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COMBAT T)E LA SVRrEÏZlANlT:
ÏT WJ QVÉÈ^C.
Cétait Jni iQEloi* d'oèlobre 1719. La natean des tempêtes a\^t feit ventnor dins 4ës ports ada Crance> d^Eapa^itc nt d-Angteterre tes'^Hea en 'Demies dont 4e6 ^Mrbdentes (évolutions arvatent^ durant tout leté, sillonné, sans les ensanglanter, les vagues de TOcéan Atlantique.
Cependant, en laissant libres ces mers qu'allaient bouleverser les vents d'hiver, les escadres ' combinées et les vaisseaux anglais n'avaient point renoncé à se surveiller mutuellement. Une frégate 6t quelques bricks ou cutters, destinés à servir d'avisos, avaient été détachés, en mouches, par chacune des parties belligérantes. Ces bâtimeus étaient donc les seules forces militaires qui vo- {[uassent alors dans le bassin de la Manche.
L'importance de cette croisière exigeait un aussi Jjrave officier qu'un habile marin. Le chevalier Du Cauëdic, que l'opinion publique désignait comme le capitaine le plus propre à cette mission sur les vaisseaux alliés, fut appelé à ce commandement par l'attirai français. La Surveillante, puissante frégate, qui, aux avantages qu'elle empruntait au ;ftombre et an calibre des canons de sa batterie, joignait toutes les qualités nautiques de solidité, 4le marche et de manœuvre, qui font la supériorité d'un bâtiment, fut conservée sous ses ordres pour cette grave et périlleuse expédition.
Le 9 octobre, au lever du jour, par un temps iroid mais serein, ce beau navire, sa brigaudine, ses huniers, ses perroquets et deux focs dehors, sillonnait, de concert avec son aviso l'Expéditiorif sous une jolie brise d'E.-N.-E., les eaux de la Manche, que coloraient d'une légère teinte rose les reflets du levant, et que faisait palpiter le frais du vent, lorsque les gabiers de vigie signalèrent d'abord une, puis deux voiles, dans la partie nord de l'horison.
Du Conêdic eut à peine dirigé sa longue-vue dans l'aire signalée, que son œil exercé reconnut tout de suite le croiseur anglais et l'un de ses cutters; il ordonna aussitôt de mettre le cap sur eux.
Il ne s'était point trompé : c'était en effet la grande et forte frégate le Québec, au commandement de laquelle l'amirauté d'Angleterre avait appelé un de ses capitaines de vaisseau les plus renommés, Georges Farmer, pour lui confier cette expédition importante. La manœuvre commandée par l'officier français s'exécutait également au bord de son ennemi. Farmer n'avait point plutôt eu connaissance de la Surveillante qu'il avait ordonné de laisser arriver sur elle.
Jamais combat ne s'était présenté avec une parité de chance aussi complète. Jamais aussi la réputation des chefs, consacrée des deux côtés par ce que les épreuves de la vie maritime ont de plus terrible, tempête et combat, sang et écume; jamais l'intrépidité des deux équipages, marins d'élite, sur les deux bâtimens ennemis, n'avaient présagé un engagement aussi rude et aussi sanglant.
Si trente-six bouches à feu de â6 et de 10 armaient les deux batteries couvertes et barbette du Québec, les sabords de ta Surveillante, dont lesmantelets étaient levés, laissaient compter un
* L'escadre espagnole 3erTait alor^ comme alliée dans les lignes (rançaisea.
f même nombre de pièces d'un calibre égal. I>eex cent soixante-dix hommes, matelots de choix, occupaient des deux côtés leur poste de combat; et pour qu'en tout l'égalité fût complète» les deux avisos, V Expédition et le Rambler, étaient de même grandeur et de même force.
Les deux adversaires,égaux par les connaissances et la bravoure de leurs commandans, égaux par le nombre et la valeur de leurs équipages, le sont donc encore par les armes de destruction qu'ils vont employer l'un contre l'autre. Bon quart, donc! Gloire à tous les deux, mais victoire à la France!
Pendant que la Surveillante et le Québec s'avançaient avec une rapidité à peu près égale, le branle-bas de combat se faisait dans leur entrepont ; tout ce qui eût pu entraver la manœuvre des pièces dans les batteries était déposé à fond de cale, ou placé dans les bastingages. Georges Farmer rappelait à ses matelots leurs antécédens glorieux comme un gage de la victoire que leur promettait ce nouveau coknbat; Du Couédie, après avoir parlé à ses hommes de gloire et de France, laissa la parole à un vieux prêtre » qui rappela à tous ces fils de la Bretagne, en vieux langage armoricain, que la mort reçue en combattant pour sa patrie valait mieux, pour trouver place au ciel, que de longs jours de pénitence.
Quand les deux bâtimens se trouvèrent à une distance où pouvaient s'échanger les signaux, deux coups de canon qui retentirent presqu an même instant, l'un d'abord sur la Surveillante, l'autre ensuite sur le Québec, assuraient la cooleor du drapeau français qui se frappait en tête de bois sur la première, et le yack d'Angleterre qui courait le long de la drisse ennemie.
Leur couleur ainsi produite et affirmée, les deux frégates ne semblèrent qu'en voguer avec plus d'anleur l'une sur l'autre.
La Surveillante s'avançait intrépide et coquette, avec sa guibre, fière de la belt^ figure qui trônait gracieusement sur ses harpes aux sculptures dorées, et de son château de poupe dont la brosse et le ciseau avaient fait un chef-d'œuvre de peinture et de statuaire, et de sa ceinture acastillée avec une élégance qui ne le cédait qu'à la richesse; bâtiment où la magnificence que la grande époqœ avait déployée dans ses armemens s'unissait aux mignonnes enjolivures que le goût avait conservées du règne de Louis XV — navire Louii XIV et Pompadaur, — comme les gentilshommes dont les riches habits formaient , de rigueur, à cette époque, tous les états-majors, dans l'armée comme sur les flottes.
C'est un type qui n'a été qu'incomplètement étudié, que cette noblesse débauchée à qui la pré sence du danger rendait l'énergie de son âme française, que ces jeunes fous qui couraient en riant exposer leur chevelure crêpée et leur visage p&te d'iurg^^^ ^ récame des lam^ et am souffle de^
FRANCE MARIfIME.
tempêtes; ooircir teupg dentelles de Flandre en^ ^re tachées de vin et parfumées des odeurs du Ijoiidoir, au milieu de la fumée de la mousque» ^erie et du canon.
C'est curieux de la voir s'élancer à Tabordage en escarpins et en bas de soie ; saisir le sabre pesant et In hache d'armes, lorsque se brisait dans ^es mains 1 epée de bal dont elle n'avait point toujours songé à changer le fourreau et la lame.
Tels étaient la Surveillante et ses officiers, moins Du Couêdic pourtant, dont le caractère marin et breton ne s'était point complètement formé aux belles manières du jour; indulgent envers le courage, il pardonnait à ces jeunes étourdis de follement vivre, pai'ce qu'ils savaient intrépidement combattre et glorieusement mourir.
JLes deux fi*égates arrivées à portée de canon, la Surveillante ouvre 'le combat par ie feu de toute we bordée..
Le QuAecÀn^nîSAe à cette agression, continue jia marche en silence.
11 y avait quelque chose de marin et de terrible dans Taspect et dans la manœuvre du bâtiment anglais. Longue, rase, élancée, sa noire carône, sans ornement que ses pièces et ses pierriers, avait quelque chose de moins élégant que la belle française, mais aussi un aspect beaucoup plus militaire : vous eussiez dit de sa mardie sileneieuse un pas de charge à la baïonnette.
Elle n'était plus qu'à une demi-portée de canon de son ennemie, lorsque toutes les pièces de l'un de ses bords éclatèrent à la fois et firent frémir la Surveillante sous une grôle de mitraille et de boulets.
Du Gouôdic était trop jaloux de prouver à sir Farmer qu'ils étaient dignes de s'entendre, pour prendre un champ plus large dans cet engagement; désirant au contraire rendre galanterie pour politesse, il «erre le vent, et rangeant le Québec à feu de pistolet,' il lui lance toute une bordée dont les projectiles brisent ses plats-bords et balayent son pont.
Ce fut à cette distance que les deux frégates, se donnant le travers, se foudroyèrent durant une heure entière ; les voiles et les manœuvres flottent en lambeaux ; les murailles se criblent, les hommes (disparaissent sous cet ouragan de boulets, de balles, de biscaîens et de sacs de mitraille, sans que le feu se ralentisse et que la victoire cesse de ilotter incertaine.
Toutes les ruses, toutes les évolutions de tactique sont prévues et déjouées par les deux parties. Georges Farmer, se laissant dépasser par la Surveillante y veut la couper en poupe pour la sillonner de ses boulets en longueur; la SUrveillantêy, virant elle-même, comme si elle eât voulu couper le Québec sur l'avant, lui présente toujours sa batterie; et les deux frégates, encore mpppocliées par cette manœuvre, continuent un
combat que chaque instant rend plus acharné et plus meurtrier.
Mais des houras de triomphe partent du bord du Québec comme une annonce de victoire 1 La Surveillante les écoute avec étonnement, sans toutefois laisser mollir un instant son feu. Qu'y a-t-il?
Un l)oulet ayant coupé la drisse du pavillon français, l'étendard est tombé du haut-^mât, et l'Anglais a cru qu'on l'amenait.
Courte erreur I Un des pilotes de là frégate française, s'em parant de ce pavillon, s'élance dans les haubans, et là, au milieu des grenades et des balles qui pleuvent et tourbillonnent autonr de lui de tous les points du Québec, l'agite aur dessus de sa tète au cri de Vive la France! et la mort l'épargne, comme elle devait plus tard épargner le jeune vainqueur de l'Italie sur le pont d'Arcole.
Le combat continue avec une ardeur qu'exalte des deux oôtés la résistance, lorsqu'un fracas horrible se fait entendre : c'est la mâture entière de la Surveillante qui vient de crouler à la fois; le beaupré reste seul.
Ce malheur peut «décider contre les Fran-»
çais du sort de la journée. C'est égal : loin que leur courage en soit ébranlé , leur activité ne trouve dans cette catastrophe que le moyen de déployer une nouvelle énergie.
Pendant que la batterie continue son feu, des marins s'empressent d'affranchir la frégate du poids de cette mâture, tombée, il est vrai, du côté opposé à l'ennemi, mais qui, retenue par les cordages, force la Surveillante de fortement donner la bande au Québec,
Un nouveau fracas annonce que l'Anglais éprouve un semblable malheur.
Du Couëdic veut profiter de la confusion que jette à bord du Québec la chute de ces cordages, de ces vergues et de ces mâts qui masquent ses pièces, pour le joindre. L'ordre d'aborder est donné.
Une partie de l'équipage s'élance aussitôt, la hache ou la pique au poing, le pistolet à la ceinture, le poignard entre les dents, sur le gaillard d'avant, sur la guibre et sur le beaupré, d'où elle peut plus rapidement s'élancer et bondir sur le tillac ennemi, tandis que l'autre continue le ser^ vice des canons.
Les deux frégates se touchent à peine, qu'une voie d'eau se déclare à bord de la Surveillante à fin-* stant où une épaisse fumée, mêlée par momens de flammes, annonce un incendie sur le QuSec,
Du Couëdic est présent partout. Pendant que d'un c6té on abat par ses ordres l'extrémité du beaupré que gagne l'incendie, des pompes sont mises en activité, et, malgré cette lutte avec l'eau et le feu, il trouve encore dans son sang-froid moyen de songer au salut de ses ennemis.
Un canot lut reste^ it est mis à la mer} mais
dans cette opération, défoncé contre une pièce, il laisse Téquipage français sans nul moyen de sauver ses ennemis, qui, ne pouvant maîtriser les flammes, implorent son secours.
Les Anglais, dont la seule embarcation sur laquelle reposait leur espoir de salut vient de sombrer sous la surcharge de ceux qui s y sont précipités avec encombrement, se jettent à la mer avec quelques objets, — une cage à poule, une planche, — qui puissent les faire surnager.
Les deux avisos VExpëdition et le Rambler^ qui s'étaient canonnés pendant le combat acharné de leurs frégates, apercevant les tourbillons de fumée noirâtre qui s'élevaient du Québec, avaient cessé leur feu pour se porter au secours des deux navires, que menaçait de dévorer l'incendie.
Mais leur distance, et la lenteur dont le délabrement de leurs manœuvres paralysait leur marche, empêchaient de beaucoup compter sur Tefûcacité de leur secours; les progrès du feu ne permettaient point de douter que l'explosion du Qué>ec B'enveloppât la Surveillante dans cette catastrophe, si ce naviPe ne parvenait auparavant à s'en éloigner.
Tous les efforts des débris de l'équipage français et des marins anglais qui purent gagner à la nage le bord de la Surveillante eurent donc pour but d'arracher ce navire à l'étreinte mortelle où le Québec semblait le tenir embrassé; mais ces efforts restèrent d'abord sans puissance.
c Long-temps, dit M. Barchon dans la belle narration que la Revue des Deux-Mondes a donnée de ce combat célèbre, long-temps, en effet, les avirons de galère, faute de bras pour les manier, n'agirent à bord de la Surveillante que d*une manière insensible. Des Anglais sauvés à la nage du Québec vinrent pourtant aider à cette manœuvre, car ce bâtiment, naguère leur ennemi, était devenu leur seule planche de salut dans ce grand naufrage. Mais leurs bras épuisés n'étaient que d'un faible secours. C'est en vain que la sueur et le sang se mêlent à grands flots aux fronts de ceux qui se sont saisis de ces rudes avirons : le résultat qu'ils produisent est presque nul. Poussé par le vent, le Québec ne quitte pas la Surveillante; il marche aussi vite qu'elle dans la môme direction ; ses flammes, qui se déploient au souffle de l'air, lui tiennent lieu de voilure. Long-temps il demeure entravé sous le beaupré de la Surveillante, Celle-ci prend feu une seconde fois, et, comme si ce n'était pas assez de tant de dangers, l'équipage français se trouve exposé à de meurtrières mitraillades; les canons chargés du Québec partent seuls, et balayent le pont de la Surveillante de l'avant à l'arrière. Hasard étrange! deux matelots anglais sont tués par des armes qu'eux-mêmes avaient peut-être chargées. Un léger changement dans la direction du vent tendant en ce moment à dégager le Québec du beaupré de la Surveillante, Du Couëdic, qui s'en
aperçoit, ordonne de suspendre le jea des avi* rons ; puis, aussitôt que la frégatç frança^e est dépassée par la frégate ennemie, il met de nonveau les avirons en mouvement, les faisant agir cette fois en sens opposé. Il voulait faire avancer la Surveillantây non plus la faire reculer, car celte seconde manœuvre était plus propre a Féloigner rapidement du Qudtec. Elle semblait avoir réussi, lorsque tout-à-coup le Québec, changeant lui aussi de direction, suit le mouvement de la frégate française, qu'il range à bord opposé, et dont il se rapproche tellement, qu'à bord de la Surveii^ lante le goudron fond à la chaleur de la flanune, que les planches se disjoignent, et que la frégate parait sur le point de s'enflammer tout entière. On pare à cet accident à laide des pompes. Le Québec n'en demeure pas moins côte à côte de la frégate française, qu'il ne parait plus devoir abandonner. >
Ce nouvel accident jeta sur la SurveillarUe on découragement universel. Tous regardaient avec consternation cet incendie flottant, auquel oa lien fatal semblait infrangiblement les enchaîner, lorsque Du Couëdic découvrit dans quelques cordages pris aux deux bâtimens la cause qui s'était opposée à leur séparation. Ces funins coupés, la Surveillante put s'éloigner, mais avec lenteur, de son ennemi.
Elle n'en était séparée que par un espace de quarante toises, lorsque la nuit descendit cooime un linceul sur cette scène de destruction.
Le Québec offrait alors un spectacle qui glaçait et faisait frémir. Les flammes blanches, livides ou rougeâtres qui s'élançaient par tous les sabords et les panneaux semblaient, en dévorant cette pauvre frégate, la caresser et la battre de toutes leurs ailes de feu. Anglais et Français la contemplaient en silence , lorsqu'une explosion soudaine emporta dans une nappe de feu les débris de son tillac dans les airs.
Quand les regards, éblouis par cette masse de lumière, purent se réporter dans la direction où se trouvait le Québec, ils n'aperçurent plus que quelques débris enflammés qui tombaient du ciel, ou qui s'éteignaient en coulant dans les flots.
La Surveillante, que la secousse de la mer et les débris enflammés exposaient, dans son état de délabrement complet, à une submersion et à un incendie, parvint, grâce aux secours de son aviso l'Expédition , à tromper ce double danger en gagnant le port de Brest.
Du Couëdic, respectant le courage et le malheur dans les Anglais qui étaient parvenus à se réfugier à son bord, ne voulut voir en eux que des naufragés, et non des captifs.
Louis XVI , voulant témoigner à Du Couëdic l'admiration que lui causait la conduite pleine d'intrépidité qu'il avait tenue dans cette affaire, I l'éleva, le 20 octobre 1779, au grade de capitaine
FRANCE MAWTIME.
de vaisseau. Cet illostre marin ne devait pas jouir de cette récompense, dont il reçut la nouvelle sur le lit de mort où l'avaient placé ses blessures. Une pension à sa veuve et pour lui un tombeau, furent, après la gloire dont son dévoùment entoure son nom, le prix quil retira de cette victoire.
Delasizi;:.
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