Oh ! non, cela ne se peut pas! «Elle laissa tomber ses mains sur ses genoux. Les soupirs de Berthe interrompirent seuls le silence, après lequel Marie-Jeanne reprit : « Tu te trompes, tu es trop sévère; tu ne peux pas avoir commis une faute, mon enfant. Ce sera quelque imprudence, sans doute...»
Elle s'arrêta un instant avant de continuer ainsi: c Aimerais -tu, par hasard, quelqu'un de nos jeunes gens?... Allons, voyons!... ce n'est pas un crime... Te voilà déjà grande! laborieuse et rangée ; tu es un bon parti pour tous nos pécheurs... > Ces dernières paroles furent prononcées lentement, avec inquiétude et embarras.
cMa mère ! il ne m'aime plus.
— Eh bien ! ma fille, c'est qu'il n'était pas digne de toi ; celui qui a pu méconnaître ton cœur ne méritait pas de le posséderi Console-toi, ma Berthe ; oh 1 va, ce n'eist pas toi qui manqueras d'épouseur»
—-Mais lui!...
— Sois raisonnable; ne pleure pas ainsi.
— Oh! laissez-moi pleurer toujours... Vous ne savez pasl... > Marie^eanne devint tremblante.
c Mais qu'as-tu?
— Ma mère!..,
— Parle donc !
— Oh ! . , . oh ! vous ne me pardonnerez jamais.
— Moi!... mais est-ce possible ! ne pas te pardonner, mon enfant?
— Il m'a séduite. Je suis perdue ! >
Cet aveu frappa si violemment le cœur de cette bonne femme, qu'elle ressentit une révolution soudaine dans son corps qu'avait brisé l'âge, et dont la vieillesse avait figé le sang. La tète ébranlée par une espèce de vertige, ^ se laissa aller ToviI«r«
dans son vieux fauteuil. Berthe, glissant à ses pieds, se cacha le visage sur ses genoux.
Cette scène muette dura quelques momens avant que Marie-Jeanne pût reprendre :
c Relève-toi, ma fille. .. > — Sa voix était lente et affaiblie... cOh! il y a bien du malheur dans tes paroles... mais ce n'est pas à moi de me plaindre... qu'ai -je à perdre? rien... quelques jours que je croyais devoir être sereins et qui se couvrent : c'est tout. Dieu nous punit souvent dans nos affections et dans nos péchés. J'avais mis trop d'orgueil en toi, peut-être ; j'avais été trop fière de mon bonheur... il me l'avait donné, il me l'a ôté : que son saint nom soit béni!... Mais c'est toi que je dois plaindre... ce n'est pas ta faute... on t'aura trompée; on t'a séduite... Ton malheur est assez grand pour que le ciel ait pitié de toi. Il est miséricordieux, lui ! . . . Il n'y a que le monde qui ne pardonne pas... Relève-toi !
— Mon ma mère! il faut que je reste à vos pieds, car j'ai une grâce à vous demander à genoux.
— Parle, ma fille ! je puis tout entendre.
•— Dites-moi que vous ne maudirez pas mon enfant.
— Ton enfant!...» Berthe fondit en larmes.
c Berthe, il faut que tu me dises à l'instant quel est son père?
— Ma mère!...
— Il faut qu'il t'épouse, vois-tu! > Berthe leva les yeux sur elle, joignit les mains, et dit avec ferveur, comme si elle se fàt trouvée devant Dieu :
c Oh ! répétez cela, ma mère !
— On ne déshonore pas une jeune fille; on ne donne pas le jour à un enfant qui ne demandait pas à naître, pour se faire un jouet de ces deux existences, et les rejeter après. Cela ne se peut pas, ni aux yeux du ciel, ni aux yeux du monde. Puisqu'il t'a donné un enfant, il faut qu'il donne à cet enfant un père. >
Le regard de la jeune fille rayonna d'espérance et de bonheur.
Il eût fallu connaître les idées religieuses et le rigide sentiment d'honneur de la mère de Berthe pour deviner con]Jl)ien son cœur fut vivement frappé par la faiblesse de sa fille. Bien des larmes amères brûlèrent ses yeux éteints que n'obscurcissaient plus que les pleurs de la vieillesse ; bien des douleurs se ranimèrent dans son cœur qu'avaient épuisé soixante-cinq ans d'existence ; mais la digne femme trouva encore dans son âme assez de force pour étouffer ses soupirs et cacher ses larmes.
C'est qu'elle connaissait sa Berthe : le vice qui l'avait souillée n'était pas dans son cœur. La confiance etrinnocencel'avaientseules perdue. Honte à celai qui avait troublé cette eau si belle, qui avait flétri ce lis si pur l Aussi , incertaine si
elle poftiraii réparer Tarehir dé ^ fille, loin de raigrir par des reproches, Voulût -elle kiî rendre en tendresse ce qne la malheureuse enfant perdait en arnoor.
Chaque jour lui enlevait une espérance. Malgré le peu de force que lui latesaient les infirmités des vîeuit jours, die ne recula devant aucune des démarches que hii prescrivait ITionneur de sa une; mais lorSsqu'épnisée de fatigue, elle remtrûit dans l^ur étnoîte mansarde, ce n'était que pour pleurer avec Berthe sur llnuttlité de ses efforts. De tofts le^ moyens qu'elle avait employés pour voir et entretenir Pierre, aucun ne lui avait encoife rétfsst. La malheureuse sentait towr à toAr ses esfpoirs ployer et rompre sous elle.
Une dernière ressource lui restait; elle la «alsit.
Un curé jpnit encore dans la p«ftpan des petits ports de la Normandit^ d'une i«Auenceq«i tient à la fois de la pirissance paternelle et de l'autorité dumagtstrat. .
Les malheurs et les crimes ipie, corrompue par de mauvaises passions, a souvent produits TinfUence 'eodésiastique, ont fait justement Pétrir rîDterveation du prêtre dans les discords domestiques ; on a dû lui fermer l'intérieur d« foyer, où, cachés sous la soutane, s'introAnsaient irop fréquèmfment le vice et l'intrigUe. Ce serait pourtaht un bel et saint usage que celui d'appeler au milieudesfomiUes un oobeîliaieur révéré pur tous, moins encore à dause de ton caractère sacré q«e de tes vertus, de Ty appeler po«r guérir les plaies, pour reformer les Uess rompus, pour étouffer les crts de discorde et de fcaîne sous des paroles de paix et d'amour. Oh ! oui, te serait un samt miuistère, s'il ne fallait pour l'exercer un homme tans autre pacsidn 4|ue l'aosour de Thumanité, si rare, hélas! dans notre siècle d'égoïsne.
Le oaré de GraoTilIe était un de ces miniitres exceptionnels, charitables, dé\'€ttés, trouvant toute leur religion dans TËvangile et dans leur cœur, chantant bien l'o/Hice des papes, mais pratiquant la morale des premiers apôtres. Dignes f)rêtres qui pourraient sain^ doutie, k forée de \ert^s, i^lvantser le cMstianlsme, si d'intotératttes ambhions ti'a^tent piiti'éfié<^ grand corps 4éjà tué par le foiatisme !
AvtiHé à fâfge dé soi?{iFtrle-huk ans, il atait «wsiervté, ihatgré les malheurs et tles fottgues de «a }e«uesse, cette énvergie de santé, cette ridies^e et cette fraieheur d^ sang qui décèlent wie orga- «îsatfen dent jatuui^le f^u des passions ifa altéré ia ptii^anoe. Tout en lui, la pureté des traits, un front large dont l'élévation donnait une oour- 4)ure ovale aux lignes de sa figure, un teint ferme (de muselés et de coloris, une taille moyenne, tuais bien prise, répandait dans sou maintien w air de dignité ^fue tempérait Une bonté excise.
te fut â lui que Marl^-leanhe fut confier suh malheur.
Le lendemain, il était sik heures du Mtr ; Wen que l'on fût encore dans les dotwters jours d'octobre, le ciel bus et grisâtre ne jeiak 4|u*ut) Jour rare et pauvre dans une chambre du presbytère. La décoration de cette piè^e était d'une simplicité qui empruntait son élégahce plutôt an bon goût qu'à la richresse des objets ; les cadres à baguettes doi'ées, mais ternies, qui pendaient sur les lambris, contenaient des gra^ nres d'après les toiles chrétiennes des grands artistes de Titalie et de rAllemagne. Une petite pendule de marbne était placée sur la cheminée, entre denx vuses de verre bleu où trempaient des fleurs. Mais ce q«ii lixait surtout les yeua, c'était un beau crucifix d'ivoire d'un travail si parfait^ qu'il était digne de reproduire le trépas subKme de fami d^ hommes. Une taMe recouverte d'un tapis de s«rge verte ; une bibliothèque riche d'ia-Miés, un fauteuil de velours Jimne et six ckaises de merisier ^complétaient Tauieublement.
Un jeune t(mme,dèbout dans Tembrasure de la croisée, paraissait attendre ai«e une anxiété que révélait la fixité de ses regards.
C'étuit Pierre.
Le cai^ ne tan*âa pus à emi^r atee la «ijèl«e de Berthe. Il lui prés^u te feutetiH, et s'at^ Mmème après avoir offert une <^ise au jeune pêcheur.
c Pierre, lui dit^, ap^ès qucA^nesmoCSylaprésenoe de Madame vovs appreiid sails doute le motif qui m'a fait tous appeler ioi. i
Pierre rougit, et baissa les yemc sur son ebapean qu'il atsiit placé entre ses genoux.
Le prêtre reprît :
c Vous êtes un honnête homme, Pierre... berthe était jeune, confiante, sans expérience; voustous êtes fait aiiner d'elle, vous Tairez séduite avec des mots d'amour; vous Ini bvez paillé de mariage, et elle s'est livrée à votre ptrole; enfin, vous l'avez déshonorée. Qui est coupable, si ce n'est vous?... Pierre, vous ne pouvez sans crime l'abandonner maintenant, ^tisttd on a fait le mal, c'e» on detoir de le répffnôr. Youfe avet pris l'honneur de Berthe, il faut le lui rendre ; il feut lui ne^tuer son avenir que vous avez détrlrit. Aon enfant, d'ailleurs, est le vôtre; voulez-vous le vouer à la misère et au mépris? Youlez-tons qu'un jour il tous maudisse? Il en aurait le droit ! Et, prenezy garde, la voix de l'innocent est puissantëaUpfiès de Dieu. >
Pierre ayant voulu balbittler ^fUelqnes excuses au milieu dêsqûetles il jeta le nom de son père, Marie-Jeanne l'interrompit :
< Mais ras4^u consulté, ton père, avant de perdre ma fille?
^^A Dieu ne plaise, ajouta le curé, «pie§e prêche jamats'à un fils la désobéissance t cnp«Maat,
FfiANCË
je dois WttS rappeler que la première yo«x h consulter est toujours celle de la conscience, i
Ce fut dans ces représentations que se renferma le rôle de conciliateur qu avaif accepté le prêtre. Après u»e conversation o» il représenta au jeune homme se& devoirs de chrétien et ses obligations dlioaneur, conversa t ion que Pierre écouta en silence, le vieillard termina par ces n^ots :
c Voilà tout ce que ]o voulifi^s vous dire. Je désire que vous fassiez ce que vo^s dictera votre cœur. »
Ils se levèrent tous trois, c Tu viens d entendre M. le curé, dit alors la pauvre mère en fondant en larmes : tu ne peux abandonner ni ma fille ni ton enfant. Pierre, leur vie dépend de toi, il dépend de toi de les tuer d'un seul mot. Oh I si tu peux être ému par les prières d'une mère, me voilà à tes pieds. Crrâce I rends-nous à tous trois l'honneur t »
Et la pauvre vieille embrassait les genoux du jeune garçon et mouillait ses mains de pleurs.
t Relevez-vous... Oh! je voudrais bien l'épouser, moi, dit le pêcheur d'une voix tremblante. Hais vous connaissez mon père...
— Eh biep! Pierre, je me charge de lui deinaQder son consentement.
— Si vous pouviez , dit Pierre, en portant
sur le vieillard ses yeux humides.
— ^e savais bien, reprit Ikjarîe-Jeanne se relevant rayonnante de joie, je savais bien, Pierre, qfie tu étais bon et généreux. Oui, Pierre, tu ajgis en honnête homme ; ça te portera bonheur. Mais vous. If • le curé, le ciel seul peut vous récompenser de tout le bien que vous faites! >
Il avait cependant trop présumé, le digne homme, de rinfluence que son caractère lui donnerait sur le vieux caboteur. Habitué à soumettre tous le^ projets d'établissement pour son fils, npn à l'éventualité des affections, mais aux conclusions beaucoup plus positives de ses calculs, le père Bénardne put qu'opposer ce mot : impossible! exprimé de cent manières aux raisonnemens que lui fit le pasteur.
Cette démarche n'eut donc pour résultat que de déterminer le rusé marin à couper court par un mariage sortaUe à toutes les intrigues dont il pourrait être entouré.
JLe soir, lorsqu'assis à table avec son fils et sa femme, il vit le souper toucher à sa fin, il ne voulut point laisser passer cette occasion sans commencer à mettre en jeu ses projets.
t PieiTC, dit-il, en fermant son gros couteau à piançhe de corne, et en poussant devant lui son assiette, tu sais que ta mère et moi nous songeons depuis long-temps à t'élablir. Tu es accueilli déjà comme un ami dans la famille Lefebvre ; Julie est une de nos plus jolies bavolettes; et puis, c'est jaborieux, actif!... Ça fera une bonne femme de ménage. Le père est riche. Tu trouveras donc là une jolie fen^me et une bonne dot : c'est un parti
qui doit te convenir comme il nous convient à nous-mêmes. Te voilà en iige de te fixer... Il faut que cela se fasse. »
Pierre, à qui cette brusque proposit'ion avait mis un frisson dans les chairs, fut heureux que les derniers mots de son père lui suggérassent une réponse.
€ Je suis encore bien joigne, mo^ père. Pour le moment, vpyez-vous....«> je préférerais attendre. ^
— Tu n'es pas franc, Pierre. Ne cherche pas à me rien cacher. M. le curé m'a tout dît. Mais tu dois savoir d'abord que tu ne peux pas épouser Berthe : une fille qui n'a rien que des charges j ce serait te mettre dans la misère et vouloir nous y entraîner aussi. D'ailleurs la mère et moi n'y consentirions jamais. >
Le ton avec lequel maître Bénard prononça cette dernière phrase ije comportait pas de résistance.
t Eh bien! mon père, je serai malheureux!
J'aime Berthe, Berthe m'aime, je ne puis prendre d'autre femme qu'elle.
— Ce sont de belles paroles j mais un mariage est chose sérieuse, cela ne se fait pas par caprice, l'avenir en dépend : il faut songer à l'avenir. Quaud te viendront des enfans, qui les nourrira ? Croî^tu que nous irons jeter à une étrangère le peu que i^ous aurons gagné à la sueur de nos bras?
— Je ne di? pas cela Je travaillerai; mais
lors même que je n'aimerais pas Berthe, pour- |rais-je l'abandonner après l'avoir séduite?
-rr Et moi, reprit vivement le père, crois-tu que je puisse la recevoir? Non. Je ne donnerai pas pour fille à ta mère une femme déshonorée. »
Ces derniers mots furent marqués par son père d'un accent 4ç dédain qui fit mal à Pierre.
t Déshonorée ! reprit-il blessé au cœur, moins par ces paroles que par le ton de mépris ; c'est vrai! Nul homme ne peut répquser désormais.
La honte seule l'attend dans le monde. Elle esit déshonorée par mon fait, par ma faute. ïl n'y a que moi qui puisse l'épouser sans rougir ; car je puis seul lui rendre l'honneur et l'estime
— Tu ne l'épouseras pas.
— Je l'épouserai, mon père ! >
Des scènes pareilles à celle qui avait éclaté entre le père Bénard et son fils rie troublent pas le calme intérieur des familles sans y laisser des traces que ne peut qu'à la longue effacer le temps. Les blessures faites par des mains chères sont les plus difficiles à guérir; le souvenir des affections et des devoirs qn'nn instant d'impatience a fait fouler aux pieds, loin de les cicatriser, est un fiel qui vient en corrtKler l'ulcère.
Ainsi maitre Bénard, froissé dans sa puissance et dans ses sentimens de père, ne voyait qu'indifférence et ingratitude dans Temportement de son fils, tandis que Pierre se peignait de couleurs tyranniques TinOexible volonté sous laquelle son père avait voulu étouffer ses affections.
Une froideur, que ne pouvaient qu'augmenter leurs dispositions mutuelles, se glissa donc chaque jour plus profondément dans leurs rapports. Pierre ne paraissait plus que rarement au logis. Le temps que lui laissaient ses occupations, il le dépensait seul, avec ennui, à se promener sur les quais du port, ou dans les rochers. Mais il fallait rentrer le soir ; la froide réceptiou qui Tattendait alors lui devenait encore plus insupportable par les larmes silencieuses qu'il voyait rouler dans les yeux de sa mère.
Cela ne pouvait durer; la nécessité de se soustraire à cette existence le contraignit à quitter la pèche des huîtres, pour la navigation au cabotage, qui lui promit du moins de longues absences. Il se fit porter sur les rôles de VAlcion,
L'Alcion était un petit sloop élancé, souple, hardi, peu fort de tonnage, il est vrai, mais d'un gabarit léger et coquet comme celui des plus jolis cotres anglais.
Cette élégance de formes ne l'empêchait pourtant pas, grâce à la bonne réputation de Griffard le braque, son armateur et son patron, d'être trèsvéhémentement soupçonné de cacher, sous son air innocent, un audacieux et impudent fraudeur.
Vingt descentes de gabeloups à son bord n'avaient cependant produit aucun résultat dont on pût logiquement conclure l'illégalité de son commerce ; mais un mystère si grand enveloppait ses expéditions; on était tellement fait à le voir, comme les godes et les satanics, préférer, pour courir les lames, les momens où la tourmente les blanchissait d'écume, que la crédulité publique, ne pouvant pénétrer le secret de ses habitudes, était toujours disposée à recevoir, éomme des faits constans, les conjectures que hasardait sur lui la curiosité la plus indiscrète.
Pierre fit deux voyages aux îles anglaises, sans que son père accueillît avec plus de bienveillance son retour. Le front du vieillard, au contraire, s'assond)rissait au point que, voyant l'expression souffrante qui chaque jour s'y arrêtait davantage, Pierre commença à se reprocher ce qu'un instant de colère avait mis d'irritant dans ses paroles. L'amour filial retrouva toute sa puissance devant cette douleur ; ses pensées se reployèrent sans ressentiment dans son âme. Vue à travers la tendresse vive et respectueuse qu'un instant y avait comprimée, la conduite de son père lui apparut sous un autre jour. La sollicitude la plus profonde avait dicté sa défense ; et lui avait répondu à cette sollicitude par l'insubordination et la dureté! Voilà ce qu'il se dit; et Berthe, dès-lors, dut perdre insensiblement cette espèce d'invio-
labilité dont, après l'amour, l'entourait le malheur. Il s'habitua peu à peu à la voir se dresser entre lui et. son père comme un obstacle à son pardon.
Ce fut sous l'influence de ces dispositions qu'il se préparait à faire son troisième voyage.
Il pouvait être quatre heures du soir lorsqu'appareilla l'Àlcion.
Une expédition d'un haut intérêt pouvait seule déterminer maître Griffard à prendre la mer par un pareil temps. C était une chose évidente pour tous les marins, qu'il s'engageait là dans une partie dont lui, son équipage et son bateau étaient l'enjeu.
Une bourrasque de vent d'aval grondait alors avec tant de violence, que la baie de Granville semblait une nappe d'écume que tigraient seules de taches noires les crêtes granitiques des rochers. L'image la plus fidèle que l'on puisse se retracer du spectacle qui se serait offert en ce moment aux regards d'un homme arrêté sur la falaise, est de se figurer la mer comme une immense peau d'hermine.
Plusieurs pêcheurs, appuyés sur le parapet qui termine la vieille jetée, examinaient en silence les dispositions de partance et les manœuvres qui s'exécutaient à bord de VAlcion, Leurs yeux ne se portaient point de cette frêle barque sur la pleine mer sans qu'un sentiment de terreur ne se révélât dans leurs regards.
t Maître Griffard va courir là une chienne de bordée; le temps se prend, la bourrasque n'a pas l'air de vouloir mollir, dit un vieux loup de mer, en retournant sa chique et en raffermissant sur sa tête son chapeau de toile cirée.
— Voilà deux bateaux qu'il perd, l'épondit le matelot auquel s'adressait cette remarque ; il pourrait bien laisser sa peau avec le troisième.
— A la troisième fois, comme on dit, haut les bras, la bombe tombe! C'est le coup décisif, celui-là. Je crains bien qu'à force d'y goûter, il ne finisse par boire un bon coup dans la grande tasse. >
Mais VAlcion, loin de s'effrayer des sinistres prévisions que lançait contre lui l'espèce d'instinct que donne une longue expérience aux vieux marins, avait hardiment hissé sa brigandine et son foc, et attaquait la mer avec vigueur.
Les lames étaient fortes ; pesanxment roulées par la tourmente, elles offraient un obstacle que les petites embarcations ne franchissent jamais qu'avec peine et danger. Bien que l'Alcion fût obligé dans sa marche d'en dessiner tontes les ondulations, il s'y lança avec tant d'énergie, quil eut franchi dans un instant le banc de brisons situé au sud du môle neuf.
La marche devint plus facile.
Cependant, comme à mesure que Ton s'éloignait de la terre, le vent soufflait avec plus de violence, un ris fut pris dans la brigandine pour offrir moins de toile à son action. Soulagée, par
cette mano&avre, dans sa mâture et sa coque, rembarcation filait plus rapidement entre les lames^ lorsqu'une rafale imprévue vint la coucher presque horizontalement sur les flots.
L'Alcitm, étant sorti de la partie de la mer que les hauteurs du roc protégeaient contre la tempête, s'était trouvé subitement exposé à toute sa violence.
Pendant plusieurs minutes, Griffard dut craindre qu'il ne chavirât sous le poid« de cette bouffée. Le vent ayant pourtant molli, on put haler bas la brigandine, et le sloop reprit aussitôt son équilibre naturel. Le patron n'en resta pas moins convaincu de la témérité qu'il y avait à affronter des dangers dont les développemens de la tourmente avaient presque complètement détruit les'chances de succès. Sans expliquer les motifs de son changement de résolution, il gouverna pour regagner le port.
Comme- il sentit, dès le premier coup-d'œil, que, malgré toute l'ardeur de sa jolie embarcation, il ne pourrait jamais pincer le vent d'assez près pour gagner le chenal, il ne dut songer qu'à donner dans le passage du Suez (sud-est).
Dès qu'il eut atteint les parages abrités, où la brise permettait de porter quelque voilure, la brigandine fut de nouveau hissée, et l'Alcian donnant de nouveau la bande, reprit sa course ra-
f)ide. Ainsi penché sur les flots, qu'il couvrait d'un ong sillage dont l'écume se mêlait comme une nouvelle zone à la crête écumeuse des lames, VAlcion ressemblait à ces blanches mauves qui, durant la tempête, rasent, en péchant, la cime des flots.
Griffard avait beau piquer le plus possible dans le vent qui croissait sans cesse, son cap déviait tellement sous la force du courant et de la brise, qu'il fut forcé de courir une nouvelle bordée pour essayer de gagner le havre.
Cependant le tocsin sonnait à Tëglise de Granville, et tous les habitans se précipitaient vers le port. Quelques jeunes gens, excités par Jacques Lefebvre, s'étaient déjà jetés dans un canot pour porter au pauvre sloop le bout d'nine amarre de salut, car tout faisait craindre aux marins réunis sur le port que cette nouvelle bordée fût sans succès.
€ Que vous ai-je dit?... Voyez donc comme il est porté vers HereL
— Et il ne vire pas.
— S'il n'attrape pas la jetée cette fois-ci, comme c'est sûr, il montera un mauvais quart.
— Voyez donc! il ne se relèvera jamais! »
En effet, maître Griffard s'était tellement approché des terres, que, lorsqu'il voulut courir un autre bord, il sentit combien il lui serait difficile, en luttant contre la marée et contre la tempête, de ^'éloigner des rochers où l'affalaient la force de l'eau.
L'Alcion ne cessa cependant de se comporter
I avec une admirable énergie; mais, bien qu'il heurtât toujours vaillamment les lames, lorsqu'il put mordre sur la mer, chaque flot le drossait sur les récifs.
Ce ne fut qu'alors que Griffard aperçut, nageant vers lui, le canot que lui avait dérobé la grosseur des vagues : la tentative qu'il fit pour s'en approcher fut cause de sa perte. L'Alcion , ^ayant offert le flanc aux flots, ne put plus ré-, sister à leur choc ; emporté sur les rochers, où le roulèrent et le défoncèrent les lames, il couvrit dans un instant la mer de ses débris.
Le canot arriva cependant encore à temps pour sauver quelques-uns des malheureux qui luttaient ' cramponnés aux fragmens de la mâture.
Le lendemain le temps était serein; le ciel était si pur, que dans une chambre du port, dont les fenêtres s'ouvraient sur la mer, si le feu qui pétiUait dans la cheminée n'eût annoncé la venue des premiers froids, l'on se fût cru dans une tiède matinée du mois de juin.
Un rayon de soleil plongeant dans l'intérieur de cette pièce, qu'il traversait diagonalement d'un sillon de lumière, venait s'épanouir frais et coloré sur le pied d'un lit où reposait un jeune malade.
Le vague sentiment de souffrance qui adoucissait, sous des teintes pâles, le musclé féf'me de son visage, y répandait une expression do-* lente où son âme semblait se reposer de ses douleurs.
Deux femmes se tenaient alors près du lit.
L'une âgée, assise contre la table de nuit, les maiiis jointes et les yeux en larmes, vous eût rappelé, non par la pureté des traits, l'âge avait profondément ridé sa figure, mais par l'expression de peine intime où se traduisait toute l'âme d'une mère, cette vierge sainte {mater do-' lorosa) d'Albert Durer, texte admirable de toutes les poésies de la tendresse et de la souffrance.
L'autre, debout dans la ruelle, fraîche et belle enfant, tenait ses yeux tristement attachés sur le jeune homme, dont elle semblait veiller avec sollicitude le sommeil. Le jeune homme était Pierre Bénard.
Pierre, arraché aux flots presque sans vie, avait été transporté chez le père Lefebvre, où lui avaient été prodigués les premiers secours.
Gomme il avait été long-temps sans recouvrer la connaissance, le médecin avait,, manifesté la crainte que le mouvement d'un changement de lieu ne déterminât une crise ; et maître Lefebvre n'avait pas voulu souffrir qu'il fût transféré chez ses'parens; un lit avait même été préparé pour sa mère.
C'était elle qui, avec Julie, veillait en ce moment sur son fils.
Aucon incident n'avait agité sa nuit ; elle s'était écoulée douce et calme. Sa respiration s'cxha**
FIlANOfi ■AIUTili&
fert plus aisée et a(vec nn bruissement devenu à feîne sensible.
La fièvre, violente <f abord, avait disparu. Le sang du jeune matelot, rafraîchi par le sommeil , sYtait répandu également dans tous ses membres, où ta douce ctialeur dii Irt facilitait les fonction» de la vie», Des teintes légères commençaient à se f épandre sous sa peau : son fronj et ses lèvres reprenaient quelque chose de serein à travers leur expression endolorie.
Le repos avait été profond, le réveil s'avançait paisible.'
Ses pensées traversaient déjà ses derniers rêves en vagues images ; ses émotions, k peine écloses, se glissaient en son âme à travers son ^mmeil, comme en ses yeux la lumière à travers ftes cils abaissés.
Ce fut donc par des nuances graduées que I%ne et tes yeux de IMerre s'entr'ouvripent. Le spectacle nui s'offrit à ses regards s'harmoaia 9} bien avec ses pensées, qtfîl ne put saisir la transition de l'existence brute à U conscienee de la vie.
Cette jeune fille, belle et candide, debout près de lut et lui souriant avec tristesse ; sa mère, les Jreux au ciel, appelant par ses prières, sur I0 repos de son fils, les ailes et les sourires des anges; ce rayon de soleil, où les atomes se baignaient ef tOumoyqlent dans une lumière dorée ; toute cette liature, pure, resplendissante, affable, lui semblait ta continuation des dernlerd songes qui, roses et chantans, avaient bereé la fid de son sommeil.
11 fallut que la jeune fille, à un mouvement qu'il It, lui adressât la parole pour le feire redescendre dé S0S chimères.
i Eh biçn! Pierre, vous trouvëz-vous mieux? »
Pierre 9e souleva légèrement en attachant sur ^fte des regards fixes ; tous les souveniii» de ses demièi^es émotions accoururent alors. Il se rappela le navire heurtant sur les réclfb ; il se vit S90S antre soutien qu'un débris ballotté par les htnes au milieu de ce désastre.
Là tout se confondit dans sa mémoire. Qui rivait arraché des flots? comment arrivait-il qu'il s^éveiHât entre sa mère et Julie? Il avait l>eau fpuiller dans son ûme, il n'y trouvait aucun soutenir.
Tout le temps que dura sa maladie, dont le caractère devint un grand abattement et une extrême faiblesse, JnKe ne cessa de lui prodiguer tous ces soins que la sollicitude d'une jeune femme sait rendre si délicieux et si touchans. C'était elle qui faisait tiédir les boissons du malade; c'était elle encore qui venait les lui offrir | et le sourire mélancolique qui se posait alors sur ses lèvres avait tant de puissance, que Pierre sentait chaque jour sa reconnaissance se changer dans son cœur en un sentiment plus profond.
La pauvre Julie, dont les rumeurs publiques avaient effrayé la tendresse, se livrait avec eu-
'ivremeni ad nouvel avenir que fan réiéUdt toujours plus briUsDC l'anonr de Pierre.
I)epiris s^A enfance, elld %'était tcHomc^t habir tuée à le chérir, que lorsqu'un âotr son père \m dit : c JuUe , maître Béoanl t'a deaiaadiée p#ur son fils; ce nuuriage-là te ooqvtent-il?« Theiireitse enfant roiigi| et baissa le« yem^ car ette sealîi que ces paroles réalisaient ses plus chers esfKH?» , et se» pkfê beaux songes.
Si les froideurs de Pierre avaient depuis jelé bien des Inqniétndcs dans son àne, ces inquiétudes, en s'efïaçant, lui faisaient BMetu apprécier s<Hi bonheur.
Sa convalescence s'écoula do»o aimi> sereiae et calme, entre nne mère et une amante, cet deux bon^ génies que Dieu aUachn à l*etxtet€iiee de l'homme, pour qu'au sein m^œe des plus coftsantes doaleurs sa voix ah toujours éeti parolet de reconnaissance, de hénédiciiAs^ ei d'amour'.
p0Qr cehii qui l'aperçoit pour la première fois, le cabestan est de tous ies appareils qui meiiblenl les batteries d'un vaisseau, oeitti cpui provoqne le plus vivement lî| cui'iosîld. il consiste en nue machine de bois, de forme à peu près cylindrique^ cemposée de plusieurs pièces savamment remues, invariablement endentées ensemble, et oonie- Bues par de forts liens de fer auteur d'une pîâce principale qui est 1 àme de tout le système, et qu'on appelle la mèche.
11 pose perpendioulatrement et fermement à la place qu'il occupe, pour y tourner on pivoter sur lui-même, au moyen de quatre, huit, on selxe barres de bois qu'on y adapte par des trous pratiqués dans sa tête ou ohmpêau, et que des boni* mes poussent en marchant circutatremeat avec elles.
Si au cylindre de la machine tournante on a ^ë l'extrémité d^un cordage, le cylindre, dans ses révolutions, s'en enveloppera, en attirant verf lui l'autre extrémité et le fardeau qui la retient.
Les cabestans sent employés pour mouvoir et enlever des masses dont la pesanteur exi|^ las plus grands efforts. C'est principalement en marine, dans les ports et à bord des vaisseaux, quV>a en fait usage ; rien ne résiste à la touterpuissance de ees robustes machines, lorsqu'étant multipliées, leur vigueur d'action esl combinée d'après les lob de la statique.
Les cabestans varient de Corme et de dimension selon les cas dans lesquels ils sont destinés à fonctionner, et aussi selon les places pii ils figut rent. Les cinq cabestans envoyés de Brest à Paris pour l'érection de Tobélisque égyptien, sont * l'espèce qu'on appelle cabestans volans, parc« • La fin sera dans la procb^ltte livrâUoa.
FRAIfCE HABilIKE.
ffi^ peuvent ^pe transportés un hMoin. ÎJmt oon&triieticHi n'a rien <te f[racicax : etioaissës riai» un lowd appareil de charpente Imlispeiieable, iis ne montrent qte leurs tètes en forme de meule de «loaHn, et percées de knrs seize jnortai6e6. Ceux des vaissiBa«x, timpleê ou dmAim^ sont pivs libres dans leur pose. Ddbout an mitteH (tes l>atteries o« da gaillard d'arrière d*me frégate^ Hs «'appaient sur leur mèche, ^ se prolonge jua- ^'à fa«tre tittac en dessocts, après wpciv tra^ verfié, poi' un trou appeté étnmhrai^ le pont «w fe<|uel ie cabestan semble repoaer. Oeite mèohë, qui sert comme de jambe unique à la machiaft, h -aon fHed gorài d'on boiiion eh Car» iqut route Sans Un ëé ou tmeUe en 'foncç, soiMeneiit escâstué ^«6 4e pont inlériear. Ainsn posé, sans entoliragk jqHÎ4e<gètte, le cabestan «fnootro à ums les regards «ee formes arrondies, sou allure Tigonreuse» ia <èie -aplatie 4|m vous rej^arde par ses eeiaë tnel^ «aîses^afennéesdafis us double ct>iMer de fer, et «ml pied entettré de sa eréiaailiière enfonte^ do9t tes Uwgnem s*op(»osel>t à tom mouvement rétro- ^adedHi:ant la fonctmi, eudans les^enpsd'arrét.
Le .eabestan double des frégates diffère dis «e4iii ées tateseaut, en be que te cabestan supéifieor est sur ie pont, où il figure antant comme ornement du gaillard d'arrière que comme iMyen de force. Ajutrefois modeste et vigoureuse machilne ^cbènesansapprèt, att)ourd*bniid>}ot Aefmitire ^ empreint de aa part du perfectionnement dn harmonie avec te luxe d'ordre qui TenHinre ; plias <gHK>ieoiL déns ses forroes et dabs sa pose, e^Bat tte eidjestau petit-oialtre, à la robe vsrte ec loW aaate » auk iisenets jaunes ou biaoes, à la tète d^'arajou eaiffëe d'une brillant t«qwe de cuîrpe portant devise gravée. Ues cerdes tet 4leê étoilcB «n bronae /éobtent aur cette tète couaonnée dVm râtelier, qui reçoit, les jours de scrieti, «h faisceau de fusils brillans. l.i, renferdié 'CMniie 4}atisnne coge scititiHante, soigtoé, fourbi, ^li, traooordé tous tes*Jours, c'est plaish* .de te rm •briHereii somerain au milieu d^ autres «laofaineB iot 'tMeusiles de faerre et de navigation qui rifotiaent d'édat et de {MTOpneté. 6i son ifrère d'efa eus est appëte à quelque rude truirail, oblige de •sAivl*e temou vemen t coaMnon ,41 tourne uuaai, néîs «n se pavanant tièrement sons aa caionnade de Iteils.
Tant VfêA 4on frêne de 4a batterie, "«éritidde homme de pein^, H^'a l*ién de fti troquetierte de »WA jumeau du fniHapd dlairvière^ tenu de 4à,^smi Mf>ps {>etë-pokfte l^mpremte^des rèdès élDeinieb d^ oordagBS'qu'il'itePQiite. ^Ofai -ai mm Vewwh diez grincer sous les plis serrés de-la Mtrvetf-utn? •qui te isuYigte'lcoinmeJl^ënMi, te{mumpe!«»u^ la réfif séance de ninore 'quittent an >ând,'et sous les «fforts atUléticpies dié ëes :quutre>{viiiâgt^iie ou cem virenrs , piétnalns '«ntdur de lui au son du tambourl Hais ajn6siqiahdilto'a.rîènàfcire,fH est
"iMiépar lea mateloia seMuna : c*est toi qui eat In
^bourse ; c'est lui te pitter de la plaieB puMiifple ; c'est autour de lui qu'on trafique de tabac ooairé une ration d*eau<^-vie ; c'est auprès de loi qu'^m raconte tes bouveUes; il entend tes bonnes causeries et les âpres et fines eritiqnes des faaiJIiens de la battme.
Gependauft, il Atut te dim à i^ plus fftande floine de la dvdiâatiiMi dés matelots, et j^omme un effet de In réforme safctale qui a ticôebé Jusque «ur les vaisseaux, l'affeccîon d<^s matdots pour te Jcafae^tiin n'Mt plus À tqu'dte étak autroisîB ; le'est qu'îl n'est pus penr leu^ coma^e jadis te pcdtodîum de certain privUége d'insblencev 4fne l'uflaige loKsait lexister, au grand plaisir des ttafdairss , XfOà en profitaient «ans restrtetibn 4$, avec nne inéchante jeie , et qu'ils appeldtemt te Hfaer té du cafcesou. Swi en ipioî dte jconaîstate^ LoHqu'en foneiiCMnaiit, te eab^stali .^prcwmit une {gronde ^résistance rentre iaqu^Ue tes Iiomj^ nM9 tettatettt aans suooès, ponr aooëter«r teur mouvement, ^ 49e sidmttter dans teurs effottSv f pm d'euK criait : Chètrwari! t)dus les ancres demanduent ensemble jmir foi? Le prenriel* -rëu .pnnMt en chant nn nom , et y .ajoutait n«kie ^ m^ ^ ^ras la«2Îs èoatrtes et insultans pour te porteur du «Hm qu'il avait émvA , et qui se termtnak par te rimte nnali. Tous ^dnrs inondaient ^anuioniquevieot fMir un oharus de houras proton^ >gés , mi pâéiiinant et viitet 'a^ee un doùbte efi. fort, uuifKJ tla iraJsi«tfl»De ne taïawfaalt fumais de céder. Plus le sarcarme ^vait été nuirageant, fdas 4es xtireurs nebiMatet^t uéquévir de tigueur mn* tes barres; M 41 «e 6iut paac^ire qlie *tes -erteurs de 4îliarivM€ Assnnt étectlou d^un 4ioifi ^ans^impartatioe^ nnn, jc^éealt parmi tes o^^^r% de ttabs grades du vaisseau, stmv««it <présens, sans -e^teepier méane te cutnAiandant, ^Ms prenaiettl tes sujets de ileur muHoieuK «rimulant. Cette -lli- •bepté, ù qui adonna 'Une -latitude soment'Ainesfte |>a«r te cii^ ^aié te 4^1 d^éqvipage 4[9teçaitainsi aur 4a «riteate , a sucoainbé de^vant tes <rfOciers de ia murtae impt^tiAe, qui ont remplacé tes hotms Ida )^M;*fM|f^ par te i9on guervler du tambonr. -Oeneiranoirisètl iafm^m^ slesti^éfogiée surte navire du commeroc, u^iriMe oemmence «Fftnie à à être 'fiKippée de déMétude.