‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 55 sur 70 · MOEURS DE PÊCHEURS BAS-NORMANDS · texte numérisé non relu

MOEURS DE PÊCHEURS BAS-NORMANDS

(Fin.)

Si vous êtes peintre, une des plus chétives maisons qui, vers la montée des Noires-Vaches, bordent de leurs lignes onduleuses les quais du havre à Granville, eut offert une douce fantaisie à vos pinceaux : poésie de trait, poésie d'émotions; vous savez !... une de ces^uaves compositions où Tartiste anglais jette son âme.

C'était la fenêtre d'une mansarde.

La croisée était ouverte : on apercevait cependant les arabesques, dont un feuillage de plomb enchâssait capricieusement les vitraux. Une caisse de réséda en fleur portait vis-à-vis sur la gouttière; aux deux extrémités, des pois et des capucines, s'élevant en touffes, couvraient la boiserie, noircie par les ondées, oxidée par le soleil, puis réunissaient au-dessus leurs parfums et leurs pampres.

Et au milieu de ce cadre de fleurs, quoi ? — une fraîche tête de jeune 611e, — fleur vivante, fleur comme elles.

Et tout auprès, vif et joyeux, chantant dans sa cage, sautillant sur ses barreaux, un chardonneret, lui aussi fleur, — fleur nomade des airs. Mais au milieu de cette nature si jeune, si chantante, si gracieuse; au milieu de cette vie si palpitante, — fleurs, verdure, oiseau, — c'était une figure à remuer de bien tristes pensées que son blanc visage à la jeune fille.

Une morne résignation répandait quelque chose de poignant dans ces traits, dont la pâleur accusait la souffrance. Ces yeux, dont u» éclair de fièvre rendait plus transparente la limpidité ; ce visage, dont le suave modèle se déjetait dans le vague abattement d'une peine intime ; il y avait là-dedans tant de patience et de mystérieuse douleur, qu'on sentait la pitié serrer l'âme.

Oh ! non, vous n'eussiez jamais reconnu Ber«

the.

Et pourtant c'était elle ; — oui, Berthe ! Berthe, la jolie pêeheuse de^ rochers; Berthe, si

joyeuse dans son abandon naïf, si accorte dans sa confiante ingénuité : jeune fille qui n'avait que joie dans la tête, comme elle n'avait qu'innocence dans le cœur; dont les lèvres ne se plissaient que pour sourire; dont les regards ne s'animaient que pour prier et pour aimer; Berthe, qui vous eût révélé à vous cette harmonieuse virginité des formes antiques, ignorée de nous, si la Grèce ne nous l'eût révélée dans ses statues; car n'est-il pas vrai que ces types, si la nature ne les crée, Hmagination ne les reflète jamais?

Sombre maintenant, dolente, abattue, ployée comme une herbe humide, décolorée comme une rose noisette qu'effeuille un chaud soleil d'été; c'était bien elle.

. Le vent du malheur avait passé par là : — le vent du malheur brise et fane.

Cette chambre, qui s'annonçait toujours par des fleurs, fidèles autrefois et heureux emblèmes, maintenant elle ment; elle ment comme ces grandes dames que nos salons saluent de tant d'hommages. Que d'ennuis, que de chagrins sous leurs cachemires et sous leurs tulles ! que de fiel sous leurs sourires!... Elle aussi, cette mansarde» voilait bien des angoisses sous des fleurs.

La grossesse de Berthe avait fait des progrès : il avait fallu rompre avec le monde, car toute sa richesse, c'était son honneur. Sa faute connue, adieu tout ! Honte, misère : c'eût été son avenir. Ce n'était pas pour elle que l'effrayait sa destinée; mais sa mère, vieille et infirme, pour laquelle, dans ses rêves, la pieuse enfant créait toujours un soir de calme et de bonheur, que fûtelle devenue? — Berthe ne se dissimulait pas que, frappée par lé mépris, chacun se serait éloigné d'elle. — Plus de travail alors ; — il eût donc fallu mourir ! — mourir de faim !... Si elle eût été seule au monde... mais elle avait sa mère!

Les précautions d'une prudence toujours active avaient dérobé son état aux voisins. Isolée, solitaire, c'était dans sa chambre qu'elle passait des jours entiers : un travail continuel en utilisait toutes les heures. Dès qu'un nuage assombrissait son front, sa mère était là pour le dissiper par des consolations. PaAis même il leur arrivait de parler de Pierre; et alors, quoiqu'elle ne s'abusât paAUe-môme, elle trouvait cependant des mots d'espoir pour adoucir l'infortune de sa fille. Mais elle avait beau faire, le cœur de la malheureuse enfant avait été trop violemment froissé... Souvenirs, espérances, tout n'y passait que pour y aigrir.

Or, besoin de distraction ou malaise, Berthe, ce matin-là, appuyée sur sa fenêtre, se noiurrissait un instant d'air pur et de soleil.

Une agitation inaccoutumée avivait la rue : elle

en fut surprise. Quelle en était la cause? Ses

yeux se portèrent involontairement sur la maison

. de Julie : c'était de là que partait et vers elle que

I se dirigeait tout ce mouvement qui se croisait

Ué

sous ses yeux. Son cœur battit plus fort : elle en fut effrayée. Tremblante, avido, elle épiait des yeux un secret que» dans son âme, elle redoutait de surprendre.

Longue ne fut point son attente.

Une foule de bavolettes et de marins sortirent bientôt par couples de l'allée.

Les bavolettes» dans leur plus riche parure : cônée de batiste, jupe de fin Louviers, tablier de soie ou de popeline à rubans longs et flottans, et le mouchoir de mousseline à fleurs, et le blanchet de damas avec ses embouts brodés, — tout le luxe de cette époque.

Les pécheurs et les marins, avec leurs pittoresques habits de fête : large pantalon de nankin flottant sur l'escarpin à boucle, et le paletot de drap bleu avec ses deux rangées de boutons de cuivre, serrés comme les écailles d'un bar.

Julie marchait en tète, un bouquet blanc au sein, belle, modeste, heureuse.

Le cou tendu, les mains convulsivement serrées à la barre de sa fenêtre, Berthe, l'œil hagard^ semblait attendre encore.

Pierre sortit. — Tout fut compris !

La malheureuse ne poussa qu'un cri.

Sa mère eut à peine le temps d'accourir, qu'elle était tombée dans un spasme horrible.

Le sang porté à sa ûgure gonflait ses veines à décomposer ses traits; la broue débordait entre ses dents grinçantes; tourmentés de mouvemeus brusques, ses membres se tordaient dans les crampes. Et la pauvre mère n'avait que son désespoir et des larmes.

Cette révolution hâta une nouvelle crise : le travail de Tenfantement. — L'excès des douleurs rappela Berthe à la vie : Imfortunée se ranima pour souffrir.

Et quelles souffrances, mon ï)ieu !

Echelle de douleurs toujours croissantes , où chaque minute a ses déchiremens, chaque déchirement ses tortures ; où toute fibre se crispe frémissante; où tout membre se tord comme une hare dans un brasier. — Oh ! c'eût été un spectacle à figer le sang, que de la voir se débattre, se roidir sous l'agonie de oes angoisses.

Et ne pouvoir se soulager par une plainte! ne j^ouvoir décharger sa poitrine dal6 un sanglot!

Quand on souffre, on gémit, on crie, on se lamente, on rejette cette lie de fiel qui vous surit dans le cœur, et cela soulage : la douleur s'exhale en hurlemens.

Mais emprisonner tous ses tourmons dans ses entrailles, concevez-vous bien? les y emprisonner pour qu'ils vous les mordent, pour qu'ils vous les déchirent; et un être si faible, une jeune fille, pour endurer, pour s'imposer ces horreurs!

Il le faut : le monde est là qui veille I Un cri peut éveiller la malveillance; la malveillance découvre bientôt la vérité quand elle peut partir d'un soupçon, bientôt quand ce soupçon est im

malheur et qu'elle peut le ndrctr des eonleiirft du crime.

' Berthe réunijisait donccontre ce supplice loilt ce qu il pouvait laisser de forco à sa volonté) et o*ë-« tait une lutte effrayante ! Son cœur se gonflait à briser sa poitrine; ses ongles s'enfonçaient (ians ses chairs; ses draps étaient broyés sons ses dents, et chaque instant épuisait ses forces alors que chaque instant succédait plus déchirant toujours.

Il est pourtant une douleur que l'on peut rapprodier de ces tdftùi^es, *^ celle de sa mèfe.

Tantôt, rame navrée, elle voulait prodiguer à sa Berthe ses faibles secours, qui s'arrêtaient sans puissance devant ces couches laborieuses; tantôt^ trop faible pour soutenir l'aspect de ce martyre, son cœur se brisait, sa tête s'exaltait de vertige; alors vous l'eussiez vue haletante, s'arrachant les cheveux, rôder dans sa chambre comme une bête féroce dans sa cage, puis, écrasée de désespoir, venir tomber, étouffée do soupirs, sur ki couche où se mourait sa fille.

Ce fut dans un de ces instans que Berthe^ vaincue enfin par le mal, le laissa déborder en sourds râlemens. Ce brnit rappela la pauTre vieille à la vie.

Tant de soins, tant de vigilance ^ tant de peiile, tout devenait donc inutile ! Ces sanglots, on allait les entendre ! Six mois de contrainte, nit mois de dénûment, une minute allait les détruire. Leur honte allait courir la VlUe^ et soulever contre elles tous les mépris.

Et ses prières palpitaient à l'oreille de sa fille qui ne pouvait les entendre, et ce bruit de resphration oppressée devenait toujours plus saccadé^ plus aigre et plus strident.

Pas de doute, on entendait... Tout*était donc perdu ! Que devenir? La souffrance, quelque attroce qu'elle puisse être, on l'endure; mais Tinfamie !... et l'infamie était là !...

Oh ! vous ne savez pas, vous, ce cpf il fallut de rage ù ce cœur de mère pour sauver l'honneur de son enfant; non, vous ne le savez pas ! car vous ignorez ce que Dieu a mis de force tfâme dans ces frêles créatures que la maternité sanctifie. Il n'y avait qu'un moyen, moyen terrible!;.. —Une autre eût brisé sa tête sur une dalle. *- Elle cul plus de courage, elle ! Le cœur pétri, l'àme délirante, elle couvrit ces gémissemens nerveux avec des chants ! Pour étouffer ce râle, — le râle de sa fille, — elle chanta!

Ce redoublement de la crise en était la dernière période. Un faible vagissement se fit entendre : l'enfant venait de naître*

A ce cri, il fallut voir Berthe s'arracher à ses tourmens, comme un malade au réveil s'arrache aux terreurs d'une nuit de fièvre. Toutes ses douleurs s'effaçaient : elle oubliait tout... tout... ellemême, pour ne plus penser qu'à son fils; elle le

VMMÉ feARltlMË.

hûi^titklt de ^s Idrtheë, de é^s sourires, de èes boiserd. Oh I rtU'étaiént se^ angoisses auprès de se^ jëiéft ! L'admirant de toutes ses tendresses, le cœur trop plein poùi* pleurer, elle s'abandonnait à toute l'exaltation de son âme; elle riait, elle pleurait, elle le couvrait de caresses, baisant ses petits pieds, ses petites mains, sa petite tête. — »• Une ivresse ! une frénésie ! -^ Folie d'amour que ces cœurs de mères !

Les iflàîns jointes, les yeux en pleurs, Marië- Jeanne, pendadt quelques instans, la regarda faire en sanglotant de bonheur,* tAaii craigriant pour l'enfant ce délire :

€ Allons, c'est asdcK ! sois raisonnable ! Tu ne ésAé pas ce que tu fais, ma Berthe! »

Gomme elle résistait :

f Veux-tri donc le faire mourir? *•

Ces mots glacèrent l'exaltdtion de la jetitie feftltne; elle abandotiita son file et retomba sur sa couche dans le sentiment de ses douleur^.

L'enfant fut bientôt couvert d^uil bonnet et d'une petite chemise qUe Berthe avait titillés et cousus elle-^méme. Ce travail, depuis bleu des jours, avait été son seul bonheur.

Un instant après, plus calme et non itioin^ heureuse, elle le contetnpiait avec un sourire d'extase, que la contraction muëculeuse qui semblait encore tordre ses traits rendait plus rayonnante d'amour.

Alors ses pensées redescendirent stir elle :

souvenirs et espérance, le passé et l'dvetilr, tout se ranirtia dans sa tête, et spectres tnenaçans ou visions chantantes tourbillonnèrent sotis ses yeux.

Tout ce r<u*a de fratchettr et de sérénité le matin de la vie, aube de sa première enfance, joie, insouciance, pudeur, et les illusions, fraîche auréole de l'àme, et l'innocence, cette robe sàflè tache des premiers jours, tout est perdu, déchiré par les ronces de la route, dissipé par tous les vents de l'air.

Le front de la jeune Aille était devenu sombre.

Ce qu'est pourtant la justice des hommes, et à quoi tient pourtant la félicité d'une vie !

Des parens joyeux s'empresseraient autour d'elle; le carillon des cloches, la voix des amis annonceraient an motide sa délivrance par un hymen de fêtes; toutes les voix s'adouciraient pour lui murmurer des vœux de félicité : et sa chambre est déserte; une figure seule sourit près de sa couche^ et c'est un sourire de douleuiv; il faut qu'elle dévore ses larmes, il faut qu'elle boive en secret son amertume et son fiel. Elle cache son enfant dont elle serait flère, car son orgueil fait sa honte.

Pourquoi ?

Parce que nos mœurs ont fait un crime des plus saints penchans de l'âme, et un trafic de chair des plus chastes nœuds.

Parce qu'un imprudent n'a pas trouvé dans son

cœur d'homnle as^èi de ferùièté pour se fivrer à la vertu.

11 a soufflé sut* uhe existence, et cette existence en fleurs s'est desséchée comme la lande de la plaine ; et lui, aux applaùdissemens, s'endort heuretix sltr un autre amour.

L'homme a passé là ; comme line limace sur un lis, il en a bu les parfums et la rosée et y a laissé sa souillure; et l'on rejette le lis; et la limace cuve son ivresse dans le calice d'une autre fleur.

Cependant le couvre-féù était sonné à la grosse cloche de l'église : tout mouvement avait cessé sUr les quais. Si l'on entenddit encore quelque bruit, c'étaient des douaniers faisant leur première ronde, oii quelques pêcheurs qui, aVec leurs sabots ferrés, gagnaient paisiblement leurs bateaux.

Marie-Ieanne semblait attendre cette heurèt

iÉerthé, âstii entendu? — La cloche de dix heilres est sonnée ; plus tard on pourrait exciter des soupçons... Il serait temps, ma fille. >

Berthe fixa sur sa mère des yeux, comme si elle eût cherché dans sa mémoire la trace fugitive d'un souvenir :

«C'est un grand sacrifice; mais une heure de plus ou de moins, puisqu'il faut y renoncer. 4.»

Ce mot fixa sa pensée.

♦Que dites-Vous? renoncer à mon fils ! moi, Fabandonner mon fils ! est-ce possible ? mais ce serait un crime. Non, ma mère, vous ne le pensez pas.

— Rappelle-toi, ma fille !.*. ^ae mWtu donc promis?

— Promis !... SaVais-Je ce que je disais? pouvais-je deviner ce que d'amour ces tourmens affreux allumeraient dans mon àme? J'étais folle! Les bêtes n'abandonnent pas leurs petits : voulez-vous que je sois plus cruelle que les bétes? mais vous savez bien que ce n'est pas possible : vous êtes mère. Tenez, si Ton vous eût proposé de rejeter votre petite Berthe, n'auriez-vous pas repoussé cette idée avec horreur? Et vous me proposez cet horrible sacrifice ! Mais vous saviez bien que je n'y consentirais jamais, n'est-pas? Oh ! dites-moi que vous ne l'exigez pas.

— Il est nééessaîre, rtia Berthe. Le monde...

— Le monde ► Et pourquoi ne serait-il point mon fils â ses yeux ? il l'est aux yeux de Dieu I Que Ibî fait donc mon enfant, au monde? C'est mon bien à moi, c'est mon sang, c'est ma vie. Allez, il m'a coûté assc^ de tourmens pour qu'on ne me l*arrache jamais.

— Que veux-tu que je dise? C'est bien affreux, je le sais; mais, vois-tu, sois raisonnable.»

Marie-Jeanne s'était approchée. Berthe, prenant son fils et l'étreignant convulsivement dans ses bras, se dressa hors d'elle-même.

t Laissez-moi ! je crie assistance ! Oh ! vous ne savez pas ce dont je suis capable* Tenez ! ce serait im malheur. Ne m'approchez pas! >

Et comme la pauvre vieille avait reculé devant le délire de sa fille :

f Mon Dieu I n'est-ce pas bien affreux que l'on veuille m'airacher mon enfant! Mais, va, ne crains rien, l'on ne nous séparera pas; j'ai des entrailles pour t'aîmer et du lait pour te nourrir. Viens, mon fiis... Comme il est bleu! ah!... il ne . , . <^ Tenez ! le voilà. Malédiction I z assassiné!...!

respire plus!, vous me ra>

VH.

Berthe avait épuisé sa destinée. Gomme le patient étendu sur la roue, elle ne devait pas .souffrir jusqu'au soir. Trop de douleurs s'étaient ruées à la fois sur elle pour ne point briser sa ' jeune Sme. Elle venait de recevoir le dernier coup.

Tous les liens d'espoir qui l'enchaînaient à l'avenir étaient détruits; tous!... Ceux qu'elle n'avait pas brisés violemment s'étaient détachés d'eux-mêmes. Son fils, elle l'avait étouffé dans une délirante étreinte ; sa mère, la bonne vieille Marie-Jeanne était morte de douleur. De tous ses rêves, de tous ses bonheurs, il ne lui restait sous le ciel que deux tombes.

Celui qui mesure la tempête à l'aile de la mauve, et le vent de la rive à la faiblesse du roseau, sait aussi combien de souffrances peut contenir le cœur d'une femme : quand celui de Berthe fut trop étroit pour ses angoisses, — il est juste et bon, il eut pitié d'elle.

Berlhe devint folle!

Pauvre enfant! semblable à la feuille sèche qu'oublie l'automne sur le rameau stérile, comme tu devras bénir le souffle qui t'emportera vers la mort 1

Une vieille tante la recueillit. Sa nièce à l'hdpital I qu'eût dit le monde? C'eiil été une tache pour la famille : cet opprobre fut sauvé. — Admirable voix du sang ! — Mais la sollicitude se resserra dans les strictes limites que traça la police pour ne pas révoquer sa faveur.

Abandonnée à elle-même, la pauvre insensée errait les Jours entiers dans les rues. Quelques égcaient à peine ce corps, dont la les formes avaiei^ conservé toute Sa figure offrait toujours la suavité ux ovale; cependant on ne pouvait ans frémir.

■r de teint, cette immobilité de traits, visage de cire, que l'âme rendait effrayant de son absence, tout contristait et glaçait en elle; ses regards, qui s'échappaient mornes et ternes de l'azur vitré de ses yeux, avaient des lueurs qui saisissaient d'une terreur secrète.

On ne voyait jamais les enfans se presser sur ses traces; le sentiment qu'inspirait son aspect , était un mélange de pitié et d'effroi : le malheur avait écarté d'elle le mépris.

Une impulsion secrète, impulsion dont son âme n'avait pas nettement conscience, la portait souvent vers les lieux où sa faiblesse commença son malheur. C'était le vague instinct dont les lueurs survivent à la raison évanouie, comme ces clartés que le crépuscule jette encore dans les ténèbres.

Les maréieurs qui, durant les tempêtes oa à la tombée du jour, l'apercevaient glisser, furtive, entre les récifs, ou courir échevelée sur les falaises, ne la regardaient qu'avec une épouvante superstitieuse ; tous se signaient sk sa vue comme devant une apparition de l'autre vie.

Pierre, lui, se consumait dans un abattemeDt sombre. Son sourire, languissant ou gai, toujours si tendre, s'était effacé dans l'impression d'une mélancolie profonde; ses traits s'éuient décolorés comme un fruit que ronge un ver. Le malbeoreux n'avait point prévu en repoussant Berilie qu'il la précipitait dans un abime. < Elle m'aime, mais elle m'oubliera. Le bénil que les flots arrachent à son rocher, trouve bientôt une autre pierre à laquelle il s'attache. > Voilà ce qu'il s'était dit pour étouffer la voix de son coeur.

Il ne savait pas qu'il est des femmes dont l'àme ressemble aux grenadilles.-ces belles lianes des régions torrides: ce n'est qu'en les brisant qu'on les arrache aux palmiers qu'elles ont embrassé dans leurs fleurs.

Etonnée, inquiète, Julie ne pouvait comprendre le changement qui avait surpris son époux dans les premiers temps de leur union. Le bonheur avait-il fané sa tendresse comme un rayon du soleil fait d'une fleur? Une pensée de jalonsie s'était-elle glissée dans sou ùme? Et s'accusant elle-même, elle s'efforçait de dissiper la tristesse qui voilait le frontale son ami en y réfléchissant tout ce qu'elle se sentait de dévoAment et d'amour.

Mais en vain épnisait^lle son cœur : < Pierre, mon âme, qu'as-in donc? pourquoi ne me souris-tu plus? Si tu savais comme je t'aime ! ■ Doux parlers, silence de langueur, regard d'ivresse, soupirs, larmes, tout était inutile; elle le sentait trembler dans ses étreintes; elle le sentait transir sous ses baisers.

C'est que toute parole d'amour n'éveillait qu'un écho dans l'âme de Pierre, et cet écho, c'était un souvenir de douleur... un remords !

Le travail détruisait seul cette préoccupation funeste. Julie, candide et pétulante enfant, sentait chaque jour s'assombrir sa gahé, s'effeniller son franc et joyeux caractère. Ne pouvant pénétrer une douleur qui s'entourait de mystère, elle comprît qu'il fallait se résigner; elle en épousa donc la moitié sans la connaître, évitant ces heures d'isolement où, loin de s'épancher, se froissaient et se resserraient leurs âmes ; elle n'appela plus de ses vœux que les momens où elle avait k s'occuper auprès de lui.

KRA.\CE iJARlTlMK.

Of/'/y/f- /f^■ r Vr^^'r

FRANCE

Dans les derniers jours de septembre 1768, durant la marée équinoxiale, ils étaient descendus tous les deux pécher dans les rochers du nord.

La journée au matin était admirable. Un rayon de juillet lustrait le ciel, dont une aube piquante avait épuré l'azur; ce ne fut que vers le milieu de la journée qu'une brume légère vint en obscurcir la sérénité ; mais ces vapeurs ne firent que doubler le poids d'une atmosphère qu*embrasuit le soleil : pas un souffle ifanimait l'air où stagnait la chaleur, où semblait dormir la lumière.

La pèche des deux époux n'avait pas été heureuse. A deux heures de relevée, ils n'avaient encore dans leurs paniers que quelques mulets et quelques toupes, lorsque le bruit qu'en passant près d'une mare ils entendirent retentir sous un quartier de rocher, leur donna l'espoir de clore plus heureusement leur marée, s'ils n'en étaient empêchés toutefois par l'orage.

Les vapeurs qui, comme un crêpe transparent des Indes, avaient insensiblement obscurci la clarté limpide du ciel, semblaient à l'horizon se condenser en nuages. De sourds murmures avaient déjà, à plusieurs reprises, excité l'inquiétude des pécheurs.

Après avoir enlevé le sable et le varec, qui pouvaient s'opposer à l'écoulement des eaux, Pierre , armé d'une de ces pelles de bois creux dont on se sert pour remuer le sel, Julie, avec son panier, se prirent à les épuiser eux-mêmes.

Si le** creux n'était point farge, il était assez profond pour nécessiter nn long travail ; ils comprirent qu'il fallait de l'activité et de l'ardeur; et c'était à peine si, dans leur impatience, ils entendaient les longs coups de tonnerre qui commençaient à prolonger et à grossir l'écho des rochers et des cavernes.

A mesure que la chaleur tombait, l'air s'éveillait et frémissait davantage ; la mer, dont le flux gonflait les lames, roulait sous la brise plus fraîche avec un sourd et long murmure. Un instinct d'effroi troublait tous les oiseaux marins; les houriques volaient effrayés à travers les rochers, tandis que les mauves et les goélands jetaient des eris aigres en gagnant la rive.

Pierre et Julie travaillaient toujours. Le clapotement du poisson, qui commençait à se trouver à sec, redoublait leur zèle, et ce bruit leur eût fait aisément oublier l'orage dont les rouges éclairs annonçaient l'approche, s'ils n'eussent entendu celui du flot montant avec une rapidité que lui donnait moins la force de la marée que celle de la brise dont les rafales prenaient a chaque instant la violence d'une tempête.

c Assez puisé, Julie ! Tiens, aide-moi avec le manche de cette bêche ; nous allons soulever ce caillou. *•

• — Dépêchons* nous, Pierre ! la mer nous gagne : regarde l'anse I

MARITIME. m

— Cré tonnerre ! n'aurions-nous pas le temps. . . C'est égal, Julie, les rochers l'arrêtent : elle ne peut nous cerner; nous courons toujours plus forts qu'elle.»

Et reprenant avec précipitation leur ouvrage, ils eurent dans un instant remué la masse de roc sous laquelle s'agitait un congre. L'eau était trop basse pour qu'ils eussent quelque peine à le saisir; heureusement, car à l'instant même une lame vint de nouveau remplir la mare.

c Donne-moi donc ton croc, Julie? — Tiens!

nous avons peut-être mal fait. Quelle brise carabinée ! Dépêchons-^nous : la mer pourrait bien nous gagner avec cet orage.»

Poursuivis par les vagues , ils fuyaient à travers les rochers.

Si le danger et la rapidité de leur marche eussent permis à Julie de porter les yeux sur Pierre, elle eut frémi de l'expression de terreur qu'avait répandue dans ses traits une pensée soudaine. Le mouvement nerveux dont tremblaient ses lèvres entrouvertes, ses yeux éraillés dont les prunelles semblaient fuir sous les paupières, donnaient un air hagard à cette physionomie où tout était épouvante et remords.

C'était sur ce récif, c'était devant. ces vagues, que, dix-huit mois auparavant, il fuyait avec Berthe, Berthe qu'il n'avait sauvée des flots que pour Tavilir et la perdre. C'était sous ces falaises qu'il avait profané tout ce que doit révérer de plus saint le cœur d'un homme : amour, reconnaissance, faiblesse! le lâche! il avait flétri tous ces sentimens en s'armant de leur puissance pour briser le cœur d'un enfant! Et parce que ses sermens n'avaient eu de témoin que Dieu , d'autre gage que son honneur, il s'en était ri, et les avait jetés aux vents du ciel, sans penser qu'ils pouvaient retomber sur lui en pleurs de sang. Maintenant, c'est dans son cœur qu'il porte sa peine, dans son cœur où chaque souvenir laisse une angoisse, car chaque souvenir y met un remords. '

Glissant à tout moment sur le goëmon, trébuchant sans cesse contre l'anfractuosité des rochers, cerne fut que couvert d'une sueur froide qu'il atteignit le plein où il s'arrêta tout tremblant.

f Qu'as-tu donc, mon ami?... comme tu es passé!.,. Il n'y a plus de dangers;... vois, nous sommes sons la falaise. »

Ils étaient effectivement sur le banc de galet qui protège l'entrée de la caverne. Non, elle n'avait jamais paru au jeune pêcheur d'un aspect si menaçant et si lugubre. Ces noirs rochers que les éclairs continuels inondaient de clartés blafardes, ces parois, rouges du limon des sources, qui semblaient pleurer du sang; ces profondeurs à qui le bruit du tonnerre donnait des voix sourdes, empruntaient un caractère si funèbre à ses souvenirs, qu'il sentait comme une fascination su* perstitieuse lui glacer l'Ame*

FftAfîCE HAWTÏIJE.

c ^hxve dooc, (a pluie tombe à grosses gouttes, U voat pous couvre de frimas; nous pourrons ^t^endre daps la caverpe.

— Non, je n'entrerai pas!., je n'entrerai pasi...

— QM*as-lu donc, Pierre?., comme tu es pâle!... Ju (remues; il faut que tu aies quelque chose. Pi§-le-moii Pi^erre, tu me fais peur,

— Yiens-t'e»! pe restons pas là, Julie! viens- ^'en! Oh! tu ne sais pî|s ce que je souffre.,, j'ep mourrais. Viens-t'en] »

Et, hqi's de lui, il eutrauiait la pauvre Julie, ^i ne pouvait comprendre cettp soudaine terreur.

f Mais, »on, je ne sais pas ce que je fais. Tu ne pourrais jamais gravir cette montée; reste plutôt, Julie, reste,,..

— Moi, Pierre! que ce ne soit pas moi qui te retienne j ne crains rien , je lai déjà montée , et plus d'une fois, va! Monte toujours, je te suivrai; fl'aie pas peur, •

Tous deux gravirent ce versi^nt, dont la tempête rendait la pente pins dangereuse. Ce ne fqt qu'en s*i levant de pointe en pointe, en se tapissant dans les cavités, en se cramponnant aux jiailiies, quils purent ^'élever dans cette spnte, qui se tordait comme un serpent aux flancs escar-

{)és de la falaise, Pierre allait bientôt en toucher a cime, lorsqu'un rire aigre, sec, strident, déchirant comme un cri d'aigle, aigu comme le son d'une lame qui ^e brj^e» lui fit subitement lever les. veux. Ses cheveux se dressèrent sur sa tète, nn M'isson mortel transit tout son copps.

C'était Berthe !

L'orage était dans toute sa force; les coups de tonnerre se succédaient avec« tant do rapidité , qulls semblaient éclater ^ans intervalle^ le sifflenent du vent, qui tombait par bouffées terribles, se faisait seul entendre au milieu de ce fracas du ciel.

Berthe, elle, semblait avoir retrouvé quelque vie dans cette crise, où tout était vertige et destruction, comme dans son cœur. La tempête roulait ses cheveux flottans autour de son corps, dont le vent emportait les vètemens en lambeaux; les éclairs tourbillonnaient sur sa tête, qu'elles éplairaient d'une lueur phosphorescente et verdàtre; et la folle semblait être dans son élément, an milieu de cette atmosplière^de tempête et de flammes.

Pierre, effrayé, put murmurer à peine ces mots qui expirèrent sur ses lèvres :

€ Grâce ! grâce 1

— Gr^ccl répéta Berthe avec ce rire ^tanlque qui avait glacé Pierre d'épouvante, grice ! » Un éclair dintelligence ayait à ce dernier mot traversé ses yeux. Quand je me traînais à tes jjcnoux pour te demander l'honneur et la vie, je te criais aussi : grâce, moi! Grâce pour ma mère, pour mon enfant..* notre enfant, Pierre! C'était jiiqur eux que je te criais pitié!,,, pitié!,,. Tu les as tiiés.

— >Ahl pardon!.,,

— V'i le voilà aujourd'hui à mes piods! C*est lui maioienant qui me crie pardon!.,, 9

L'expression de désespoir qui détraquail toute cette figure sembla faire place à ime ëmmioB plus douce,

c Eh bien! oui,,,, je suisbonnel.., Ob! oui.... si Dieu a mis de la dureté dans vos coeurs, à vous, hommes, c'est dans nos pœurs 4e /emnie qu'il a mis la pitié : opi , Pierre, I0 oiel en est témoin, avant que nous monrrian^, j^ te par^lonne. »

Et, prononçant ces mots, elle se précipita sar le malheureux. En vain, dans une étreinte oonvulsive, voulut-il se retenir ^vi roc, les parois du rocher séchappèrent de ses doigts sanglaofi. Julie, tremblante, dans une des cavités de la falaise, le vit rouler, bondir de saillie en saillie, et se briser sur les récifs avec le cadavre de la folie.

PuLCENCE-GiRARD.

J^anrr,

(Deuxième article.)

On institua au Havre, en 1681, une iolendiuice de la marine et une chaire d'hydrographie; c'est de cette école q^e sortirent les excellens pilotes qui se distinguèrent dans les guerres de ce règne. L'année suivante, on construisit et l'on arma, dans le nouvel prsenal, trois galiotes à bombes, destinées à agir contre la régence d'Alger. La France comptait alors cent quatrorvingt-di^ vaisseaux dans ses ports.

En 1688, la guerre s'alluma dans toute l'Europe ; les Hollandais, dont les projets inspiraient une juste défiance, faisaient un armement considérable. On savait que depuis long-temps le Havre, le seul port de la fauche où l'on pût armer des vaisseaux de guerre, était l'objet de leur convoitise ; on se hâta donc d'en fortifier les endroits faibles, pour le mettre à l'abri des tentatives de l'ennemi, H y avait alors dans le port vingt navires marchands prêts k partir. Le chevalier de Forbin et Jean-Bart eurent mission de les escorter. Le premier commandait un bâtiment de IG canons, et l'autre un de 24. Ces deux brayes marins, ayant été rencontrés près de l'ile dç Wigth par deux vaisseaux anglais, se sacrifièrent pour sauver le convoi qu'ils étaient chargés de protéger. Us furent pris tous deux, après avoir fait preuve de cet héroïque courage qui a gravé leurs noms en caractères ineffaçables dans les fastes de la marine française.

Le Havre devint, en 1Ç92, le point central des armemens qui se firent pour rétablir Jacques II sur le trône d'Angleterre.

Le2S juillet 1C94, mje flotte anglaise, compo^ sée de douze galiotes à bqn^es et de quarante

Mtimens de différentes grandeurs, vînt mouiller, * à deux heures de l'après-midi, ù la passe du nord de la petite rade du Havre; mais la batterie des Tuileries la força de quitter cette position et de prendre le large. Les Anglais entrèrent dans la fosse de THeure, firent sur la place un feu trèsvif en la prenant en flanc, et brûlèrent sept maisons. Plusieurs autres furent endommagées. Le jour et la marée les ayant obligés de retourner sur la grande rade, le soir ils recommencèrent le bombardement, mais avec moins de succès. La violence du vent les contraria au point quils ne purent tenir la côte, et le i^^ août ils mirent à la voile pour retourner en Angleterre.

ATarrivée de la flotte, répouvante fut si forte et si générale, que le commandant de la place alla se cacher sous les voûtes de la tour de François i*^^. Une conduite aussi lâche fit perdre courage aux habitans. Plusieurs se revêtirent d'habits de femmes pour se soustraire à la consigne qui défendait aux hommes de sortir de l'enceinte de la ville. D'autres se firent enfermer dans des coffres, et franchirent ainsi la barrière qu'on leur opposait. Tout fut dans le désordre et la confusion jusqu'à l'arrivée du maréchal de Ghoiseul, dont les mesures fermes et prudentes rendirent le courage à la population. Onze cents bombes furent jetées sur la ville ; il y eut cent cinquante maisons d'endommagées, sept de brûlées. La perte occasiotiée par ce bombardement ne s'éleva pas à moins d'un demi-million.

Nous hé pouvons, en parlant de cet événement, dont les historiens de toutes les nations ont exagéré les effets, passer sous silence une action qui honore un compatriote : Cochârt, capitame d'une flûte du roi, était parti du Havre, peu de jours avant l'arrivée des Anglais, pour escorter jusqu'à Isigny quelques navires marchands. Il revenait de cette expédition, et rentrait en rade au nioatem où l'ennemi bombardait la ville. Au lieu de virer de bord, d'entrer danà la rivière de Caen, ou de se retirer à Honfleur en longeant la côte du sud, ce qu'il aurait pu faire sans qu'on eût été en droit d'imputer cette action à autre cause qu'aux précautions commandées par la prudence, il s'exposa volontairement pojur venir au secours de la ville. Assuré de la fermeté de son équipage, déterminé à affronter un péril certain, il arbore le pavillon anglais, poursuit sa route en faisant bonne contenance, passe au milieu de la flotte ennemie, et, encore sous- le feûde l'artillerie des Anglais, il en amène le pavillon, qu'il remplace par l'étendard national ; puiâ il entre à pleines voiles dans le port à la vue de l'ennemi, qu'étonne cet acte d'audacieuse intrépidité.

L'événement désastreux du bombardement, qui pesa sur tous les Havrais, les affligea d'autant phis, que la prolongation desbostilités avait anéanti leur commerce. Telles sont, suiv^int les pjiases de p^ix ' oudeguerre, les vici^&itDd^^des port§ marchander

ils passent, sans intermédiaire, de la prospérité à la décadence, et de l'opulence à la misère.

' On termina, en 17H, une nouvelle jetée en pierre, supérieure en étendue et en solidité à celle qu'elle remplaçait ; elle offrait encore un autre avantage : c'était de rendre l'entrée du port moins dangereuse. Avant sa construction, le Havre était ouvert à tous les vents; de sorte que, lorsqu'il s'élevait des tempêtes depuis le sud jusqu'au nord-ouest, les vagues y entraient avec tant de violence, que, les câbles étant' rompus, les navires s'en allaient en dérive, s'entre-heurtaient, et compromettaient la vie des marins et la fortune des armateurs. On vit jusqu'à six bâtimens de commerce coulés à fond dans la même marée.

Le Havre, qui, depuis sa fondation, était pour tes Anglais un objet de haine et d'envie, subit, le 2 juillet 1759, un nouveau bombardement.

L'intention de l'ennemi était de détruire les deux ou trois cents bateaux plats que l'on construisait sur la grève. L'attaque réelle commença le 4, vers trois heures du matin ; elle continua sans interruption jusqu'à dix heures du soir. Le lendemain, elle recommença jusqu'à trois heures de l'après-' midi. Le 6, l'ennemi se replia sur l'aile gauche, pour prendre la ville en flanc et bombarder la citadelle. Le 7, à une heure du matin, il envoyn quelques bombes, qui furent les dernières.

L'incurie de ceux qui étaient chargés de veiller à la sûreté de la ville causa tous les maux qui furent la suite de ce bombardement. On aura peine à croire qu'une place à chaque instant menacée par les Anglais n'eût pour toute arme dér fensive que deux mortiers, et si peu de poudre; que les projectiles qu'on envoyait à l'ennemi ne parcouraient pas la moitié de la route qu'il eût fallu franchir pour l'atteindre. Le mal augmentait, quand arriva de Rouen le duc d'Harcourt, avec quelques mortiers qu'on avait transportés pendant la nuit en grande hâte. Les Anglais je^ tèrént plus de neuf cents bombes dans la ville ; qUelqu€is-unes pesaient cinq cents livres.

Dans cette fatale journée, quatre canonnière^ construites au Havre tinrent tète, som le. c»p de la Hève, à quatre frégates anglaises. Cent maisons furent endommagées : un grand nombre d'officiers, de soldats et de citoyens perdirent la vie ; mais le but des Anglais fut manqué : ils voulaient détruire les bateaux plats, et deux seulement furent brûlés. Dans cette guerre si désastreuse, la marine marchande fit de grandes pertes, dix* sept navires chargés pour une valcut* de plus dç six millioiis furent capturés en très^peu de» temps.

. La paix de 1763 ne nous rendit pas ce qu'on nous avait ôté. La France perdit le Canada ; elle recouvra avec difficulté la petite île de Miquelon, le droit de pèche à Tei^re-Neuve-, Pondiçhéry, quelques comptoirs dans Tlnde, une partie de ses .étabUssemens sur le Gange ; mais ellQ

céda ses possessions* sur le Sénégal, et ne conserva que Corée .

En 4774, on supprima l'école de marine fondée pour l'instruction do trois cents élèves, et Ion agita dans le conseil du roi la question d'agrandir la ville et le port du Havre ; cent cinquante bâtimens de la contenance de 23,000 tonneaux faisaient son commerce et remplissaient totalement son bassin et lavant-port. Les armateurs étaient souvent obligés, faute de place, d envoyer leurs navires à Honfleur, et de fréter encore d autres bàlimens dans les ports voisins et jusqu'en Hollande. Un tel état de choses ne pouvait se prolonger sans nuire essentiellement à la prospérité de la première ville commerciale de France. Après plusieurs ajournemens successifs, ce projet d'agrandissement fut définitivement arrêté au comité des ministres à Versailles, le 2 février 1788.

Le n^oment approche où le Havre doit dépouiller son ancienne physionomie ; l'impulsion est donnée, des milliers de bras sont occupés à combler des fossés pour en creuser de nouveaux, de vastes bassins s'ouvrent au milieu de la ville, le Tfmrt se nettoie, le Havre, en changeant de face, va prendre une nouvelle vie. Où s'arrêtera le cours de ses prospérités? Le terme en était prochain. Les guerres de la révolution commencent, et il entre dans un état de léthargie dont il ne doit réellement sortir que vingt ans plus tard *• il lui reste la construction et l'armement de ses corsaires, seule ressource au milieu de ces grandes catastrophes; mais quelles compensations pouvaient lui offrir quelques prises faites sur Fennemi à de longs intervalles, prises souvent achetées par dimmenses sacrifices?

La guerre déclarée en 1793 par la Convention à TAngleterre, à la Hollande et à l'Espagne, acheva dominer le commerce du Havre, et, pour mettre le comble à sa détresse, une loi de 1795 le raya de la liste des grands ports.

L'année suivante fut marquée pjir la prise de Yilliam Sidney Smith, comroodore anglais, homme d'une audace étonnante, chargé par son gouvemeiftent de brûler les établissemens de marine et les bÂtimens français dans le port de Toulon. Sydney s'était emparé, à la hauteur du Havre, d'un de nos corsaires, à bord duquel il passa; mais ira matelot fran^is profita de Tobscurîté pour couper les câbles. Le corsaire dériva vers l'embouchure de la Seine, et le lendemain il fat repris par mi brick et cinq chaloupes canonnières.

Le prisonnier traversa les mes du Havre au milieu de toute la population» qui, avec un admirable sentiment des convenances, dissimula sur son passage la joie qu'elle Rêvait naturellement ressentir de la prise d'un ennemi aussi redoutable.

En 1798 une nouvelle expédition fut méditée par le Directoire contre l'Angleterre. Vingt-deux

vaisseaux de ligne poiHant quinze mille boaimes de débarquement furent destinés à appuyer les mécontens d'Irlande. Une division de cette armée fut faite prisonnière, le reste de TexpéditioD rentra à Brest après avoir éprouvé de grands dommages. Ces désastres se firent sentir jusque dans le port du Havre, qui fut de nouveau bombardé; mais il ne reçut qu'un faible préjudice de cet acte d'hostilité.

En 1800 il redevint chef-lieu de département maritime ; on y institua une préfecture. Dans le cours de la même année, on arma pour une expédition de découvertes le Géographe et le Naiuraliste, deux corvettes qui sortirent du port au mois d'octobre, et revinrent en France après un voyage qui dura trois ans.

La guerre se prolongea jusqu'au 15 mars 1803^ époque de la conclusion du traité d'Amiens, A peine les hostilités eurent-elles cessé que les armemens du commerce reprirent une activité prodigieuse, et le Havre changea d'aspect et reçut vers la fin de l'année la visite du premier consul. Bonaparte fut reçu avec de vifs transports d'enthousiasme ' il parla marine et navigation aai négociaus et aux armateurs, promit toute sa sollicitude i la ville qui lui feisait un si gracîenx accueil, et dit aux représentans du commerce : Parié, Rouen, le Havre ne font qWtme même piUe, la Seine en est la grande rue; résumé très^judicieux de la position géographique et commerciale de ces trois importantes cités.

On sait comment et par qni fut violemment rompu le traité d'Amiens. L'Angleterre donna le premier signal des hostilité» par la prise d'an grand nombre de bâtimens qui naviguaient snr la foi de ce traité.

La marine marchande et la marine du commerce n'étaient pas alors dans un état bien florissant : c'est ce qu'on peut conclure de cette note autographe adressée en 1803 par le premier consul ao ministre de la marine : c Une grande partie du

> bois qui est au Havre, et qui ne peut pas être » transporté, pourrira; prendre des mesures pour 9 l'utiliser, et faire connaître ce qu'on pourrait en

> faire. >

A cette époque une flottille était rassemblée aa Havre ; l'Angleterre résolut de la détruire i qnei* que prix c[ue ce fût. Bientôt ses vaisseaux et ses galiotes parurent sur la rade; il s'agissait d'us troisième bombardement. On se mit .en devoir, sinon de l'empêcher, du moins d'en atténoer les effets. Le succès fut complet , aucun projectile lancé par l'ennemi n'atteignit nos bàtimens, et le dommage que nous causèrent les Anglais fnt pe« considérable. D'après le système aetuel de nos fortifications, l'ennemi ne peut embosser de frégates, galiotes ou bombardes qu'à 5,000 mètres de distance des jetées; à la vérité, il sera faeile à l'ennemi de s'approcher avec la marée et de bombarder sous voHes; mais, dans ce cas, il a'a

que trois ou quatre heures pour inquiéter la ville : à chaque nouvelle attaque on a perfectionné la défense, et la dernière tentative des Anglais est celle dont ils ont eu le moins à s'applaudir.

En 1810, le 27 mai, le Havre reçut une nouvelle visite de Bonaparte ; il avait alors changé son titre de consul contre celui d'empereur. Les Uavrais, cette fois, raccueillirent froidement : la paix seule eût pu dérider leur front, et rien n'annonçait qu'elle fût prochaine. Morne et taciturne. Napoléon parcourt les rues du Havre, ses chantiers, ses arsenaux; il n'interroge plus, comme il le faisait en 1802, les armateurs ni les membres de la chambre de commerce : c'est aux marins, aux ingénieurs, aux soldats qu'il adresse ses questions courtes et précises, comme les réponses qu'il attend. Il passe devant la maison d'arrêt, demande ([uelle espèce de prisonniers elle renferme: —€ Quelques déserteurs, lui dit unevoîx au milieu de la foule. — Ce sont des lûches, > murmura-t-il en s'éloignant au galop. Il gravit sur le coteau d'Ingouville, ne rêvant que batteries, casemates, forts et fortins. Il cherche cette belle rade, animée autrefois par le mouvement continuel des navires du commerce; mais elle est triste et sombre, et ne lui offre, jusqu'à l'horizon, que le pavillon britannique flottant sur les vaisseaux qui bloquent le port....

Le traité de Paris rendit à la France une partie de ses anciennes (îolonies, et au Havre sa splendeur commerciale. Il fut décidé, en 1817, que le dernier de ses bassins serait achevé, et que les travaux d'agrandissement de l'avant-port seraient poursuivis avec une grande activité. La première partie de cette décision fut seule exécutée; l'autre, ajournée indéfiniment, fut reprise quatorze ans plus tard, et, dans quelques années, elle complétera par son achèvement le système des travaux.

Le Havre compte trois bassins :

Le Bassin du Roi, achevé en 1666 sous le ministère de Colbert : sa superficie est de 12,800 mètres ; il peut contenir 38 bùtimens.

Le Bassin de la Barre, livré en 1820 au commerce, qui s'en servait avant qu'il fût achevé : sa superficie est de 59,540 mètres ; 200 navires peuvent s'y arrimer aisément.

Le Bassin du Commerce, commencé en 1788, activé en 1792, a de superficie 57,000 mètres, et peut contenir aussi 200 bâtimcns.

Ces trois bassins communiquent entre eux et avec l'avant-port au moyen d'écluses, et conservent continuellement leur plein.

La superficie de l'avant-port doit être, après l'entier achèvement des travaux qui se poursuivent avec activité, de 142,912 mètres.

Sous le nom de Floride, on désigne une vaste retenue d'eau destinée à balayer les obstructions du port, et qui pourrait, au besoin, servir de refuge à des petits batimeus caboleui-s.

L'avant-port qui précède les bassins était dans un état de dépérissement qui affligeait les regards et gênait la navigation; il était devenu nécessaire de l'entourer de murs, de quais, et de former une gare pour le cabotage. L'écluse de jonction entre le bassin de la Barre et le canal Vauban devait aussi être achevée; une loi de 1829 ordonna l'exécution de ces travaux, qui ne sont que la suite du vaste plan adopté en 1787.

Malgré ces divers agrandlssemens, le port et les bassins du Havre ne peuvent aujourd'hui suffire à l'extension prodigieuse qu'a prise depuis quelques années la navigation, et l'attention publique se porte en ce moment sur de nouveaux projets, que nous mentionnerons brièvement ici. Le premier, conçu par M. Ladvocat, a pour but la construction d'un nouveau bassin, entouré de hangars et de magasins pour la réception et la livraison des marchandises. Ce bassin, disposé sur le modèle des bocks de Londres, serait creusé dans l'enceinte même de la ville ; * il aurait son entrée par le nouvel avant-port, et communiquerait avec les autres; son exécution offrirait au commerce de grands avantages. Voici en quels termes s'exprimait tout récemment M. Stéphaine Flachat au sujet de cette entreprise :

€ Elle est utile, en effet, et nécessaire et désirée autant qu'amélioration ait jamais pu l'être. Enserré, étouffé dans ses remparts qui occupent en terrains précieux un espace double au moins de celui que couvre la ville entière, et son port, et ses quais et ses bassins, le Havre ne peut plus suffire aujourd'hui aux accroissemens de son commerce. Fournisseur de la capitale du royaume et de ses trois plus actifs foyers de production, Rouen, l'Alsace et Saint -Quentin, le Havre ne peut pas empêcher que son conmierce de coton ne soit venu, par une progression constante, de 60,000 balles en 1817, à 210,000 baUes en 1833; de 27,000 barriques de sucre en 1820, à 50,000 barriques en 1833. A son bassin de la Barre, à son bassin du Roi, il a, depuis quelques années, ajouté son grand bassin du Commerce ; et son bassin du Commerce, et son bassin du Roi, et son bassin de la Barre sont encombrés, dans les momens d'arrivage, à ce point que le fret même en est affecté. L'Américain, surtout, tient compte du temps qu'il faut perdre avant de pouvou* approcher du quai, avant de commencer le déchargement. Impuissant aujourd'hui à recevoir plus de navires, à emmagasiner plus de marchandises, le Havre doit-il mourir de pléthore? ou bien comprendra-t-on qu'il faut donner de l'air et de l'espace à ce magnifique commerce, et que cette belle et ardente place, où tant de vie se presse sur un si étroit terrain, a droit à autre chose qu'à de vagues protestations de sollicitude pour l'industrie et le commerce ? comprendra-t-on qu'en de tellcb otcurreucts, des terrains vagues, né-

> cessaires pour creuser un nouveau port, n*ap- 1 partiennent pas au génie militaire, mais à Tin-

> dustrie et au commerce toujours croissant de » Saint - Quentin , de Mulhouse/ de Rouen, du 9 Havre, de Paris? *

Le second projet a été conçu par M. Leberrier; il consiste en un bassin d*une étendue considérable, puisqu'il occuperait la majeure partie de remplacement des fortiGcations qui se prolongent sur toute la ligne au nord de la ville : on y arriverait par un avant-port spécial, creusé sous les moulins du Perrey.

Un troisième projet, émis par la Direction du génie militaire, consiste dans la construction d'un bassin parallèle aux remparts à Test du Havre, en dehors de la ville. Nous le connaissons trop imparfaitement pour en parler autrement que nous venons de le faire.

Toutes ces propositions, d'un mérite différent, prouvent un fait incontestable : c'est que le port du Havre ne suffit plus à l'étendue de ses relations maritimes et commerciales, et qu'il est urgent de pourvoir aux exigences de sa position actuelle, non plus avec cette lenteur décevante .qui marque toutes les entreprises faites par le gouvernement, mais avec cette activité qu'imprime à toutes ses opérations le système des travaux exécutés par des compagnies d'actionnaires.

Nous avons raconté longuement les vicissitudes du port et du commerce du Havre, depuis la fondation de cette ville. Nous avons dit ce qu'elle fut, nous dirons ce qu'elle est aujourd'hui.

Le Havre, chef-lieu d'un des cinq arrondissemens de la Seine-Inférieure, sur la rive droite du fleuve, compte une population fixe de 27,000 individus. Son port, qui peut contenir 600 navires, est spécialement affecté à la marine marchande ; il a, sur tous les autres ports de la Manche, un grand avantage de position : c'est de conserver son plein pendant un laps de temps assez considérable pour en permettre l'accès et l'issue aux bâtimens qui le fréquentent, quelle que soit leur marche à l'entrée et à la sortie, dans les temps ordinaires; mais, dans les grands mouvemensde navigation, il y a souvent gêne et entrave.

Le port doit tout à l'art des ingénieurs. Une longue jetée le protège contre les envahissemens des galets ou silex qui se détachent du cap de la Hève, protectrice qui n'est pas tellement efficace, qu'une tempête violente ne puisse inspirer des craintes sérieuses aux armateurs. On a opposé à ces invasions d'abord des épis, espèce de pieux enfoncés profondément dans la grève, puis des digues en bois et en terre ; mais les vagues se sont jouées de ces faibles obstacles : il a fallu recourir à des moyens de sécurité plus positifs. On a donc construit à grands frais des jetées en forte maçonnerie, qui s'avancent au milieu des flots; dans la jetée du sud sont ouvertes des écluses de chasse, qui dégagent le port des obstructions; la

jetée du nord, beaucoup plus longue, se termine par un phare en granit, qui sert à diriger pendant la nuit les navires qui cherchent l'entrée du port et celle de la Seine. Un système ingénieux de signaux indique avec précision, aux navires en rade, la hauteur de la mer entre les jetées, et cette connaissance les détermine à entrer ou à rester au large, . '

Le commerce du Havre s'est fait, en 1853, par 616 navires étrangers et 4,415 navires français; dans ce dernier chiffre sont compris les bâtimens caboteurs.

Depuis quelques années, une industrie nouvelle a donné plus de vie encore à sa navigation : c'est la pèche de la baleine, excellente école pratique pour nos jeunes marins, qui vont apprendre dans les mers du Sud le rudiment de leur honorable et pénible profession ; industrie qui en a créé cent autres, et qui nous affranchira incessamment, par ses riches produits, d'un tribut trop long-temps payé à l'étranger.

La construction et le radoubage des navires, la fonte des métaux qui y sont employés, la fabrication des chaines-càbles que la marine a fini par substituer aux câbles de chanvre, concourent au développement des principales branches de l'industrie havraise. II n'est pas inutile de rappeler ici que, depuis la restauration de la marine sous Louis XIV jusqu'à la suppression de divers établissemens, on a construit ou armé au Havre 17 vaisseaux de guerre, 58 frégates, 57 bricks ou corvettes, 49 flûtes et gabarres, et 800 navires de guerre d'espèces différentes. Le dernier bâtiment qui y ait été lancé et armé est la corvette VHébé; mais ses chantiers de navires marchands n'ont point ralenti leurs travaux, et la réputation d'habileté que se sont acquise les personnes qui les dirigent est le garant d'un succès durable et que peu de villes maritimes sont en droit de leur disputer.

Il sera difficile de fixer le terme des prospérités du Havre, le jour de la promulgation d'une loi qui renversera ses inutiles remparts, loi impatiemment attendue, mais qui sera long-temps à se faire; car les défenseurs du système de classement qui pèse sur tout le Havre combattent sous l'égide d'un grand homme : ils s'appuient sur l'avis de Napoléon, qui s'exprimait ainsi en 1810 :

« Un point important, c'est le Havre, comme port de mer. Le Havre construit des frégates, a une immense quantité de bois; bientôt il aura quatre vaisseaux de guerre sur les chantiers; il y a de superbes bassins ; enfin^ c'est le port de Paris.

* Il est impossible de laisser le Havre dans l'état où il est. Dans les dernières années de la monarchie, on a eu l'ineptie de détruire les fortifications du Havre, ce qui est le comble de l'ignorance. Mon intention positive est de fortifier cette place, de manière que les établissemens du com'

ms

mereey les cbantiers de la marine, les màgastns de bois, et enfin la place, soient non -seulement à l'abri d^tm coup de main, mais puissent encore se défendre assez long-tenfip^ pour que les secours y arrivent dé tous les côtés de la France. Si lexpédition de TEsçaut eût débarqué au Havre, la flot* tille anglaise aurait pu remonter jusqu'à Rouen, aurait ravagé la Normandie, sans qu'on pût s y opposer. II faut donc que le Havre soit fortifié, comme la garde de Rouen, comme port marchand et comme ville de dépôt. C'est dans ce moment-ci la partie de notre côte où nous sommes le plus vulnérables. >

J. MORLENT.

'inttxùAî î>u jRent.

Ce fut le 19 février 1825, par un vent frais du sud-est et une belle matinée d'hiver, que le Kent, navire de la compagnie des Indes, passa en vue des* (u*éneaux de Sandow et de Walmer, dans les Dunes. Vingt officiers et trois cent qua? rante-quatre hommes du 31® régiment, ^ixantesix enfans , quarante-trois femmes, vingt passagers et cent quarante-huit marins, encombraient son bord. Mais ce magnifique bâtiment, du port de treize- cent cinquante tonneaux, bondissant fièrement sous l'éperon de la manœuvre et au commandement de Henri Cobb, s'avançait , toutes voiles dehors, dans la Manche, et glissiiit avec majesté vers l'Atlantique. Ce premier élan ne s'arrêta que dans le golfe de Biscaye, où le mauvais temps, ordinaire à ces parages dans réquinoxe, surprit et fatigua le Kent de manière à le forcer de mettre à la cape huit jours après son départ. La tempête se montra même si furieuse, que les grandes voiles furent carguées, ainsi que les vergues de perroquet. On ferma les fausses fenêtres de poupe; on tendit un cordage sur le pont, et les soldats de quart y furent attachés. Le 2 mars> à midi, les chaînes de haubans plongeaient déjà de plusieurs pieds dans la mer.

A ce moment du danger, et par un très-fort roulis, il arriva qu'un officier, accompagné de deux matelots, descendit à fond de cale, une lampe de sûreté à la main, pour faire sa ronde. La lampe brûlait mal. S'étant aperçu qu'une des barriques d'eau-de-vie était dérangée, il ordonna aux marins de chercher des coins pour la caler ; mais, pendant leur absence, le vaisseau ayant éprouvé une violente secousse, l'officier de quart laissa malheureusement échapper sa lampe, et, dans son empressement à la ramasser, lâcha la barrique. Cette pièce s'effondra ; la liqueur baigna la mèche de la lampe, et lôs flammes s'allumèrent..,.

D'abord l'événement n'alarma personne. Malgré les légers tourbillons qui sortaient de l'écoutille, M. Speuce, le lieutenant de quart, le capitaine Cobb et les autres officiers donnèrent avec tranquillité leurs instructions. à l'équipage pour qu'on éteignit promptement l'incendie. Les marins et la troupe ^y travaillèrent sans relâche; on joua des pompes; on inonda l'entrepont; on y jeta des voiles mouillées et des bamaics ; tout cela fut inutile. L'eau semblait alimenter l'ardeur des flammes; les voiles et les hamacs brûlaient malgré leur humidité.. Les barriques défoncées remplirent bientôt la cale d'un feu liquide ; aux vapeurs bleuâtres de l'eau- de- vie succédèrent des torrens d'une fumée épaisse et noire qui se fit jour sous les pieds même des travailleurs épouvantés; les quatre écoutilles devinrent lés quatre bouches de cette fournaise, et d^un bout à l'autre du vaisseau la fatale nouvelle serra tous les cœurs. Une voix sinistre s'écria : t Le feu aux câbles ! * Ce fut le coup de grâce. Une forte odeur de goudron qui se répandit sur le pont du navire, signala la dernière crise du danger. Il ne restait plû§ aucune espérance. ' ;

Dans cette terrible extrémité, le capitaine Cobb n'hésita pas un seul instant à pratiquer des voies d'eau, à déblayer les écoutilles et à ouvrir les sabords de ta batterie basse , afin de mettre le feu aux prises avec ia riier. Rien d'épouvantable comme le bouleversement qui suivit rexécution de cet ordre. A peroe les salK)rds étaient-ils ouverts, que les flots, s'engouffrant avec raga entre les flancs du vaisseau, :1e déchirèrent dans ses entraillés, le secouèrent effroyablement et long-temps comme une frêle embarcation ; les cloisons furent brisées et emportées, ainsi que les caisses les plus lourdes , des cadavres violemment ravis aux . derniers embrassemens. Pénétrés d'horreur, prévoyant à ce spectacle une explosion prochaine ou un naufrage anticipé , se débattant dans l'eau , étouffant au milieu de la fumée, ou se tordant sous les flamikies, les hommes du ITm^ voyaient, repoussaient, acceptaient la mort de toutes parts et sous toutes les formes^ Ce n!était plus une lutte, un combat; c'était une agonie lente, calculée , impitoyable. Mais le nayins! s>n allait si rapidement, que le capitaine préféra. l'explosion au; naufrage. On referma les^bords, on boucha les écoutilles, la mer, fut chassée de partqut; elle se retira en grondant, et le feu reprit son empire. L'incencKe rongeait en silence.

Alors cQipmença une scèite de désolation inexprimable. Le pont était couvert d^une foule de six à sept cents créatures humaines» haletantes, éperdues;. celles-ci tourmentée encore par lé mal de mer, celles-là presque nues; Içs unes cherchant un père, un mari, un enfant; les autres ne les retrouvant plus, et se roulant dans la douleur. Il yen avait, parmi ces hommes, de rési-

Sfié

gnës, d'immobilefl, d6*stupides; il y en avait de frénétiques et de railleurs. Quelques femmes étaient agenouillées dans les chambres, où elles priaient avec leur jeune famille et lisaient rÉcriiure sainte. Les repentirs , les abjurations , les confessions , les aveux , se récitaient et s'exhalaient tout haut, comme si les pécheurs étaient en démence. Les soldats les plus éprouvés et les plus vieux matelots se taisaient, mais d'un air sombre ; ils se rapprochaient de la soute aux poudres. Là, l'explosion ne manque jamais un homme. On n'y saute pas, on y disparait. Les caractères doux, les âmes tendres, avaient un désespoir plus pieux et plus réfléchi. On vit un jeune officier, plein d'espérances, prendre une boucle do cheveux dans un portefeuille, et la placer sur son cœur. Un autre, s'éiant procuré du papier, écrivit à son père quelques lignes, qu'il renferma soigneusement dans une bouteille. Chacun se préparait à la mort, et la mort s'approchait.

Cependant un matelot, perché au petit mât de hune, dévorait la surface de l'Océan, et cherchait avidement les traces d'un navire. Tous les regards étaient fixés, sur cet homme. Mais voilà qu'il agite son chapeau, que sa main s'étend à l'horizon, et, du mât de hune, ce cri inespéré -tombe à la foule : t Une voile sous le vent! > Cette voile, c'était la Cambriu, capitaine Cook, petit brick de deux cents tonneaux, en route pour la Véra-Cruz, ayant à bord une centaine de mineurs du comté de Cornouailles, et les employés de la compagnie anglo-mexicaine; cette voile, c'était un vaisseau anglais comme le Kent, un équipage anglais comme l'équipage du Kent, Le Kent allait au Bengale, en Chine; la Cambria voguait lestement vers l'Amérique. A cette nouvelle, les naufragés, ou plutôt les incendiés, hissent le pavillon de détresse; on tire le canon, on aperçoit le brick en vue, sous le misaine et les trois huniers. A son tour, la Cambria hisse le pavillon anglais; elle s'émeut aux tourbillons de fumée qui s'échappent du volcan, elle déploie toutes ses voiles au vent, elle accourt au bruit du canon d'alarme. Bientôt, pour éviter le fou des batteries qui parlaient au fur et à mesure de l'incendie, pour éviter l'explosion que tout le monde attendait à genoux, on la voit se mettre en panne à distance, et tendre les l>ras an malheureux équipage du Kent. Les circonstances du transbordement furent déchirantes.

Le capitaine Cobb, le colonel Fearon et le major Mac Grégor tenaient conseil sur la dunette ; un lieutenant vint leur demander dans quel ordre les officiers quitteraient le vaisseau, c Dans l'ordre des funérailles, * répondit le major. Vers deux heures donc, une procession lugubre s'avança des chambres d'arrière sur les abords ; on n'entendait pas un cri, on prononçait à peine une parole; les plus petits enfans même ct'ssaient de pleurer.

Les officiers étaient debout, l'épée nue à la Ifiain, auprès des canots, et protégeaient l'embarquement de la foule. Le sauvetage ne s'établît que très-difficilement. Pour tenir les premières embarcations en équilibre sur les lames furieuses, et donner toute facilité aux rameurs, les femmes et les enfans furent entassés pèle -mêle sous les bancs, au risque de les noyer. A leur retour, ne pouvant accoster le Kent bord à bord, les canots recevaient les victimes au moyen d'un cordage qui partait du haut de la poupe ; mais, comme la violence du tangage était extrême, les pauvres créatures plongeaient dans la mer, et souvent même ne reparaissaient plus. LA, un grand nombre d'enfans périrent. Une jeune femme ayant refusé d'abandonner son père, que le devoir retenait au poste de l'honneur, faillit payer cher son dévoùment et disparut cinq ou six fois dans les vagues. Un soldat qui n'avait aucune famille se fit attacher autour du corps trois des enfans de ses camarades, et plongea dans la mer; il échoua dans ses efforts pour gagner le canot, et on le hissa de nouveau à bord; mais les enfans étaient morts. Un marin tomba du cordage dans l'écoutille, et fut à l'instant dévoré par les flammes; un autre eut l'épine dorsale si complètement rompue qu'il demeura plié en deux par la force du coup. Sur les six embarcations, trois furent submergées et brisées.

Le jour tombait, et les flammes augmentaient d'intensité. On suspendit encore à l'extrémité du gui de brigantine iin second cordage, le long duquel les hommes devaient se glisser eux-mêmes pour atteindre les canots. Dans cette manœuvre, ils s'exposaient à être écrasés sur les plats-bords. Comme l'explosion devenait imminente, on construisit aussi des radeaux avec des planches, des cages à poulets, des palans; chaque marin ou soldat eut ordre de se ceindre les reins d'une corde afin de pouvoir s'y amarrer. Au milieu de tous ces préparatifs, on admira la naïveté d'une recrue irlandaise, qui ne trouvant pour amarre que la corde du hamac de son officier, par esprit de subordination, n'osa pas s'en servir. Ces scrupules étaient rares : la grande chambre qui, trèspeu d'heures avant la catastrophe, était le théâtre d'une conversation amicale et d'une douce gaîté, offrait maintenant le plus douloureux spectacle; on n'y voyait plus que des misérables dont les uns étaient étendus sur le plancher dans un ct^it d'ivresse brutale, tandis que les autres pillaient et buvaient encore. Les sofas, les commodes, les meubles les plus élégans, étaient brisés en mille morceaux épars; des oies et des poulets, échappés de leur cage, couraient çà et là, et un cochon qui avait trouvé moyen de sortir de son étable sur le gaillard d'avant, se vautrait sur le tapis de Turquie magnifique dont la chambre du conseil était décorée.

Vers la fin de celle scène tragique, on remar-

qaa que les malheureux qui restaient à bord, loin de manifester Timpatience de partir, témoignaient an contraire une répugnance invincible à suivre leur périlleux, mais dernier moyen de salut. Six heures du soir approchaient ; les ombres de la luiit rendaient plus éclatante la lueur du feu, et cependant le Keni n*était pas encore désert. Le bâtiment s'était déjà enfoncé de neuf à dix pieds au-dessous de la ligne de flottaison, et, à cette heure, il baissait de deux pieds par voyage au brick. Malgré cet horrible avertissement, inactifs et pusillanimes, les traînards hésitaient; il est vrai que les chances de rembarquement étaient affreuses. Le gui de brigantine d'un vaisseau de la grandeur du Kent y dépassant la poupe de quinze à dix-sept pieds en ligne horizontale, se trouve, dans sa position naturelle, à dix-huit ou vingt pieds au-dessus de la mer ; mais la furie des vagues et du tangage le relevait jusqu'à la hau4 teur de trente à quarante pieds. Il fallait donc atteindre la corde suspendue à l'extrémité du gui, et cette manœuvre exigeait autant de yU gueur que d'adresse. La moitié des retarda uûres succomba dans la teniative.

Enfin lorsque le dernier bateau, portant le capitaine Cobb, eut touché la Cambria, tous les sentimens demeurèrent comme suspendus au dé*uoumcnt de la catastrophe. Ce spectacle ne se fit pas attendre. Les flammes, qui avaient gagné le pont supérieur et la dimette, montèrent avec rapidité au sommet de la mâture. Tout le bâtiment ne forma plus alors qu'une seule masse de feu dont le ciel semblait embrasé, et qui se réfléchissait sur les visages consternés de la foule, à bord du brick. Les pavillons de détresse, hissés le matin, flottèrent au milieu des flammes jus-^ qu'au moment où les mÂts qui les retenaient s'éeroulèrent comme des clochers majestueux. Dans la nuit, le feu ayant gagné le magasin aux pou*> dres, le Kent sauta, et les débris bràlans de Tun des plus beaux vaisseaux de TAngleterre furent Uncés dans l'espace. L'obscurité qui succéda à cet éclat funèbre sembla fermer sur les deux équipages réunis les portes d'un immense tom-r ]>eau.

11 y avait un tel entassement à bord de la Cambria, que la vapeur des haleines fit craindre un instant que le vaisseau ne fût en feu, tandis que l'impureté de l'air y était si forte que la flamme d'une bougie s'y éteignait à l'instant. Sur le pont, les naufragés étaient obligés de rester nuit et jour dans l'eau jusqu'à la cheville du pied, à moitié nus et transis de froid. Des femmes et des enfans tombèrent en convulsions. Un retard de quelques jours en mer aurait infailliblement amené sur le brick la famine et des maladies pestilestielles. Heureusement la violence du vent continua; an risque de rorobre ses nsàts, le brave capitaûne Kook pressa si noblement sa marche que la Cambria fila bientôtseuf à dix nœuds à Theare.

Dans l'après-midi du jeudi 3 mars, on entendit partir du haut de la hune le cri joyeux de : Terre à /'at?tt;U/ Dans la soirée, on prit connaissance des Sorlingues, et, longeant rapidement la côte de CornouaiUcs, à minuit le capitaine Cook jetait l'ancre dans le port de Falmouth.

S'^bovM^c.

Le vent s'est élevé avec violence aux approches de la nuit ; des nuages épais cachent le ciel, et ont dérobé aux yeux des marins les derniers rayons d'un soleil qui a disparu pâle sur un horizon morcelé, pour ainsi dire, par l'agitation des vagues lointaines qui s'élevaient comme des montagnes. Le navire reçoit cependant encore la brise par le travers, et continue sa route à petites voiles, malgré la mer qui embarque à bord, et occasioue des coups de roulis dont la mâture est ébranlée. L'obscurité augmente tellement à chaque minute, que bientôt les matelots, pour saisir les cargues du petit hunier, sont obligés de chercher à tâtons les manœuvres sur lesquelles leur a dit de se ranger le capitaine, dont la voix est emportée par le sifflement du vent et le mugissement des vagues. Les hommes placés aux deux bossoirs essaient en vain de distinguer, dans les ténèbres, les navires qui, courant à contrebord, pourraient aborder le bâtiment : la lame qui vient se briser sur le bossoir du vent, le couvre à chaque moment de ses flaques écumeuses. Un matelot posté en vigie sur la vergue de misaine tient aussi inutilement ses regards fixés sur l'espace, où î's se perdent avec inquiétude. Le capitaine crie de temps à autre, et dans les intervalles où il croit pouvoir se faire entendre : Veille aux bossoirs! Mais personne à bord ne peut rien apercevoir, rien découvrir même à la plus petite distance. Les heures s'écoulent dans cette pénible anxiété. Un fanal qne l'on a essayé de suspendre dans la mâture s'est éteint, ballotté trop violemment par la force du vont et du roulis. Ses cris se font entendre cependant sur l'avant : Laisse arrivtr I laisse arriver ! ré-» pète avec force le capitaine, en se précipitant sur la barre, qu'il essaie de pousser auvent. C'est un navire qui, naviguant à contre-4)ord, vient se jeter avec un fracas effroyable sur le bâtiment, qu'il aborde par la joae ! Le choc renverse tout à bord ; la mâture tombe; l'avant du navire abordé est défonce. Les k\mes s'élèvent en mugissant et submergent l'avant, qui reste engkmti et qni s'a<* pique dans la mer, en même temps que l'arrfère flotte plus élevé sur les VBgnes qui le heurtent. En vain les phis intrépides saisissent des haches pour couper les parties du gréemem qui se $Ottt engagées dans ral>ordage : lotis les eîM^ wm\

inutiles, on court dans l'obscurité, les cris des deux équipages se confondent et se perdent au sein du tumulte horrible des vagues qui rugissent et des vents qui sifflent en enlevant les voiles qui claquent sur leurs vergues brisées. La mort s'offre de toutes parts aux matelots : le navire coule ; ils sautent à bord du bâtiment qui flotte encore et qui menace de s'engloutir, en se heurtant sur la carcasse du navire qui a déjà disparu sous les vagues. Le bâtiment abordeur surnage encore cependant sans mâture : il est jeté au large ; on sauté aux pompes, que tous les efforts des deux équipages ne peuvent franchir; et c'est dans cette position, plus cruelle peut-être cent fois qu'une mort prompte, qu'il faut attendre le jour. Heureux encore si, en apercevant ses premiers rayons, les misérables marins ne sont pas réduits à disputer leur vie à la tempête, en s'abandonnant aux flots dans une frêle chaloupe, où ils ne réussissent trop souvent qu'à prolonger leurs angoisses et leur agonie.

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